À la recherche des losers américains
Les spectateurs de Fargo le savent, le Minnesota est un État américain où il fait froid. Très froid. Un temps à ne pas mettre les enfants dehors. Alors, que faisaient Joel et son petit frère Ethan pendant des mois ? Ils regardaient la télé. Dessins animés, feuilletons, séries B ; tout ce qu'ils voulaient tant que les résultats à l'école suivaient. Un été, ils ont dû se dire, que réaliser pouvait être aussi amusant que regarder. Et ils ont tourné des micro remakes des films qu'ils venaient de voir. En "tourné-monté", en continuité et sans temps morts.
Tous deux professeurs d'université, leurs parents rêvaient-ils d'un parcours plus académique pour leurs boys ? Notamment quand le grand, devenu monteur de films d'horreur, a entraîné le petit qui destinait à la philosophie. Et quand, ils se sont fait taper de plusieurs milliers de dollars, ainsi que leurs amis, les amis de leurs amis et bientôt tout Minneapolis pour financer Blood Simple.
Scola, nous l'avons tant aiméLe succès sera au rendez-vous de ce vrai polar déguisé en film d'horreur. Aussitôt, les propositions d'Hollywood affluent. Les frères refusent l'argent de la production afin de garder le contrôle sur leur travail mais ils acceptent de profiter de la puissance de distribution des studios. Cette décision capitale leur permettra de construire une œuvre éclectique et cohérente. Elle leur vaut aujourd'hui un prix Lumière, qui s'ajoute aux Oscars pour No Country for Old Men, à la Palme d'or pour Barton Fink et même une montagne de dollars pour True Grit.
La distance complice
Cette carrière, glorieuse artistiquement et rentable économiquement, les Coen l'ont passée pour l'essentiel à traiter de la "lose" sous toutes ses formes. Leur filmo est une interminable galerie de losers. Barton Fink, un écrivain intellectuel en panne à Hollywood. Fargo, un mari qui foire le kidnapping de sa femme. Le Grand Saut, un coursier promu PDG pour faire crouler sa société. Inside Llewyn Davis, un chanteur folk arrivé trop tôt qui voit le succès et Dylan lui passer sous le nez. The Big Lebowski accouche du loser iconique : the Dude. Leur film culte fait même l'objet d'un… culte, le Dudéisme. On observera tout de même ce paradoxe : à peine le film est-il sorti que l'interprète du loser devient un winner. John Turturro est primé à Cannes pour Barton Fink ; William H. Macy nominé aux Oscars avec Fargo ; Oscar Isaak mis sur orbite pour Inside Llewyn Davis ; etc.
"Metropolis" rhabillé pour son centenaireL'exploration du thème de l'antihéros s'accompagne d'un ton unique. Les qualificatifs "décalé", "désaxé", "givré" peinent à le cerner. Il est instillé par les acteurs qui, sans donner dans le surjeu, insufflent une réalité déformée par la personnalité même de leur personnage. Un peu à la manière du grand-angle qui capte la réalité tout en la déformant. Leurs comédiens jouent avec sincérité mais un cran au-dessus ou au-dessous comme Billy Bob Thornton dans The Barber. Résultat, des performances époustouflantes de singularité. John Goodman, Steve Buscemi, John Turturro, William H Macy, Tim Blake Nelson, autant de seconds couteaux se transforment en fines lames alors que les acteurs de premier plan tels George Clooney, Brad Pitt, Paul Newman et bien sûr Jeff Bridges décoiffent sous un tout nouveau profil. Ce ton est une sorte de distance complice que les frères installent entre leur récit et les spectateurs.
L'épaisseur culturelle
Une autre distance, bien moins visible, est celle de l'épaisseur de la mise en scène. Les Coen sont d'autant plus impressionnants qu'ils sont capables de régénérer des genres (comédies, western, film noir, …) sans les pasticher ou les dynamiter. Au contraire, ils les enrichissent références culturelles, ajoutant ainsi une densité et plusieurs degrés.
Se réclamant d'Homère au générique, O'Brother tient, à première vue, davantage d'une comédie burlesque que d'une odyssée américaine. Et pourtant, O'Brother cumule les références réinventées. Pas d'eau de mer mais celle du Mississippi, le cyclope porte un bandeau comme John Ford, et le spectateur fait l'expérience du chant des sirènes avec "Down the river to pray", un gospel réellement ensorcelant.
Les Coen injectent ainsi de la culture américaine dans chaque titre, du Hammett dans Miller's Crossing, du James Cain dans The Barber, du Chandler dans Big Lebowski alors que Faulkner apparaît dans Barton Fink. On peut rester à la surface de leurs longs métrages mais aussi remonter leurs racines.
L'enrichissement ne se limite pas à la littérature. Leurs films bénéficient d'un écrin musical d'essence américaine, du bluegrass (O'Brother) au rock californien de Jefferson Airplane ou latino de Santana (Big Lebowski), en passant par le folk (Inside Llewyn Davis). Dans The Barber, leur compositeur attitré Carter Burwell va jusqu'à subtilement américaniser la Sonate Pathétique de Beethoven. De quoi se demander si, inconsciemment, les Coen ne cherchent pas à montrer que malgré leur riquiqui quart de millénaire d'histoire, l'apport des USA à la culture mondiale n'est pas quantité négligeable.
Et bien évidemment, cette passion pour leur pays les pousse dans tous les états. Dès leur deuxième film Raising Arizona ; leur filmographie voyage aux quatre coins du pays, de New York (Inside) à Los Angeles (Barton Fink), du Texas (No Country for Old Men) à l'Arkansas (True Grit), de Las Vegas (Intolerable Cruelty) au Mississipi (The Ladykillers). En passant, ils visitent tous les milieux, les bureaux des riches avocats de Beverly Hills comme les maisons de la communauté scandinave du Minnesota, les petits commerces ruraux comme les clubs de Greenwich village.
Un western des frères Coen en ouverture de la BerlinaleTiré par les cheveux
L'œuvre des Coen est autrement plus sérieuse qu'il n'y paraît. Mais, ils préfèrent passer pour de gentils rigolos, s'amusant avec leur caméra à suivre un objet : un chapeau (Miller's Crossing), une boule de paille (Big Lebowski), une corde qui descend des cintres (Barton Fink), un hula-hoop (The Hudsucker Proxy), un enjoliveur (The Barber), un chat (Inside Llewyn Davis) et bien sûr une boule de Bowling dans The Big Lebowski.
Ce qui visiblement les fait marrer, c'est de tirer l'écran par les cheveux. La coupe au bol qui a traumatisé Javier Bardem dans No Country, l'épi de Matt Damon qui agace l'héroïne de True Grit, le filet autour des cheveux de Jesus Turturro dans The Big Lebowski, la gomina chère à Clooney (O'Brother) et à Goodman (Raising Arizona). Mais leur film le plus plastiquement sublime ne se déroule-t-il pas dans un salon de coiffure (The Barber) ?
Nul besoin de théorie capillotractée pour justifier leur Prix Lumière, les Coen sont d'authentiques auteurs et de joyeux bienfaiteurs de l'humanité cinématographique.
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