Assassinat d'Anna Politkovskaïa: «Une véritable enquête ne sera possible que si le régime change», estime son fils
Il y a vingt ans, Anna Politkovskaïa était assassinée, tuée par balles dans la cage d’escalier de son immeuble à Moscou, le jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine. La journaliste d’investigation de Novaya Gazeta qui dénonçait la corruption et les crimes de guerre commis lors de la deuxième guerre de Tchétchénie, était une critique virulente du président russe. Si le tireur et l’organisateur ont été condamnés, les commanditaires n’ont jamais été identifiés. Vingt ans après, son fils, Ilia Politkovski, revient sur la personnalité et les convictions de sa mère, et sur ce qu’aurait pu être son parcours si elle était encore en vie.
Publié le : 07/10/2026 - 07:30
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RFI : Quels souvenirs avez-vous de votre mère ? Votre regard sur sa vie, sur son travail, a-t-il changé avec le temps ?
Ilia Politkovski : Oui, bien sûr, il a changé. Je peux dire qu’il y a 25 ou 30 ans, je me disputais avec ma mère. À l’époque, je ne pensais pas que ce qui se passait en Russie était aussi grave qu’elle le pensait. Je considérais que le pouvoir qui était alors en place était plutôt normal. Mais je ne comprenais tout simplement pas très bien les choses et je me disputais énormément avec ma mère à ce sujet. Et lorsqu’elle a été tuée, à ce moment-là, je n’avais déjà plus aucun a priori concernant le pouvoir. Je savais que le pouvoir était criminel et que les choses allaient continuer à empirer.
Dans une interview, votre sœur a dit que, si votre mère était encore en vie, elle se trouverait probablement aujourd’hui en Ukraine. Selon vous, quel regard votre mère porterait sur ce qui s’y passe actuellement et sur la manière dont les journalistes couvrent cette guerre ? Je ne parle pas de la Russie, mais de la manière dont cette guerre est couverte à l’étranger.
Oui, je pense qu’elle couvrirait cette guerre, à cent pour cent. Je ne suis pas certain qu’elle pourrait la couvrir depuis la Russie, parce qu’on ne lui permettrait tout simplement pas de le faire physiquement. Je suppose qu’elle travaillerait pour des médias situés à l’extérieur de la Russie, peut-être pour des médias russophones.
Et concernant ce qui est écrit en Occident sur cette guerre ? Considérez-vous que cette couverture est relativement adéquate ?
Pas toujours. Je peux dire que ce n’est pas toujours le cas. En Occident, la couverture de la guerre est adéquate et équilibrée. Mais malgré tout, en Occident comme dans les médias étrangers, il existe aussi, disons, certains intérêts. Chaque État a ses propres intérêts. Et en fonction de ces intérêts, tel ou tel pays couvre la guerre d’une certaine manière. Je suis loin d’être satisfait de la façon dont cela se passe dans les médias internationaux.
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Votre mère avait prédit de nombreux événements qui se sont ensuite produits en Russie. Mais à l’époque, on l’écoutait peu. Après quatre années de guerre, constatez-vous un changement dans l’attitude des dirigeants occidentaux à l’égard des journalistes russes qui écrivent sur ce qui se passe en Russie ?
Si vous parlez des journalistes russes, non, je ne vois pas de changement. Ceux qui se sont rangés du côté du bien et qui évaluent et couvrent cette guerre de manière adéquate continuent à la couvrir. La seule chose que je constate, c’est que beaucoup de journalistes sont eux aussi fatigués : fatigués de cette guerre, fatigués de ses horreurs. Il leur est très difficile de continuer à la couvrir. On rencontre parfois, dans certains articles, une douleur humaine incroyable que ces journalistes remarquables portent en eux et qu’ils font passer à travers leur travail.
Lorsque vous voyez que la mémoire d’Anna, votre mère, est toujours vivante à l’étranger, que des rues, des places, des squares portent son nom et que les gens continuent à lire ses livres, publiés dans différentes langues — alors qu’en Russie, aujourd’hui, on ne parle pratiquement plus du tout d’elle — qu’éprouvez-vous ?
Une grande tristesse, si l’on parle de la Russie. Et une immense fierté concernant tout le reste du monde civilisé. Vous avez raison : des places, des rues et des squares continuent d’être inaugurés dans le monde entier. Moi-même et toute ma famille sommes parfois présents lors de ces inaugurations. J’en suis infiniment fier.
En Russie, en revanche, oui, il reste un petit nombre de personnes qui honorent sa mémoire et se souviennent d’elle, mais dans l’agenda fédéral, le nom de ma mère a disparu depuis longtemps. Et cela ne date même pas des quatre dernières années, depuis le début de la guerre : auparavant déjà, ma mère n’était pas vraiment présente dans les informations fédérales.
Dites-moi, vingt ans plus tard, espérez-vous encore que les commanditaires soient retrouvés ? Que l’enquête soit menée jusqu’au bout et que leurs noms soient révélés ? Gardez-vous encore cet espoir ?
Vous savez, je garde toujours espoir, mais je suis pessimiste sur ce point. Je suis convaincu qu’avec le pouvoir actuel, avec le régime actuel, l’affaire des commanditaires ne sera pas élucidée. Elle continuera à prendre la poussière sur le bureau ou dans le coffre-fort d’un enquêteur sans grande importance, et ils ne feront rien de plus.
Je pense qu’une véritable enquête ne sera possible que si le régime change. Et je tiens ici à préciser qu’il ne s’agit pas seulement du départ de Poutine. Il faut véritablement un changement de régime. Ce n’est qu’à ce moment-là que quelque chose pourra avancer, non seulement concernant la recherche des commanditaires, mais aussi celle des principaux organisateurs. Pour l’instant, il n’y a pratiquement aucune enquête.
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