« Ces femmes ont une double peine » : comment cette association accueille et accompagne les familles des détenus de la prison de Grasse

« Ces femmes ont une double peine » : comment cette association accueille et accompagne les familles des détenus de la prison de Grasse

« Je dois enlever mon soutien-gorge, ça sonne au portique de sécurité !". La jeune fille court aux toilettes. Et repart illico vers l’accès aux parloirs, un dédale de couloirs qui la mènera à son amoureux derrière les barreaux. Pour trois petits quarts d’heures.

Toute la journée, depuis le vaste parking de la maison d’arrêt de Grasse, ce sont surtout des femmes, conjointes et mères, qui convergent, ombres d’elles-mêmes, vers ce local d’accueil des familles.

Au bras, ce cabas aux dimensions strictes et au contenu réglementé et scrupuleusement vérifié : vêtements propres et repassés, torchons, serviettes de toilette, livres ou jeux de société. Attention, cuir et capuche proscrits, tout comme les habits de couleur rouge, marine, kaki ou camouflage.

Dans la salle, des sièges pour attendre, un distributeur de boissons, un mur coloré piteux, un petit coin jeux et une boîte à livres pour enfants. Et puis, il y a le sourire et la douceur d’un petit bout de femme vive aux cheveux blancs, Chris Bel, 78 ans. « Vous voulez un café ? Venez », glisse cette ex-bénévole à la Croix-Rouge, ultra-investie, avant d’accueillir dans un petit Algeco®.

« Un lien pour dégoupiller les problèmes »

C’est là, face à l’accueil parloir, que Parlons ensemble, association laïque et indépendante de l’administration pénitentiaire créée en 2012, accompagne les proches dans l’épreuve de la détention.

Des informations sur leurs droits et devoirs jusqu’aux problématiques plus intimes liées à la parentalité, la santé ou le relationnel intra familial. Ici, sept bénévoles se relaient tous les après-midi « avec empathie, sans jugement et dans le respect de la confidentialité ». Offrent un café. Proposent les fameux cabas réglementés. Incitent à libérer la parole. Décryptent les silences et les non-dits.

« Mais on n’est pas psy, insiste Chris. On est des femmes. On tisse un lien au fil du temps, ce qui permet de préparer à la réinsertion du détenu, de dégoupiller des problèmes ».

Comme le mal-être des prisonniers dans cet établissement aux 750 détenus pour 574 places. « Il y a quinze jours, une mère était inquiète que son fils s’automutile. On a prévenu l’administration pénitentiaire. On est un peu lanceurs d’alerte ».

Chris Bel, 78 ans, est responsable de l’association Parlons ensemble installée dans un Algeco® à l’entrée de la Maison d’arrêt de Grasse.
Chris Bel, 78 ans, est responsable de l’association Parlons ensemble installée dans un Algeco® à l’entrée de la Maison d’arrêt de Grasse.
Photo : Gaëlle Arama / Nice-Matin

Cette main tendue est capitale. « Ces femmes ont une double peine : la perte d’un être cher et la charge de la famille. Elles sont incarcérées aussi et elles sont extraordinaires » souffle Chris.

Comme Anna, 23 ans, qui vient depuis sept mois deux fois par semaine d’Hyères dans le Var rendre visite à « son fiancé en attente de son jugement ».

Ou cette jeune femme de 33 ans, assise, qui évoque « son conjoint incarcéré depuis un an pour association de malfaiteurs. C’est dur d’être sans lui, je n’en parle pas. Je viens trois fois par semaine. L’association, c’est pratique quand on a des questions. ».

Ou cette mère d’un détenu de 27 ans, sous les verrous depuis cinq mois, qui trouve l’accueil « toujours très aimable ».

« On essuie beaucoup de larmes »

Cette écoute bienveillante avant la visite (trois par semaine maximum) permet aussi de « sortir le trop-plein d’émotions pour que le parloir soit intéressant pour les deux sur le plan relationnel. J’ai eu un couple de Tunisiens : le papa venait mais ne voulait pas voir son fils. On parlait. Au bout de quelques mois, il lui a écrit une lettre. Une autre fois, une mère en colère a lâché qu’elle aurait préféré que son fils soit mort. Avoir osé le dire est déjà important », raconte Christine, bénévole depuis 18 mois.

« Les familles sont en colère, on essuie beaucoup de larmes. Les mères se sentent coupables et les femmes n’ont pas vu arriver les choses pour les trois quarts. C’est un choc carcéral pour elles aussi. Et leur quotidien devient une montagne. Notre message est : "Vous devez continuer à vivre".

Difficile. Désemparé, ce couple de parents sexagénaires patiente aussi. Debout. Mines soucieuses. Ils viennent de Loire-Atlantique pour voir leur fils âgé de 47 ans. « Il est là depuis trois mois, il a pris trois ans pour violences. Il n’a que nous ».

Non, ils ne connaissent pas encore Parlons ensemble. Mais ce père qui plaisante avec les bénévoles, lui, connaît. « Ils assurent, ils dialoguent ! Moi, je viens voir mon fils de 29 ans détenu depuis cinq mois. C’est sa deuxième incarcération pour violences… ». Il soupire : « On fait le mieux qu’on peut… »

Dans la salle d’accueil de familles en attente d’un parloir à la prison de Grasse, Chris vient informer et soutenir les proches des détenus.
Dans la salle d’accueil de familles en attente d’un parloir à la prison de Grasse, Chris vient informer et soutenir les proches des détenus.
Gaëlle Arama/Nice Matin

Les enfants sont accueillis aussi. Avec délicatesse. « Souvent, les mères n’avouent pas où est le papa. On les incite à dire la vérité », glisse Chris. À disposition pour les 3-7 ans, les histoires du petit écureuil Tim, pour comprendre où papa a disparu

« On cherche des bénévoles »

Dans les méandres du système judiciaire, la barrière de la langue est une difficulté de plus. « Les étrangers sont perdus. Quand je leur parle anglais ou allemand, ils sont soulagés. C’est une vraie détresse », souligne Minou, bénévole depuis trois ans.

La maison d’arrêt de Grasse fait régulièrement l’objet de tentatives d’intrusion frauduleuse de marchandises. Par le sol comme par les airs...

Avec le Covid, le vivier « d’accueillants » s’est tari. Seuls les parloirs de l’après-midi bénéficient de cette écoute bienveillante. « On cherche cinq à six personnes qui donneraient une matinée par semaine », annonce Chris. (contacter le 07.68.00.17.96)

Sophie, Grassoise de 64 ans, a sauté le pas il y a quinze jours. « Ce qui m’intéresse, c’est la famille, livre cette ex-infirmière en pédopsychiatrie à la retraite. J’ai trouvé ce bénévolat sur jeveuxaider.gouv. On a un vrai rôle d’écoute ».

« L’association est précieuse, témoigne Véronique Doumeng, chef d’antenne du service pénitentiaire d’insertion et de probation à la maison d’arrêt. Elle apaise les inquiétudes des familles démunies et souvent désemparées et nous alerte sur les situations médicales ou psychologiques préoccupantes. Elle nous aide aussi à organiser le Noël des papas détenus et leurs enfants ».

Ultra-mobilisée, Chris Bel a des projets en tête : « Rénover cette salle d’accueil des familles et mettre en place une lecture pour les enfants ».

Devant l’accueil de Parlons ensemble, depuis avril, un banc rouge. En hommage aux femmes victimes de violences. Un banc pour prendre des forces. Et se relever.