"C'est la ville à la campagne" : plongée dans l'autre Anvers, celle de la rive gauche où la ville prend son temps

"C'est la ville à la campagne" : plongée dans l'autre Anvers, celle de la rive gauche où la ville prend son temps

Il faut descendre 31 mètres sous l'Escaut pour découvrir l'autre visage d'Anvers.

Le vieil ascenseur plonge dans un grondement métallique. Une vingtaine de cyclistes, deux poussettes, quelques piétons et un homme qui tient son vélo par le guidon s'entassent dans la cage. Les portes se referment. Le voyant rouge passe de -1 à -10, puis -20. À -31 mètres, l'ascenseur s'immobilise.

Les portes s'ouvrent sur un couloir. Un cycliste s'élance aussitôt. Puis un autre. Ils disparaissent dans le Sint-Annatunnel, le vieux tunnel piétonnier qui passe sous l'Escaut. Cinq cent septante mètres à parcourir avant de revoir la lumière.

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Nous sommes à Anvers. Mais, pour quelques minutes, on pourrait se croire dans le décor d'un film futuriste.

Le tunnel date de 1933. Il est ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les voix résonnent sous la voûte. Les pneus sifflent sur le sol. Une joggeuse dépasse un couple de retraités. Un père pousse son enfant dans une remorque. Un homme chargé de matériel de pêche marche tranquillement en sens inverse.

Puis, au bout du tunnel, une lumière blanche.

Linkeroever. La rive gauche, un quartier longtemps considéré comme une cité-dortoir, mais que les Anversois sont de plus en plus nombreux à choisir pour y vivre. Selon l'administration communale, le nombre d'habitants (aujourd'hui environ 17 600) y a augmenté de 17 % entre 1990 et 2024. Entre 2020 et 2024, Statbel constate une augmentation de 6 % et la tendance à la hausse se poursuit aujourd'hui. Tout un symbole de ce que cherchent les Anversois.

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"Ici, il y a moins de stress"

Lydia habite ici depuis plus de trente ans. Elle connaît par cœur le tunnel, l'ascenseur, les escaliers et les petites habitudes de la rive. "Ici, il y a moins de stress", dit-elle.

La cathédrale Notre-Dame, sur l'autre rive, ne se trouve qu'à quelques minutes de l'embarcadère du bac – le waterbus – qui traverse l'Escaut toutes les demi-heures. Et pourtant, le décor a radicalement changé. Sur la rive gauche, les enfants jouent dans les espaces verts. Au loin, les grues du port découpent l'horizon.

À Sint-Anneke, une petite plage offre une vue insolite sur la métropole. L'été, les Anversois viennent s'y asseoir dans le sable. Les paquebots passent devant le château du Steen. Assis face à la ville, on comprend soudain ce que les habitants de Linkeroever ont gagné en venant s'installer ici.

"Linkeroever, c'est un peu la ville à la campagne", pose Frank. "Quand des amis viennent me voir, ils ne comprennent pas pourquoi je vis ici, raconte-t-il. Mais quand on va se promener au bord de l'eau, ils ont compris."

La rive gauche a la cote aujourd'hui.

Dans les années 1960, on rêvait d'y construire une ville moderne, largement entourée de verdure. On y a vu sortir de terre les fameuses "Chicago Towers" qui dominent le paysage et qui abritent des milliers d'habitants, notamment dans les logements sociaux.

Déjà Napoléon voulait y établir une importante base militaire. Plus tard, les promoteurs ont rêvé d'y construire des villas. Puis Le Corbusier imagina une "Ville Radieuse" pouvant accueillir quelque 150 000 habitants.

Mais rien ne s'est passé exactement comme prévu. "La rive gauche a toujours échappé aux plans que l'on dessinait pour elle", résume Tanguy Ottomer, guide et passionné d'histoire anversoise.

Pourquoi pas un pont enjambant l'Escaut ? Les Anversois n'en ont pas voulu. Le refus est aussi symbolique : l'Escaut n'est pas une simple rivière qui sépare deux quartiers. Il est au cœur de l'histoire et de l'identité d'Anvers.

Alors on a creusé. Les travaux du tunnel Sainte-Anne commencent en 1931. Deux ans plus tard, les Anversois peuvent enfin passer sous le fleuve à pied ou à vélo. Aujourd'hui encore, cette traversée fait partie du quotidien de milliers de personnes.

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Le quartier change de look

Pendant des décennies, la rive gauche anversoise a traîné une réputation de cité-dortoir.

L'image n'est pas complètement injustifiée. On y a construit beaucoup de logements sans créer au même rythme des emplois ou des centres commerciaux.

Nombre d'habitants traversaient chaque jour l'Escaut pour travailler.

Parmi eux, il y a l'ancien bourgmestre socialiste Bob Cools, qui se remet doucement de l'incendie qui a ravagé son immeuble fin juin.

Âgé de 92 ans, il a perdu deux voisines lors du sinistre et a dû quitter son huitième étage par l'échelle de secours. Après l'incendie, l'Anversois avait déclaré qu'il espérait pouvoir récupérer ses livres (il en a plus de 3 000) et ses nombreux manuscrits.

Le quartier cherche désormais à tourner la page.

Patrick Janssens (Vooruit), bourgmestre d'Anvers de 2003 à 2012, aujourd'hui échevin chargé notamment de l'Aménagement du territoire, parle d'un projet sans précédent pour Linkeroever. Il ambitionne de réaménager six kilomètres de berges de l'Escaut. De nouveaux espaces verts seront créés. Les digues de l'Escaut seront réaménagées. Et 2 700 logements sociaux (Europark) feront peau neuve, ce qui devrait redynamiser tout le quartier.

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"Pourquoi aller ailleurs ?"

En fin d'après-midi, les promeneurs mettent le cap sur la rive droite. Certains reprennent le tunnel. D'autres montent à bord du waterbus, la traversée prend trois minutes.

Une habitante du Linkeroever promène son chien sur la digue. Des enfants jouent encore dehors. Au loin, un navire glisse sur l'Escaut. "Pourquoi aller ailleurs ?, s'étonne Magda. Mon compagnon et les enfants aiment habiter ici, c'est plus tranquille qu'en face. Ici, on a la vue sur l'Escaut et sur la tour de la cathédrale."

Elle montre le fleuve. Puis les arbres. Puis, derrière elle, les immeubles. Et l'endroit où, bientôt, un magasin Kruidvat, très attendu, ouvrira ses portes, le premier à la rive gauche. "Enfin !" soupire-t-elle.

Ici, la ville prend son temps. C'est peut-être le secret de Linkeroever : il ne faut pas chercher l'autre Anvers dans ce qu'elle a de spectaculaire, mais dans ce qu'elle offre de plus rare : un superbe pan de nature en réserve et une vue imprenable sur "la plus belle ville du monde."

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