Alsace. « Notre pays a une histoire commune avec la France » : mémoire d'exode d’une famille banataise

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Arnold Stimpl et sa sœur Anna Harpf, habitants dans le Sud Alsace, n’ont jamais oublié leur passé. Ces Banatais d’origine, peuple d’Europe centrale, gardent le souvenir de leur héritage notamment lors des fêtes de famille. Pour eux, pas de secret, ni poids du silence, mais une histoire d’exode de Roumains banatais qui vivaient chichement dans leur pays, le Banat, une région se partageant entre la Serbie, la Roumanie et la Hongrie. Avec dans leurs bagages, la volonté de s’en sortir.

Sabine Hartmann -

Aujourd’hui à 07:00

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De gauche à droite : Anna Harpf, Berthe et Arnold Stimpl chez leur fils Alain à Habsheim. Ils se sont retrouvés pour raconter l’histoire de leur enfance et de leur exil forcé du Banat.  Photo Sabine Hartmann
De gauche à droite : Anna Harpf, Berthe et Arnold Stimpl chez leur fils Alain à Habsheim. Ils se sont retrouvés pour raconter l’histoire de leur enfance et de leur exil forcé du Banat.  Photo Sabine Hartmann

Cet après-midi-là, c’est le fils, Alain Stimpl, habitant de Habsheim, qui a accueilli avec sa femme Marie-Madeleine, son père Arnold avec sa maman Berthe et sa tante Anna Harpf. L’occasion d’évoquer ensemble leur histoire de Banatais d’origine roumaine. L’album familial s’ouvre avec émotion mais leur optimisme et leur joie de vivre restent intacts.

« Nous étions pauvres, même si nous avions quelques vignes et un restaurant à Mariafeld, près de la frontière yougoslave. Papa jouait tout le temps, c’était dur pour maman », se souvient Arnold, 89 ans. Avec sa sœur Anna, 86 ans, ils regardent ensemble les photos de famille jaunies datant d’avant la Seconde Guerre mondiale en Roumanie. « Notre pays a une histoire commune avec la France. La Roumanie a été pendant deux ans sous protectorat français, car la reine Marie avait insisté auprès de Georges Clemenceau afin de récupérer une partie du Banat, la Transylvanie. Elle avait rejoint les alliés lors de la Première Guerre mondiale et avait mis à disposition des soldats roumains aux côtés des Français pour lutter contre les Austro-Hongrois et les Allemands », affirme Arnold avec fierté.

  • En 2022, Anna Harpf a voulu retrouver ses racines et est retournée dans son village banatais d’origine, dont le nom a depuis été rebaptisé. Sur place, il ne reste de l’histoire de cette famille que cette maison à l’abandon.   Photo fournie

    En 2022, Anna Harpf a voulu retrouver ses racines et est retournée dans son village banatais d’origine, dont le nom a depuis été rebaptisé. Sur place, il ne reste de l’histoire de cette famille que cette maison à l’abandon.   Photo fournie

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  • Une photo de famille avec le père d’Arnold Stimpl et Anna Harpf. Jusqu’en 1944, la famille possédait quelques vignes et un restaurant à Mariafeld, près de la frontière yougoslave. Photo fournie

    Une photo de famille avec le père d’Arnold Stimpl et Anna Harpf. Jusqu’en 1944, la famille possédait quelques vignes et un restaurant à Mariafeld, près de la frontière yougoslave. Photo fournie

  • Régina Stimpl en compagnie de ses trois enfants, avant leur arrivée en Alsace : Arnold, Anna et Herta.   Photo fournie

    Régina Stimpl en compagnie de ses trois enfants, avant leur arrivée en Alsace : Arnold, Anna et Herta.   Photo fournie

  • Photo de classe d’Arnold Stimpl, en 1947 en Autriche, une classe uniquement composée de Banatais, dont l’enseignement fondamental était l’apprentissage de la langue allemande.   Photo fournie

    Photo de classe d’Arnold Stimpl, en 1947 en Autriche, une classe uniquement composée de Banatais, dont l’enseignement fondamental était l’apprentissage de la langue allemande.   Photo fournie

  • Trois mois après l’arrivée de la famille à Mulhouse. « Comme enfants, nous avons été emmenés en internat à Neuwiller-lès-Saverne, qui était dirigé par l’archevêché de Strasbourg, pour permettre à maman de travailler comme femme de ménage », indique Arnold Stimpl. Les trois enfants Stimpl y resteront deux ans.   Photo fournie

    Trois mois après l’arrivée de la famille à Mulhouse. « Comme enfants, nous avons été emmenés en internat à Neuwiller-lès-Saverne, qui était dirigé par l’archevêché de Strasbourg, pour permettre à maman de travailler comme femme de ménage », indique Arnold Stimpl. Les trois enfants Stimpl y resteront deux ans.   Photo fournie

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  • Une partie de la famille Anna Harpf et Arnold Stimpl s’est retrouvée pour évoquer ensemble leur histoire banataise.   Photo Sabine Hartmann

    Une partie de la famille Anna Harpf et Arnold Stimpl s’est retrouvée pour évoquer ensemble leur histoire banataise.   Photo Sabine Hartmann

Arnold Stimpl : « On dormait à l’école pendant les grandes vacances lors des moissons »

Ce dernier se souvient qu’enfant, il travaillait avec les adultes dans les champs pour les récoltes. « Le soir, les enfants dormaient à l’école pendant les grandes vacances lors des moissons et les femmes du village s’occupaient de nous par roulement. Là-bas, l’été était chaud et on marchait pieds nus tout le temps. »

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Arnold, Annie et leur sœur Herta ont fui le Banat avec leur maman Regina Stimpl en 1944, accompagnés de leurs grands-parents maternels, Christophe et Barbara Lohmuller. « Seules une grand-tante et notre arrière-grand-mère étaient restées au pays. Nous sommes partis car les Allemands, en nous envahissant, nous avaient prévenus que les Russes seraient là très rapidement. Les hommes qui étaient restés au village, âgés de 15 à 50 ans, ont tous été envoyés de force en Sibérie dans les camps de travail et les femmes dans les mines de charbon. Papa avait été enrôlé de force dans l’armée roumaine, avant de déserter pour rejoindre l’armée allemande. Il a été fait prisonnier par les Russes et envoyé sur le front russe. Nous n’avons plus eu de nouvelles », raconte Arnold. Et Annie d’ajouter : « Maman avait juste appris quelque temps avant son décès qu’il était revenu au village dans les années 1980. Il avait sûrement du remords de ne pas avoir pu nous retrouver. »

Après l'Autriche, le Canada ou la France

La famille Stimpl fuit le Banat à pied et rejoint dans un premier temps la Pologne, dans des camps d’attente, puis l’Autriche dans une localité proche de Vienne. Frère et sœur se souviennent de leur arrivée en février 1945, jusqu’à la date de leur départ début 1949. De cette période, Anna garde le douloureux souvenir de ses graves problèmes de santé qui l’auraient emportée si sa « maman ne s’était pas débrouillée pour que je voie un médecin hors du camp où nous étions installés. Elle ne vivait que pour nous et faisait tout pour que nous manquions du moins possible ».

Pendant cette période, la famille dormait dans une étable au-dessus des vaches. « Les hommes étaient recherchés comme ouvriers agricoles. Toute la famille a été embauchée pour travailler dans les champs. » Les enfants, eux, étaient scolarisés, mais pas avec les jeunes Autrichiens. Des bénévoles les prenaient en charge pour leur donner des cours d’allemand. « En 1949, nous avions dû fuir une nouvelle fois devant l’arrivée imminente des Russes en Autriche. », précise Arnold Stimpl. Le grand-père voulait rejoindre le Canada ou la France, « mais le voyage aurait été trop difficile pour le Canada pour nos grands-parents qui n’étaient pas en bonne santé. Donc nous sommes venus en France en train, après avoir quitté l’Autriche, avec un trajet direct Brengenz-Mulhouse. »

En internat à Neuwiller-lès-Saverne

Arrivés en avril 1949 avec le statut d’apatride, la famille avec les trois jeunes enfants est d’abord logée à la caserne Lefebvre à Mulhouse pendant trois mois. « Puis comme enfants, nous avons été emmenés dans un établissement scolaire en internat, à Neuwiller-lès-Saverne - qui était dirigé par l’archevêché de Strasbourg, pour permettre à maman de travailler comme femme de ménage chez un médecin mulhousien », se souvient Arnold.

« En internat, ajoute sa sœur, nous avions une institutrice dédiée pour apprendre le français. Nous étions bien traités, on chantait la Marseillaise et on avait des livres pour apprendre cette nouvelle langue. En trois mois, on comprenait et parlait le français. Nous y sommes restés pendant deux ans et ne voyions maman que les étés. C’était une très belle maison avec tout le confort, mais sans notre famille. Moi j’étais malheureuse là-bas, de 8 à 11 ans. » Son frère, lui, se trouvait chanceux : « On pouvait dormir dans des draps blancs et pas sur la paille. » À 14 ans, Arnold Stimpl décroche son certificat d’études mais ne veut pas poursuivre ses études « en étant enfermé ». C’est ainsi qu’il choisit le métier de menuisier et décroche son brevet de compagnon. Métier qu’il exercera jusqu’à sa retraite.

Anna Harpf : « J’ai retrouvé notre maison qui s’écroulait »

C’est aussi la période où la famille retrouve les grands-parents qui, entre-temps, s’étaient installés à Sausheim. Anna a été scolarisée sur place ainsi que Herta. « Enfin, nous étions à nouveau tous réunis. La famille a travaillé dans des fermes à Pfastatt et Wittenheim. Seule ma tante Françoise est restée en Autriche. Nos grands-parents sont restés toute leur vie nostalgique du pays. Pour moi, ils sont morts de tristesse », relève Anna.

C’est lors d’une kilbe à Sausheim qu’Arnold a rencontré son épouse Berthe. Ils ont eu deux enfants et à ce jour sont les grands-parents de cinq petits-enfants. Quant à Anna, elle finit sa scolarité à Sausheim. « Je voulais être coiffeuse, mais nous n’avions pas d’argent pour ces études. Alors j’ai travaillé à l’usine Dollfus de 14 à 30 ans. » Elle se marie entre-temps et élève son fils. À la suite d’un accident du travail, elle interrompt son activité et garde des enfants chez elle. Anna est retournée en 2022 sur place en Roumanie, avec son compagnon et des amis. « J’ai retrouvé notre maison qui s’écroulait et le chemin qui me conduisait chez ma grand-mère. Le village s’appelle maintenant Temernia-Mara et j’ai pu obtenir à la mairie nos actes de naissance. J’étais très émue. » Pour la famille Stimpl, l’héritage familial du Banat n’est pas un secret, mais une fierté transmise.

Des témoignages pour se souvenir

Dans le cadre de nos recherches sur cette région méconnue du Banat, nous avons pu recueillir trois témoignages de descendants de Banatais installés dans le Sud Alsace. Des témoignages qui relatent des histoires de familles douloureuses de guerre et d’exode.

Certains héritiers de cette culture banataise sont originaires de Roumanie, comme Arnold Stimpl et Anna Harpf - qui sont frère et sœur -, originaires de Mariafeld, près de la frontière yougoslave, ainsi qu’Isabelle Villemain, dont la famille maternelle vient de Ketscha, à 20 km de Timisoara. La famille paternelle de Catherine Bruchlen a fui, elle, la ville de Kiernei, en Hongrie, non loin de la frontière roumaine.

Tous ces descendants n’ont pas voulu oublier ce pan de leur histoire familiale, qui s’inscrit dans la grande Histoire d’une région et d’une culture qui risquent de s’effacer avec le temps. Les prochains volets de notre série permettront d’aller à leur rencontre et mettront aussi en évidence des exilés qui ont été fortement impliqués en travaillant en Alsace, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale.

Des noms qui changent

Pour cette série sur le Banat, nous avons fait le choix d’utiliser les noms des communes tels que nos témoins les ont connus. Depuis, au gré des soubresauts de l’histoire, des mouvements de frontières et des changements de langue, ces noms ont souvent varié depuis 1945. Marguerite, l’une de nos lectrices nous précise que, par exemple, Kiernei (ou Kernei), le village hongrois d’où vient la famille paternelle de Catherine Bruchlen, est la version allemande de Kerény (en hongrois), commune désormais serbe et dénommée Kljajićevo.

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