Affaire Thélyson Orélien : « Retrouvons la force d’être juges en nous-mêmes pour atteindre le beau »

Affaire Thélyson Orélien : « Retrouvons la force d’être juges en nous-mêmes pour atteindre le beau »

En quelques jours, l’écrivain Thélyson Orélien est brutalement tombé du piédestal qu’étaient en train de lui construire la critique et le public réunis. Son dernier roman, C’était ça ou mourir déjà auréolé du prix Fnac, aurait été écrit avec l’intelligence artificielle (IA). C’est du moins ce que certains ont prétendu après avoir passé des extraits de l’ouvrage dans un détecteur de textes écrits avec l’IA.

Les faits de cette affaire ne sont pas intéressants. D’un côté, certaines formulations employées sont troublantes. De l’autre, l’auteur est reconnu pour une œuvre ayant débuté avant l’IA. Nous devons nous résoudre à l’incertitude, car il est impossible de prouver quoi que ce soit, sauf une chose : tout cela nourrit le ressentiment de deux camps qui s’affrontent.

Mais notre réaction, en tant que citoyens et lecteurs, paraît bien plus intéressante. D’abord, cette polémique provoque en nous un vertige : un livre ainsi encensé par la critique, donc réputé excellent, pourrait-il n’être qu’un produit artificiel ? Et, de là, une angoisse ontologique : la beauté même serait déléguable, substituable ?

L’art, dernier sanctuaire de la béatitude

« Nous n’avons qu’une ressource avec la mort : faire de l’art avant elle », écrivait René Char au cœur de l’absurde du XXe siècle. Comprenez : si nous ne croyons plus en Dieu, si les armes atomiques et les pandémies font peser sur nous des menaces existentielles, si la rationalité scientifique ôte à la vie tout mystère, il ne reste qu’un refuge, un lieu de transcendance capable de mouvoir l’âme et de nous faire espérer être davantage que des animaux condamnés à disparaître : l’art.

Et voilà que l’art, le dernier sanctuaire de la béatitude, pourrait obéir à des lois scientifiques ? Et voilà que le salut que nous trouvions dans la capacité de l’artiste à nommer nos pensées les plus profondes pourrait être reproduit par des modèles statistiques ? Cette polémique est le reflet de notre propre angoisse. Elle montre que la dernière frontière de l’inexplicable peut céder à tout moment.

Après les trois blessures narcissiques de l’humanité, l’intelligence artificielle en ouvrirait une ultime : une blessure poétique.

En 1917, Freud listait trois blessures narcissiques de l’humanité qui, progressivement, nous auraient fait perdre foi en notre sentiment de puissance, nous auraient confrontés à nos limites et auraient accru notre mal-être psychique. La blessure cosmologique : Copernic et Galilée nous ont appris que nous n’étions pas au centre du monde. La blessure biologique : Darwin nous a montré que nous n’étions qu’un animal évolué. La blessure psychologique : la psychanalyse nous a montré que nous n’étions même pas maîtres en nous-mêmes.

Si l’on s’en tient au plébiscite unanime des critiques littéraires à propos du livre de Thélyson Orélien, alors l’intelligence artificielle ouvrirait une ultime blessure. Une blessure poétique : notre émerveillement, notre appel vers l’ailleurs, tous nos souffles d’espérance pourraient relever d’un programme informatique. Peu importe l’exactitude des faits ici reprochés ; l’éclatement de cette affaire au grand jour nous secoue collectivement, car nous croyons apprendre qu’une IA aurait pu le faire.

Les machines peuvent construire des statues, mais les sculpteurs existent toujours

Terminons tout de même sur une touche d’espoir. Rappelons-nous que la valeur que nous attribuons à l’art ne se situe pas dans le produit fini de l’artiste. L’art nous bouleverse parce qu’il résulte d’une idée, mise en œuvre par un artisan ayant cherché au plus profond de lui-même les correspondances exactes de cette idée avec son médium.

On peut aujourd’hui produire les plus belles statues du monde avec des machines perfectionnées. Et pourtant, les sculpteurs existent toujours. Pourquoi ? Parce que l’émotion ne se porte pas sur le monument de marbre parfait, mais sur la représentation qu’en a choisie le sculpteur, et l’effort qu’il a réalisé pour lui donner vie.

Alors, retrouvons la force d’être juges en nous-mêmes et de nous détacher des scandales superficiels. La prochaine fois que vous lirez un livre, demandez-vous simplement : le rythme de ces phrases, le choix de ces figures de style, la construction de la narration, l’édifice entier de cette œuvre produisent-ils quelque chose en moi de supérieur, qui se distingue du simple divertissement ?

En vous posant souverainement ces questions, vous réaliserez peut-être que la critique qui fait et défait les succès n’a parfois de « littéraire » que le nom ; qu’un scénario bien senti, poignant et dans l’air du temps suffit à ranger précipitamment un livre parmi les chefs-d’œuvre.

Et vous verrez que l’IA n’a ni la capacité de charger les mots du sens que leur donnent les humains, faute d’expériences vécues, ni la capacité de les associer pertinemment, faute d’y voir la poésie que nous leur trouvons. Vous pourrez alors recoudre la blessure poétique.

Paul Klotz est haut fonctionnaire et philosophe. Il est expert associé à la Fondation Jean-Jaurès et l’auteur de Contre la brutalisation de nos existences (Flammarion, 2026).

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