Automobile. Le jeu dangereux des constructeurs européens avec les Chinois
- Accueil
-
Economie
-
Économie
-
Le jeu dangereux des constructeurs européens avec les Chinois
En permettant au constructeur automobile chinois Dongfeng de produire ses propres voitures dans son usine de Rennes, Stellantis ouvre une boîte de Pandore qui témoigne de la faiblesse des constructeurs européens par rapport à la concurrence chinoise.
Laurent Bodin -
Aujourd’hui à 07:30
- Temps de lecture :
Volkswagen après Stellantis ? Le groupe allemand pourrait rapidement suivre l’exemple du constructeur italo-franco-américain et ouvrir aussi ses usines européennes sous-utilisées aux voitures chinoises. De nombreux détails restent à affiner, mais le principe est acquis chez Stellantis : les usines de Madrid et Saragosse, en Espagne, produiront prochainement des modèles Leapmotor tandis que celle de Rennes assemblera bientôt des voitures électriques de la marque Voyah du groupe Dongfeng.
« Nous n’avons pas eu de réponse à nos questions sur le statut des salariés », indique Laurent Gautherat, secrétaire du Comité social et économique central de Stellantis. Et l’élu CFE-CGC de Mulhouse d’ajouter : « Le partenariat est coiffé par une coentreprise dont 51 % du capital sera détenu par Stellantis. Les salariés seront-ils affectés à la coentreprise ou resteront-ils Stellantis ? C’est une ligne rouge », précise Laurent Gautherat. Lequel s’interroge : « On partage une usine, celle d’Hordain (Nord), avec Toyota pour les véhicules utilitaires. Alors qu’on a des gens qui n’ont plus de boulot, garder des compétences sous pilotage Stellantis à Rennes, n’est-ce pas un moindre mal ? »
« Le risque d’une braderie chinoise »
Maître de conférences en économie à l’Université de Bordeaux, Bernard Jullien est plus catégorique : « Faire la courte échelle aux constructeurs chinois est dangereux. Là où on a déjà des problèmes de surcapacité et de concurrence en Europe, si vous ajoutez une ou plusieurs marques, une espèce de grande braderie chinoise va s’exporter chez nous. On va avoir des prix cassés et donc une incapacité de la filière européenne de véhicules électriques à se construire, étant donné le peu de gras qu’il y aura pour permettre le financement de la transition », assure le spécialiste de l’industrie automobile.
Il reconnaît que « la tentation d’aller vers les Chinois est très, très forte. Parce que c’est difficile, quand on est patron d’un site, de préférer fermer que d’ouvrir aux Chinois. Les syndicats, les fournisseurs, les élus sont dans la même logique. Or, cette attitude, micro-économiquement, peut se justifier, mais est suicidaire sur le plan collectif ».
Désamour chinois pour les voitures européennes
Stellantis a, officiellement, obtenu en contrepartie le soutien de Dongfeng pour réinvestir en Chine au moment où tous les constructeurs européens s’effondrent. « Les Chinois ne veulent plus des voitures européennes, ni celles fabriquées en Chine, ni celles fabriquées en Europe », analyse Bernard Jullien, selon qui « la même chose est un peu vraie aux États-Unis ». « Tout ceci fait que les usines en Europe sont trop nombreuses. Cela concerne beaucoup les constructeurs allemands, qui étaient exportateurs et sont même concurrencés sur leur pré carré en Europe par les Chinois sur les hybrides rechargeables haut de gamme », ajoute Bernard Jullien.
Relancer la demande et refuser l’OPA
Et l’économiste d’affirmer que « le cœur de la responsabilité de la baisse de la demande a été généré par des constructeurs cherchant des profits élevés et privilégiant une stratégie de montée en gamme déphasée par rapport aux desiderata des clients. La demande est centrée sur des produits simples. Les clientèles européennes veulent un assagissement dans la surenchère techno au profit de voitures fonctionnelles. Fiscalement, on pourrait, sans dépenser d’argent, favoriser l’achat, peut-être avec une TVA à 5,5 %, de véhicules de moins d’une tonne ; avoir un malus au poids à 1,8 tonne pour financer une partie de ce qu’on dépenserait pour favoriser ces petits produits ; relancer une prime à la casse pour renouveler les véhicules de plus de 15 ans… » Selon lui, c’est d’abord une ambition politique d’ensemble qui fait défaut pour contrer une tentative d’OPA des constructeurs chinois sur l’industrie automobile européenne.