Dans les coulisses du shooting du club amateur de Chambly avec un photographe de mode
Ce n'est pas la population habituelle qui s'est entassée ce 24 août dans la très spacieuse pièce à vivre de Fabien Montique. Habitués aux mannequins, musiciens et artistes, les canapés beiges de ce bel appartement du XVIe arrondissement n'avaient encore jamais vu défiler une équipe de football semi-professionnelle. Il faut dire que l'association peut presque paraître incongrue : connu pour son travail auprès de Kanye West ou d'Off-White, voilà le natif des Barbades qui se retrouve à shooter le FC Chambly-Oise, modeste club de National 1 (4e division).
Les suiveurs assidus du football se souviendront peut-être du bref passage dans le monde professionnel du club de l'Oise (Hauts-de-France), entre 2019 et 2022. La Ligue 2 avait alors découvert la belle histoire d'un club familial, fondé en 1989 par Walter Luzi et ses deux fils, Fulvio et Bruno. Le second a été l'entraîneur historique du club, de 2001 à 2022, tandis que le premier en était encore le président jusqu'au mois de juin, et l'annonce sa vente à deux entrepreneurs canadiens, Stephan Tétrault et Jean-François Chenail.

Chez Fabien Montique, à Paris.© Zineb Ben Aïssa/FC Chambly
À l'initiative de cette vente, Matthieu Ruffet, docteur en sciences sociales qui a prêté depuis une dizaine d'années son expertise à des clubs comme le PSG, le Real Betis ou Chelsea. Et un ami de longue date de Montique. “C'est l'une des premières personnes que j'ai rencontrées à Paris, se rappelle le photographe, qui a également collaboré à plusieurs reprises avec GQ. Le courant est bien passé entre nous, nous sommes restés en contact et quand il m'a parlé de ce projet, je lui ai dit : ‘bien sûr que je veux en faire partie’.”
Ça tombe bien, l'un des premiers piliers sur lesquels Ruffet, nommé directeur général du FC Chambly, veut bâtir ce nouveau projet, c'est une refonte totale de l'image du club. Ce shooting est l'une des premières opérations de communication organisées par la nouvelle direction du club. “L'enjeu, c'est avant tout de moderniser l'image du club, explique Matthieu Ruffet. Ne pas être dans la communication habituelle, parfois caricaturale, des clubs de football. C’est une première initiative innovante, aux confins du monde du football et de l’art, qui sont assez connectés.”

Rosario Latouchent, arrière gauche du FC Chambly Oise.© Fabien Montique
Après ce passage chez Fabien Montique, le photographe a ensuite tiré le portrait des joueurs en extérieur, proche du Trocadéro puis au stade de Chambly. L'idée : pouvoir disposer de tout un tas d'images qui collent à la nouvelle identité que souhaite revendiquer le club. “Fabien Montique cochait toutes les cases pour nous, se satisfait Matthieu Ruffet. Il a une touche assez sobre, qui emprunte aux codes de l’élégance épurée du monde du luxe. Ça nous permet de sortir des sentiers battus en termes d’image.”

Tous les joueurs du FC Chambly sont passés devant l'objectif de Fabien Montique.© Zineb Ben Aïssa/FC Chambly
Voilà donc les joueurs, habillés des nouveaux maillots du club sponsorisés par Micromania (également rachetés par le tandem Tétrault-Chenail), qui passent à la queue-leu-leu dans le studio aménagé dans l'appartement de Fabien Montique. Dans un bureau d'une dizaine de mètres carrés, un grand cube blanc qui sert de décor sobre. On fait d'abord les photos de base, pour le trombinoscope, mains dans le dos et regard droit, puis le shooting prend une direction plus lifestyle.

Le staff du FC Chambly Oise.© Fabien Montique
“Le sport, c’est un univers complètement différent de ce à quoi je suis habitué, avoue Montique. Les sportifs ne savent pas prendre la pose, donc pour moi il s'agit simplement de saisir l’énergie naturelle de chacun. Les mannequins ou les célébrités savent ce qu’ils doivent faire devant l'objectif. Avec une équipe de football, l’énergie déborde, alors je laisse les choses se faire et je capture ce que je peux.”
Certains enchaînent leurs célébrations, des signes avec les mains. D'autres tentent des mise en scène un peu plus complexes ou travaillées, comme le milieu de terrain Esteban Gonçalves, qui demande prudemment au photographe l'autorisation de foutre le feu à une carte Pokémon pour son portrait. “Je les laisse être eux-mêmes, et j'essaye de capturer un moment de vérité”, résume Montique, pas franchement perturbé par les demandes des uns et des autres.

Anthony George, avant-centre du FC Chambly Oise.© Fabien Montique
“Aujourd’hui, c'est clair que la communication est très importante, concède Thibault Jacques, le capitaine de l'équipe. En sept saisons au club, faire ce genre de shootings, c'est une nouveauté pour moi (rires). C'est original, on découvre, on se laisse porter. Créer une marque forte est important, donc pour le club ça va être très positif.” Se mêlant parfois aux photos avec ses ouailles, Matthieu Ruffet n'a pas eu besoin de beaucoup convaincre du bienfondé d'une telle opération. “Les joueurs ont l’habitude de l’usage des réseaux, donc avoir des photos d’un photographe professionnel, issu du monde artistique, c’est quelque chose qui leur plaît et qui pourra aussi leur servir pour leur personal branding, assure-t-il. Même si ça reste un exercice particulier, parce qu'ils ne sont pas formés, surtout à ce niveau, à être à l’aise devant une caméra, dans un shooting plus professionnel, les retours sont très positifs.”
Ces croisements entre l'univers du sport et celui de la mode, du luxe, on a l'habitude de le voir s'opérer pour des clubs professionnels. Mais, de plus en plus, des petits clubs voire des clubs amateurs y voient une manière efficace de se faire connaitre d'un plus grand public, et de bâtir une réputation indépendante du terrain. “Il y a aujourd'hui une véritable connivence entre les artistes et les footballeurs, mais ça n’existe que très peu au niveau semi-pro ou amateur, souligne Matthieu Ruffet. Aujourd’hui, à l’heure des nouveaux schémas de communication, de la diversification des contenus, on doit prendre part à cela.”

Esteban Gonçalves, milieu offensif du FC Chambly Oise.© Fabien Montique
Le sociologue devenu dirigeant cite notamment le FC Versailles, club de Ligue 3, comme un exemple. Un club qui a réussi à faire parler de lui sur l'extra-sportif avant de briller sur les terrains. “Nos inspirations sont surtout extra-sportives, appuie Ruffet. De plus en plus, le club va tendre à se diversifier, avec une volonté d’accueillir des artistes, des créateurs, pour que notre club de foot devienne une sorte de laboratoire, pour les nouveaux créateurs et designers mais aussi des créateurs de renom. Pour apporter au monde du football des inspirations externes. C’est ça, le maître mot.”

Billal Mehadji, milieu gauche du FC Chambly Oise.© Fabien Montique