Après une semaine de violences entre lycéens, casseurs et policiers, la gestion du maintien de l’ordre remise en cause
France 02/10/2026 18:02 Actualisé le 02/10/2026 19:37
De nombreux témoignages d’élèves ayant fait état de violences policères ont été relayés. L’IGPN a été saisie sur plusieurs cas.

THOMAS SAMSON / AFP
Des CRS face à des lycéens érigeant des barrages près de la place de la Nation, à Paris, le 2 octobre 2026.
Entre le 21 septembre, date marquant le début du mouvement au lycée Saint-Exupéry à Créteil, et ce vendredi 2 octobre avec plus de 400 établissements fermés par les autorités, les mobilisations lycéennes sont montées crescendo en France, en même temps que les épisodes de violences relayés instantanément sur les réseaux sociaux.
Si dans certains lycées la mobilisation se poursuit sans tension, les quatre derniers jours - incluant ce vendredi - ont été particulièrement éprouvants, notamment jeudi 1er octobre où la contestation s’est particulièrement enflammée, pour tous les acteurs concernés : lycéens, forces de l’ordre et gouvernement.
Jeudi, 900 actions ont ainsi été dénombrées devant des lycées de tous les départements, et encore 564 ce vendredi à la mi-journée. Surtout, les forces de l’ordre ont procédé à près de 2 000 interpellations depuis le début du mouvement. Au-delà des chiffres, ce qui a marqué concernant la réponse policière, ce sont aussi les cas de blessures graves répertoriés chez des adolescents.
Deux des plus marquants concernent un lycéen de 14 ans blessé à bout portant par un tir de lance-grenades Cougar à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), dès le 28 septembre. « Il a une double fracture de la mâchoire, toutes ses dents sont cassées en haut, il a la mâchoire scellée, il va devoir s’alimenter avec une paille et ne pourra pas parler pendant au moins six semaines », a commenté l’avocate de la famille auprès de Libération. Le Défenseur des droits s’est saisi après ces faits sur lesquels enquête l’IGPN.
Jeudi 1er octobre, un lycéen de 16 ans a lui été blessé à l’œil à Argenteuil (Val-d’Oise), à proximité du lycée Nadia-et-Fernand-Léger. Il aurait reçu une grenade lacrymogène dans le visage avant d’être conduit à l’hôpital, selon le député LFI Paul Vannier. Une lycéenne, présente sur les lieux, a raconté à Mediapart que l’adolescent « est tombé au sol à plat ventre » après avoir été touché par le projectile.
« Ils m’ont giflé, étranglé, insulté »
Rien qu’avec ces deux cas, « il n’y a pas eu autant de violences policières graves depuis un long moment » en France, note sur X Sébastien Roché, chercheur au CNRS spécialisé dans la sociologie de la police et de la sécurité.
Et quand les incidents impliquant des policiers semblent physiquement moins graves, le traumatisme pour les lycéens reste tout aussi préjudiciable, dans des situations souvent pacifiques à l’origine. Comme le cas de cette adolescente de 14 ans étranglée par un agent devant le lycée Leclerc-Navarre à Alençon, dans l’Orne. Celle-ci évoque auprès de France 3 Normandie un « traumatisme mental » et « repense beaucoup » à la scène filmée et diffusée sur les réseaux sociaux.
Ou lors de cette manifestation jeudi 1er octobre devant le lycée polyvalent René Auffray, à Clichy (Hauts-de-Seine), quand un policier a lancé une grenade lacrymogène sur un groupe d’élèves en train de se réfugier dans un café à 300 mètres du lycée, après avoir déjà fui du gaz lacrymogène. « Les lycéens étaient agglutinés sur la terrasse, coincée entre deux rues, donc sans moyen de s’échapper sans risquer une collision avec un véhicule », rapporte L’Humanité dans un reportage.
Élève au lycée Guillaume-Budé à Limeil-Brévannes (Val-de-Marne), Sami raconte lui à l’AFP avoir été interpellé mercredi 30 septembre par deux policiers alors qu’il manifestait. « Ils m’ont giflé, étranglé, insulté. Ensuite, ils m’ont relâché, j’ai fait un discours au mégaphone. Ils sont revenus, j’ai pris deux coups de poing, ils m’ont porté en m’étranglant », témoigne le jeune homme qui présentait ce vendredi encore des traces de griffure au cou et sous l’œil.
De plus en plus de parents d’élèves ou de professeurs n’hésitent pas non plus à rejoindre le mouvement, indignés par les scènes de violences sur des élèves. « Ce qui m’a fait rejoindre le mouvement, c’est que la police tape mes élèves ! Se faire arrêter c’est une chose, se faire tabasser c’en est une autre », s’indigne ainsi une enseignante de ce même lycée francilien.
Ces cas de violences policières et de réponse inappropriée dans certaines situations ne sont que quelques exemples parmi beaucoup d’autres ces derniers jours, tant le mouvement a pris de l’ampleur à l’échelle nationale.
Les face-à-face police-lycéens se sont inévitablement multipliés, relayés de manière instantanée sur les réseaux sociaux sur lesquels les adolescents guettent et repartagent la moindre bavure du camp d’en face. Interrogé anonymement par l’AFP, un police spécialiste du maintien de l’ordre en a bien conscience : « Ce sont des gamins en face, dans la guerre de l’image, on va perdre systématiquement. Même si on est pris à partie, même si des coups partent. »
Plus de 300 policiers et gendarmes blessés
L’un des problèmes réside dans le fait qu’une partie des forces de l’ordre déployées face aux lycéens appartiennent à des unités de police non spécialistes des opérations de maintien de l’ordre. Comme le décrit Le Monde, le sens de l’initiative individuelle attendu dans les missions quotidiennes de ces policiers ne correspond pas toujours à la discipline qu’imposent les manœuvres en unité constituée, et peut-être encore plus sur ces missions délicates face à des mineurs.
Au gouvernement, on marche sur une ligne de crête pour justifier la réponse policière, mais l’accent sur l’agressivité des protestataires et les « violences urbaines » - dixit Sébastien Lecornu - est presque toujours mis en avant. Dans un télégramme envoyé aux préfets mercredi, le ministre de l’Intérieur a appelé à un « usage strictement proportionné » de la force, mais a ajouté que cela « ne doit jamais inhiber l’action pour rétablir l’ordre ». La plupart des personnes prenant part au mouvement « sont des mineurs, et bien évidemment, cet élément est pris en compte », a-t-il aussi assuré.
Dans une conférence de presse mercredi, Laurent Nuñez affirmait également que les forces de l’ordre intervenaient avec « beaucoup de proportionnalité, beaucoup de tact, pour mettre un terme aux exactions, aux troubles à l’ordre public ».
Dans la balance, les ministres de l’Intérieur et de l’Éducation mettent aussi en avant le bilan de plus de 300 policiers et gendarmes blessés jusque-là, Laurent Nuñez condamnant « une violence débridée » de certains lycéens casseurs présents uniquement pour en découdre avec les forces de l’ordre. Une jeune policière à Paris et un officier en civil à Belfort ont notamment été filmés en train d’être roués de coups au sol, complètement isolés, par des groupes d’adolescents.
De son côté, Édouard Geffray a annoncé que 65 personnels de l’Éducation nationale ont été blessés, dont une quarantaine de proviseurs. « Il y a clairement une entreprise d’attaque et de destruction du service public de l’Éducation. (...) Aucune revendication ne peut justifier de tels actes », selon le ministre.
Par ailleurs, les images de lycées en feu, comme ces deux entrées d’établissements parisiens endommagés ce vendredi matin, mais surtout le hall du lycée Nelson Mandela complètement détruit à Nantes la veille, ne pourraient que renforcer le gouvernement dans une position de riposte ferme face aux casseurs du mouvement.
De leur côté, les syndicats dénoncent la réponse policière apportée. La CGT déplore ainsi une « répression » d’une « ampleur sans précédent », appelant, dans un communiqué, « le gouvernement à y mettre un terme immédiat ». « Face à cette révolte légitime, le gouvernement n’apporte pour seule réponse qu’une répression brutale. Le déchaînement de violence contre la jeunesse est glaçant », accuse pour sa part Solidaires. À l’unisson des organisations lycéennes et étudiantes, les deux syndicats appellent désormais à participer à la grande journée de mobilisation des lycéens prévue mardi 6 octobre.