"Et puis, un jour, il s'est mis au comptoir. Il a commencé à me parler. En fait, sa fille venait de faire une tentative de suicide"
De vieux lambris en bois sur les murs, un bar au-dessus duquel sont accrochés des dizaines de vieux billets de banque offerts par des clients, de la Rochefort à la pompe, un billard dans l'arrière-salle, un bingo dans le coin et quelques tables qui accueillent des habitués, mais aussi des touristes de passage, dernièrement des Toulousains ou des Allemands. Parfois aussi des visiteurs étonnants. "Un jour, trois grosses voitures noires avec des drapeaux américains se sont garées devant le café", raconte Agnès Houyoux, tenancière du Bistrot, sur la place de Rhisnes (commune de La Bruyère, au nord-ouest de Namur). "C'était l'ancien ambassadeur américain en Belgique, avec son service de sécurité. Ils sont rentrés dans le café, ils n'ont rien bu, ils ne sont même pas allés aux toilettes. L'ambassadeur m'a dit qu'il était honoré d'avoir visité mon village. Et puis ils sont repartis…"
Devenir bistrotière n'était pas vraiment une vocation pour Agnès Houyoux. Cela fait pourtant 22 ans qu'elle tient le Bistrot. Après une expérience dans la (petite) restauration à l'aérodrome de Temploux, l'occasion s'est présentée de reprendre ce café de village, vieux de 150 ans. "Je me suis dit que j'allais me lancer. Un café de village, c'est vraiment particulier. Dans une taverne en ville, on apporte le ticket et puis voilà. Ici, les gens parlent."
Certains quartiers de Bruxelles ciblés par des youtubeurs étrangers : le phénomène du "Decline Porn" frappe la capitale belgeguillementEt puis, un jour, il s'est mis au comptoir. Il a commencé à me parler. En fait, sa fille venait de faire une tentative de suicide. Il avait besoin de parler.
Déjà à l'aérodrome, les contacts se nouaient avec des clients, se remémore Agnès. "Je me souviens d'un monsieur. Il venait avec son journal, il s'asseyait et il ne parlait jamais. Je ne le connaissais pas. Juste de vue. Et puis, un jour, il s'est mis au comptoir. Il a commencé à me parler. En fait, sa fille venait de faire une tentative de suicide. Il avait besoin de parler. Il a causé une heure avec moi. Et après, il m'a dit que ça lui avait fait du bien. C'est un rôle que nous avons. On n'est pas là seulement pour servir des boissons."
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Le lien social, Agnès peut vous en parler durant des heures. Alors qu'elle vient d'ouvrir son bistrot, vers 11 heures, comme tous les mardis matin, elle salue Daniel, qui arrive, comme tous les jours, et s'assied au comptoir. Elle lui sert son Orval. "Daniel perd la mémoire, témoigne Agnès. Parfois, il vient boire un verre. Puis s'en va et revient un quart d'heure plus tard et dit bonjour comme s'il n'était pas encore venu." Agnès lui prépare à manger tous les jours, juste pour lui ("c'est un bar ici, pas un resto"). "Chez lui, il ne mange pas", ajoute-t-elle. "Aujourd'hui, c'est moules-frites", annonce-t-elle à Daniel. "Il vient d'avoir 80 ans. Il vit tout seul. Il dit que je suis son phare."
Daniel était chauffeur de bus, poursuit Agnès, en montrant une photo qui trône sur le bar. "Alors, avec l'IA, je lui ai fabriqué une photo où on le voit au volant d'un vieux bus. Parce qu'il me parlait toujours de son vieux bus. À l'époque, quand il avait une pause de trois quarts d'heure. Il prenait son bus et il venait se garer ici. Pour aller aux toilettes, qu'il disait…" Gros clin d'œil.
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"Moi, la vie des gens, je connais, reprend Agnès. Daniel, c'est comme si je l'avais tricoté. C'est par habitude qu'il vient ici. Il oublie tout, mais il sait où est le café. Il dit toujours : tant que je n'oublie pas de venir ici…" Agnès joue parfois aussi les infirmières pour Daniel, qui s'était cassé un bras. Et c'est aussi elle qui gère le planning des aides familiales qui soutiennent Daniel.
Se protéger
Le Bistrot, c'est un peu une famille. Beaucoup de clients se confient à Agnès. Ils n'ont parfois qu'elle à qui parler. "Certains jeunes m'appellent maman. Pour d'autres, je suis comme une grande sœur." Mais tous ces gens qui se confient, ça peut être un peu lourd, à la longue. "C'est pour ça que de temps en temps, on a besoin de prendre des congés. Il faut se vider la tête. On prend beaucoup. On se sent parfois accaparé. Avec certains, je dois me protéger. Il y a une petite dame d'une trentaine d'années qui souffre beaucoup dans la vie. Une marginale. J'ai dû prendre des distances avec elle, sinon cela m'envahit. Je veux bien l'aider, mais…"
"Les journaux flamands parlent peu de la Wallonie, comme si une partie du pays était sortie du champ de vision de l'autre"Agnès semble toutefois heureuse, dans son bistrot. À bientôt 59 ans, elle ne semble en tout cas pas vouloir arrêter de sitôt. Même si à un moment donné, elle fermera peut-être "deux jours semaine", pour souffler un peu, et se consacrer davantage à son histoire à elle, après avoir écouté celles des autres pendant des années…
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