« Un miracle »… Comment Lula a réussi sa « remontada » face à Bolsonaro ?
«On a gagné ! ». Ce lundi, à Lyon, Sabrina*, 29 ans, crie son soulagement. La Brésilienne rentre tout juste de Marseille, où elle a dû se rendre pour voter pour l’élection présidentielle. Au premier tour, elle n’avait pas fait le déplacement, assurant qu'« il y a toujours un deuxième tour ». Puis, le 4 octobre, « la claque ». « Ça a été un choc de voir que Flavio Bolsonaro, le candidat de l’extrême droite, était arrivé en tête avec deux points d’avance [47 % des suffrages contre 45 % pour Lula]. J’ai d’abord été très triste avant d’avoir très peur », glisse-t-elle.
Cette peur ne l’a pas quittée pendant trois semaines, jusqu’à l’annonce de la victoire de Lula, avec 51,79 % des voix face au fils de Jair Bolsonaro. « Jusqu’à dimanche soir, tout le monde pensait que c’était fichu, confirme Allan Deneuville, maître de conférences à l’université Bordeaux Montaigne et chercheur au centre Géode. Les sondages donnaient les deux candidats au coude à coude. »
Lula a finalement remporté l’élection avec 4 millions de voix d’avance. Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine de la Fondation Jean-Jaurès, indique que c’est la « première fois depuis le retour de la démocratie au Brésil » qu’un candidat qui arrive deuxième au premier tour, finit par remporter l’élection. « Et il l’a fait très largement car, entre les deux tours, il a gagné à peu près dix millions de votes alors que son adversaire en a gagné trois. C’est une poussée extraordinaire », précise-t-il.
L'« armée de Lula » à l’assaut des algorithmes
Mais alors, comment le candidat du Parti des travailleurs (PT) a-t-il fait pour renverser la tendance en trois semaines ? « C’est grâce à l’armée de Lula », assure Sabrina. Après les résultats du premier tour, elle a voulu « canaliser son énergie » dans la campagne. Elle qui ne s’était jusque-là jamais beaucoup investie en politique a rejoint le canal WhatsApp « Exército do Lula », lancé par le député André Janones. Il regroupe aujourd’hui plus de 10 millions de membres.
« Chaque jour, pendant trois semaines, on avait des petites missions, détaille la Brésilienne de 29 ans. Un jour, il a fallu poster une photo à une heure précise sur Instagram en faisant un L pour Lula avec nos doigts. » Commenter, republier, partager… « Chaque mini-action comptait pour faire augmenter la visibilité des publications, notamment pour contrer Meta qui est soupçonné d’avoir freiné certains contenus du camp de Lula, mais aussi pour toucher encore plus de gens à propos du vrai visage de Flavio. » Une stratégie massive sur les réseaux sociaux qui a permis « une énorme mobilisation » et a eu « un fort effet », concède Allan Deneuville.
Lula s’est aussi emparé lui-même des réseaux sociaux. « Il publiait une vidéo par jour », note Sabrina. De quoi toucher « un électorat jeune, les moins de 40 ans », souligne Jean-Jacques Kourliandsky. « Cette population, qui ne s’informe pas vraiment par les médias traditionnels, a alors reçu des messages politiques à travers les réseaux sociaux ou des réseaux d’amis par WhatsApp. Lula, qui avait été relativement absent sur cette technologie de communication avant le premier tour, a mis le paquet », poursuit l’expert.
Dans la rue aussi, Lula a « changé de braquet ». « Il est allé dans la rue un peu partout dans le pays, poursuit le directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine. Son dernier meeting à Sao Paulo regroupé plus de 2 millions de personnes. Il a donc eu également un succès dans l’offensive de rue. »
Mesures sociales et punchlines
Pendant ces 21 jours d’entre-deux-tours, des mesures sociales ont été prises et ont pu avoir « un impact sur l’électorat populaire », avance Jean-Jacques Kourliandsky. Hausse de 15 % de l’aide « Bolsa Familia », vote de l’effacement des dettes des microentrepreneurs, fin de la semaine de six jours de travail… « Ces mesures ont fait comprendre aux Brésiliens qu’il y avait un candidat qui avait une politique sociale et un autre qui restait dans le flou, en parlant beaucoup d’insécurité. » Avec le vote de ces lois, le bilan de Lula devenait « encore plus concret », selon Allan Deneuville.
Une autre force du candidat du PT, c’est d’être « très bon en débat », ajoute ce dernier. « Il a retourné les attaques à son avantage. Quand Flavio le traite de ''neuf doigts'', car Lula a perdu son petit doigt dans un accident du travail, son camp répond qu’il méprise les travailleurs. Même chose quand il réplique sur les personnes qui votent pour lui en prison, le taclant en disant que même son père, également en détention, sait qu’il est un incompétent et qu’il votera pour lui. »
Il reprend : « En résumé, il a réussi à jouer sur toutes ses faiblesses de programme et de discours du Parti libéral (PL), avec un nouveau souffle pendant que l’équipe de Flavio restait toujours sur la même lancée. » Pour Jean-Jacques Kourliandsky, Lula a ainsi réussi à faire basculer la tendance en insistant sur ce qui le différencie du clan Bolsonaro, c’est-à-dire, « une démocratie réelle et sociale ». Il rappelait notamment que voter pour lui, « c’était voter pour le Brésil » alors que voter pour Flavio, c’était voter pour les États-Unis, après ses annonces de vouloir rejoindre « le bouclier des Amériques ».
« Un miracle »
Pour Jean-Jacques Kourliandsky, la réussite de Lula est aussi en partie due « à la mobilisation des électeurs qui n’étaient pas allés voter ou avaient voté nul ou blanc ». L’abstention a reculé de 21,1 % à 19,2 %. D’autant plus que, « jusque dans les derniers instants, la journée de vote a été perturbée », indique-t-il, citant des bus qui sont restés au garage à Salvador, fief de Lula, ou des voitures garées pour gêner la circulation.
Malgré ces déconvenues, la stratégie du président a fonctionné, notamment dans l’état du Minas Gerais, qui avait voté en majorité pour Flavio Bolsonaro au premier tour et a finalement voté pour le candidat de 81 ans, au second. Lula y est passé de près de 590.000 voix de retard à environ 99.000 d’avance. « C’est assez révélateur du changement et du succès de la campagne du PT », ajoute-t-il. « Face à tout ce qui était déjà mis en place et l’avance de Flavio, la dynamique de campagne a été assez extraordinaire. Tout ça s’est fait en trois semaines », résume le spécialiste.
« Ce virage, ou remontada, a été possible grâce à toute cette mobilisation populaire, enchaîne Allan Deneuville. Pour reprendre le mot qui revient le plus au Brésil, je dirai que c’est un miracle, car personne ne s’y attendait vraiment. »
Une « méthode Lula » ?
« Vous vous demandez ce que c’est la méthode Lula ? Tout ce qu’on a fait, c’est l’inverse de l’extrême droite et ses robots, son IA et ses fake news. La campagne a été faite par la population pour la population, pour qu’elle prenne conscience. Ce n’était que de l’humain, sans violence et avec beaucoup d’amour, explique Sabrina. Cette victoire, ce n’est pas celle d’un homme mais celle du peuple brésilien, celle pour la démocratie, contre Trump, contre Meta. »
Notre dossier sur le Brésil
Pour Allan Deneuville, Lula est « un monstre politique comme il en existe peu à travers le monde ». Jean-Jacques Kourliandsky confirme : « C’est une personnalité très forte, présente dans le paysage politique depuis toujours pour certains Brésiliens ». Il rappelle que c’est la septième fois qu’il se présente et qu’il va entamer son 4e mandat depuis 2003.
Le prochain défi de Lula sera de réussir à gouverner avec un Congrès où le Parti libéral de Bolsonaro est le premier groupe. « Lula devra négocier dossier par dossier », assure Allan Deneuville. Mais pour Jean-Jacques Kourliandsky, la mobilisation qui est née de ce mouvement d’entre-deux-tours n’est pas finie : « Lula compte bien la transformer pour l’accompagner dans ce nouveau mandat », conclut-il.