"C'est un plat typique d'Italie qui risque de disparaître à cause de la chaleur"

"C'est un plat typique d'Italie qui risque de disparaître à cause de la chaleur"

Le paysage est à couper le souffle. Dans le delta du Pò, la baie des Scardovari est comme un immense miroir d'eau, bordé de cabanes de pêcheurs. Stefano Marangon est l'un d'entre eux. "Cela fait vingt ans que j'élève des moules, mais j'ai rarement vu une situation similaire", dit-il en tenant fermement le manche de son bateau.

"Vous voyez toutes ces cultures ont été touchées par l'eau trop chaude début juillet, et nous avons perdu le produit", ajoute le jeune homme, en indiquant des centaines de cordes suspendues dans les eaux de la lagune. Car dans cette baie, se cultive depuis des décennies, une espèce de moules d'appellation d'origine protégée, "les moules de la baie de Scardovari AOP".

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Le bateau de Stefano ralentit. Il empoigne l'une des filières, au bout de la corde, des kilos de moules mortes. Depuis quelques semaines, à chaque sortie dans la lagune, c'est le même constat. "Ces moules étaient prêtes à être vendues, mais les premières semaines de juillet, nous les avons trouvées toutes mortes… Il ne reste que des coquilles vides."

Une sorte de gélatine

Début juillet, l'eau a dépassé 32 degrés, bien trop chaud pour ces mollusques. Manuel Crepaldi est le vice-président du consortium de Scardovari, une coopérative qui réunit les quelque huit cents pêcheurs de la baie. "La lagune est devenue une sorte de casserole, car ici nous sommes au centre du delta, les entrées d'eau de mer sont distantes, et donc ici, l'eau chaude transforme la baie en un milieu sans oxygène, explique-t-il. C'est alors que commencent à mourir les moules mais aussi tous les autres organismes marins."

En juillet, les éleveurs de mollusques ont perdu un tiers de leur récolte, soit cent mille tonnes de moules AOP, une perte estimée à 225 000 euros. "Vous voyez toutes les coquilles sont ouvertes, il ne reste rien du fruit, montre Stefano. La moule est devenue comme une sorte de gélatine, impossible à vendre, et c'est arrivé alors que la saison touristique battait son plein, lorsque la demande pour les moules était à son apogée, moi j'ai perdu vingt mille euros."

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Delta du Po, Italie. ©Wikipedia

Pour lutter contre les effets du réchauffement climatique, le consortium demande aux autorités régionales de creuser des canaux dans les fonds sableux du delta. "Un delta, c'est un écosystème fragile", explique Alessandro Faccioli, responsable du secteur pêche du Coldiretti, le plus grand syndicat agricole en Italie. "Les pêcheurs ont déjà fait beaucoup pour diversifier les cultures après l'invasion des crabes bleus, mais il faudrait investir cent cinquante millions d'euros pour creuser des canaux pour faire entrer de l'eau plus fraîche, plus riche en nutriment et en oxygène, sans cela des écosystèmes comme celui-ci perdront toute leur biodiversité."

Le crabe bleu et les palourdes

Ici, le réchauffement climatique a déjà changé la biodiversité. Depuis quatre ans, les pêcheurs de moules et de palourdes, les célèbres vongole, combattent un ennemi coriace, le crabe bleu. L'augmentation des températures de la mer Adriatique et les fonds peu profonds des baies du delta du Pò, ont offert à ce crabe, originaire du continent américain, un environnement idéal pour se reproduire rapidement, sans oublier que les élevages de coquillages sont un garde-manger à portée de pinces. "Depuis trois ans, nous avons dû modifier notre façon d'élever nos fruits de mer, explique Manuel Crepaldi. Avant, nos palourdes grandissaient sur les fonds sableux sans protection, maintenant nous devons construire des clôtures en fil de fer, des cages, où les crabes ne réussissent pas à entrer et ouvrir les coquillages. Certains d'entre nous ont commencé à cultiver des huîtres, car leur coquille est bien plus résistante aux attaques du crabe et le système d'élevage dans des cages les protège davantage."

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Les difficultés du secteur ont quand même forcé plus de deux cents pêcheurs à abandonner le métier ces dernières années. L'augmentation des températures de l'eau de la lagune pourrait en décourager d'autres.

Les "vongole" sous observation

Dans l'une des petites cabanes sur pilotis, Massimo Boscolo a ouvert une gargote en avril dernier. Quelques tables, avec une vue imprenable sur la lagune. Cet ancien pêcheur cuisine les fruits de mer du delta pour les touristes de passage. "J'ai choisi de me reconvertir, mais dans la famille, nous en sommes à la sixième génération de pêcheurs ici dans la baie", explique Massimo en indiquant les photos de son grand-père et de ses oncles. "J'ai appelé ma gargote 'La cabane du poète', en l'honneur de mon grand-père qui écrivait des poésies."

"Il y a une grande demande pour des endroits authentiques comme celui-ci pour manger des moules et des vongoles à peine sorties de l'eau", explique-t-il en nettoyant des moules. "Celles-ci viennent des élevages qui sont en pleine mer, malheureusement les moules de Scardovari ont toutes été bouillies par l'eau trop chaude, et je peux vous assurer qu'elles ont une tout autre saveur, le fruit de nos moules est bien meilleur."

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Massimo et Stefano commentent la semaine en cours, ils sont inquiets car le bulletin météo annonce une période caniculaire jusqu'à la mi-août. Ils prennent un thermomètre et descendent les quelques marches de la cabane pour atteindre le niveau de l'eau. "Ce matin, l'eau est déjà à 29 degrés, si on dépasse à nouveau les 32 degrés comme en juillet, même les palourdes vont souffrir, et sans les vongole, que les touristes adorent, alors notre saison est définitivement foutue."

Clairement, les changements climatiques perturbent Massimo Boscolo : "Déjà avec l'invasion des crabes bleus, notre métier est devenu beaucoup plus difficile, mais avec cette chaleur, la saison des moules est beaucoup plus courte, déjà à la fin du mois de juin, si on y arrive, on a des difficultés à cultiver des moules ; mais si en août, il fait trop chaud, les palourdes sont à risque et la "pasta aux vongole", c'est un plat typique de Vénétie qui risque de disparaître."

Le Po et la baie de Scardovari en Italie
Le Po et la baie de Scardovari en Italie ©IPM Graphics

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