Charles Sapin annonce la « suppression » de son édito par France Inter : retour sur trois semaines de bras de fer à la radio publique
Charles Sapin à Paris, le 7 mai 2024. MARC CHARUEL / PHOTO12 VIA AFP
Son troisième édito n’aura pas lieu : Charles Sapin a fait savoir ce samedi 19 septembre sur X que la direction de France Inter lui avait annoncé la « suppression » de sa case politique hebdomadaire, très contestée depuis plusieurs semaines par les travailleurs de la radio. Une décision qui signe la fin d’un bras de fer de trois semaines, où de nombreux membres du personnel s’opposaient au recrutement du directeur adjoint de la rédaction de « Valeurs actuelles », magazine conservateur condamné à plusieurs reprises. Retour sur la polémique qui a secoué le service public.
• Un recrutement qui fait scandale
Tout commence fin août lorsque Céline Pigalle, directrice de France Inter depuis mars, dévoile le nouveau panel d’éditorialistes politiques et économiques qui officiera les week-ends. Parmi eux, le nouveau directeur adjoint de la rédaction de « Valeurs actuelles », Charles Sapin, qui obtient une chronique politique de trois minutes tous les dimanches, à 7h42.
L’annonce met immédiatement en émoi le personnel de la radio publique, le SNJ-CGT dénonçant notamment une « ligne rouge inacceptable ». Outre la présence dans l’actionnariat de « Valeurs » du milliardaire proche de l’extrême droite, Pierre-Edouard Stérin, les syndicats mettent surtout en avant les condamnations du magazine pour injures racistes et provocation à la haine après des couvertures passées sur les Roms (2013) ou sur l’élue LFI Daniel Obono, dépeinte en esclave dans une caricature raciste (2020). L’hebdomadaire était alors dirigé par Geoffroy Lejeune, passé en 2023 au « Journal du dimanche ».
Charles Sapin n’était pas employé de « Valeurs » lors de ces condamnations (ancien du « Figaro », il travaillait au « Point » lorsqu’il a été approché en mars), mais la société des journalistes (SDJ) de France Inter a tout de même exprimé sa « ferme opposition » à son arrivée, arguant qu’il était « représentant d’un média condamné notamment pour injures racistes » et « qui n’a cessé ces dernières années de prendre violemment l’audiovisuel public pour cible ».
• La direction de Radio France défend le « pluralisme », le personnel vote la grève
Dimanche 30 août, Charles Sapin assure sa première chronique, consacrée au « mur » de la dette qui mettra le nouveau président en 2027, quel qu’il soit, « sous tutelle ».
Face à la fronde qui ne faiblit pas, la direction de France Inter défend début septembre un recrutement qu’elle inscrit dans une volonté plus large d’« organiser la conversation entre toutes les opinions ». C’est un enjeu de « pluralisme », qui est « une mission du service public, d’autant plus importante en année présidentielle », selon elle. « Pluralisme » : un mot qui était au cœur des débats nourris par la commission d’enquête menée par Charles Alloncle, député du parti Union des Droites pour la République (UDR), accusé par la gauche et le bloc central de vouloir affaiblir, voire privatiser, le service public. La commission, très médiatique, a polarisé les discussions tout au long de l’année écoulée.
Charles Sapin a lui-même souhaité assurer à ses nouveaux collègues qu’il entendait faire évoluer la ligne de « Valeurs actuelles » qui a publié des « papiers indéfendables » dans le passé, selon un participant à leur rencontre.
Dans la foulée, le principe d’une grève est voté le 3 septembre lors d’une assemblée générale.
• Les politiques s’emparent de l’affaire
La polémique prend vite un tour politique. Le 4 septembre, la ministre de la Culture Catherine Pégard met en garde contre « la chasse aux sorcières » et les « procès d’intention ». « La maison de France Inter doit être ouverte », explique-t-elle en défendant elle aussi le principe du « pluralisme ». « Les éditorialistes sont là pour exprimer une opinion, la leur, pas celle forcément des journaux dans lesquels ils travaillent », ajoute-t-elle, tout en soulignant que les propos d’un chroniqueur ne doivent être « ni des propos de haine, ni des propos de combat politique ».
Le chef de file de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon, candidat à l’élection présidentielle de 2027, consacre plusieurs tweets à l’affaire : « C’est d’une telle tristesse. France Inter après France Culture : la colonisation par les fachos est commencée. Comme quoi, la guerre menée par eux contre le service public a payé. Les chefs espèrent rester en poste après la victoire de Le Pen à laquelle ils croient », écrit-il notamment.
A l’opposé, Bruno Retailleau (LR) fustige le « sectarisme [des] rédactions de Radio France ».
• Deux jours de grève les 13 et 14 septembre
Les 13 et 14 septembre, les antennes de Radio France sont perturbées par le mouvement de contestation à l’appel de l’intersyndicale (CFDT, CGT, FO, SNJ, SUD et Unsa), la direction recensant 12,05 % de grévistes. De la musique et des avertissements aux auditeurs sur les raisons de la grève remplacent certains programmes.
• La direction fait des propositions, mais une nouvelle grève est maintenue le 21 septembre
Pour calmer le jeu et alors qu’une nouvelle grève le 21 septembre a été votée, la direction de France Inter propose, jeudi 16 septembre, de transformer l’édito hebdomadaire de Charles Sapin en un débat contradictoire. Une alternative qui ne convainc pas la rédaction : « Le problème n’est pas tant le format que “Valeurs actuelles” lui-même », qui acquiert un « brevet de respectabilité » en étant « associé à France Inter », déclare une source syndicale à l’AFP.
« Nous ne sommes pas opposés au principe d’un débat en lui-même, mais ce qui pose problème, c’est que ce soit un débat hebdomadaire et rémunéré, avec un contrat de travail à la clé, ce qui équivaut presque à un partenariat », nuance une autre source interne.
• L’édito contesté est supprimé…
Le couperet est finalement tombé ce samedi 19 septembre : « La direction de France Inter vient de m’annoncer la suppression de mon édito hebdomadaire sur ses antennes », écrit Charles Sapin dans un long message posté sur X, précisant ensuite qu’on lui a proposé « un débat en lieu et place », option qu’il rejette.
« Je constate qu’une exigence aussi basique que le pluralisme peut lever contre elle une minorité radicalisée, prompte à invoquer la démocratie tout en contestant une liberté d’expression pourtant capitale à sa vitalité », ajoute-t-il en dénonçant au passage une « censure préventive » : « Inutile d’attendre qu’un chroniqueur dise quelque chose de répréhensible ; il suffit d’imaginer ce qu’il pourrait penser, de s’en indigner, puis de faire grève contre ce qu’il n’a jamais prononcé. »
De son côté, la direction de Radio France estime que l’interruption de cet édito n’est « une victoire pour personne », avant d’ajouter : « Conformément à nos obligations et missions de service public, France Inter continuera d’être un lieu de dialogue reflétant la diversité des sensibilités, notamment durant la campagne présidentielle. »
Plusieurs syndicats interrogés par l’AFP, regrettant n’avoir pas été informés directement par la direction, n’ont pas souhaité réagir dans l’immédiat. La SDJ de France Inter « se félicite », elle, « de la mobilisation des journalistes de Radio France », en rappelant qu’elle « n’a jamais visé la personne de Charles Sapin », mais « le titre qu’il incarnait sur l’antenne » et sa « ligne contraire aux valeurs et au cahier des charges de l’audiovisuel public ».
•… et certains politiques s’empressent de commenter
L’arrêt de la chronique de Charles Sapin a rapidement déclenché de nouvelles réactions politiques. « Toute cette histoire, tout ce “petit théâtre antifasciste” pourrait presque être risible s’il n’était pas financé par les impôts des Français », a réagi sur X, Bruno Retailleau, candidat LR à la présidentielle. Le président du RN Jordan Bardella estime lui sur X que « cette affaire illustre la dérive autoritaire d’une gauche qui considère le service public comme sa propriété privée, qui n’accepte pas le débat d’idées ».
Le coordinateur de LFI Manuel Bompard a pour sa part décrit « un bel exercice de victimisation, qui esquive la question centrale : le directeur de rédaction adjoint d’un journal condamné pour incitation à la haine raciale a-t-il sa place sur le service public ? La réponse est évidemment non ». Selon lui, « cela n’a rien à voir avec le pluralisme » car « il existe heureusement des éditorialistes de droite en dehors de “Valeurs Actuelles” ».
Par Service Actu