Dans les régions kurdes de Syrie, les femmes redoutent un retour au "point zéro"
Muriel Rozelier, envoyée spéciale à Hassaké (Syrie)
Il y a cinq ans, Rohêyu Delil vivait encore chez ses parents, dans un village perdu du nord-est de la Syrie. Cette jeune Kurde aux yeux d'un bleu translucide venait d'achever le collège, sans désir de poursuivre ses études ni savoir ce qu'elle ferait de sa vie. De cette adolescence sage mais sans horizon, elle retient surtout : "n'avoir jamais vraiment eu conscience de qui [elle] était".
Elle a depuis rejoint les quelque 1 500 membres des Unités de protection de la femme (YPJ). Créée en 2013, cette unité de femmes combattantes s'est fait connaître à Kobané contre l'organisation État islamique (EI), avant de se battre au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) jusqu'à la chute de Baghouz, en 2019.

Pour Rohêyu Delil, ce choix a été "existentiel". La formation militaire et idéologique qu'elle y a suivie a, dit-elle, bouleversé son rapport à elle-même : "Je me suis construite ici." Elle évoque la hevaltiya jin, la camaraderie entre femmes, comme une voie de transformation personnelle qui l'a conduite à renoncer au mariage et à la maternité, sans le ressentir comme un sacrifice.
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Au Rojava, le rôle de ces femmes soldats dépasse le champ militaire. "Notre combat est éminemment politique. Nous avons démontré qu'une femme peut défendre ses droits sans qu'un père, un frère ou un mari la représente", affirme leur porte-parole, Roxana Mohammed. Les YPJ sont ainsi devenues le symbole d'une transformation profonde de la société kurde avec, entre autres, l'accès des femmes aux responsabilités, la coprésidence des institutions et la réforme du droit familial.
Ce modèle s'inspire du "confédéralisme démocratique "d'Abdullah Öcalan, fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné depuis 1999. Mêlant féminisme, démocratie locale et héritage marxiste, sa mise en œuvre s'est toutefois traduite par une organisation verticale et fortement idéologisée.
Ses détracteurs accusent le Parti de l'union démocratique (PYD), qui domine l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie (AANES), de marginaliser ses opposants, restreindre la liberté d'opinion et imposer sa doctrine.
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Aujourd'hui, l'intégration des Forces démocratiques syriennes (FDS) à l'État syrien et la disparition programmée des institutions de l'AANES menacent ces acquis. Dissoutes le 26 août en application de l'accord conclu avec Damas après l'offensive éclair de janvier, les FDS doivent rejoindre les structures nationales. Le processus est engagé pour les hommes, mais le ministère de la Défense, qui ne compte aucune femme dans ses rangs, refuse d'incorporer les YPJ dans ses effectifs.
"La pensée patriarcale domine sa hiérarchie. Certaines des factions qui y ont été incorporées après la victoire [contre la dictature, NdlR] ne sont pas prêtes à admettre notre présence", déplore Roxana Mohammed. Ces combattantes sont en cours de rattachement au ministère de l'Intérieur, mais au risque de perdre leur statut militaire et leur autonomie. "Nous souhaitons a minima rester un bloc cohérent et être déployées, pour l'heure, dans notre seule région : la confiance reste à construire", souligne encore leur porte-parole.
Cette inquiétude traverse de même les structures de l'ancienne AANES. En quatorze ans d'autonomie, la place des femmes s'est largement améliorée. "Nous avons interdit la polygamie et le mariage des mineures, instauré l'égalité entre filles et garçons en matière d'héritage et permis aux femmes de témoigner sans être accompagnées d'un tuteur garant de leur moralité. Nous luttons aussi contre les violences domestiques", énumère Siham Mulla Ali, coordinatrice de Kongra Star, principale organisation féminine de la région.
La Syrie célèbre une première année de libération: "Il y a eu des erreurs, mais je crois au futur de mon pays"Au Rojava, ces dispositions ont même été consacrées par une "loi des femmes" adoptée en 2014, puis complétée en 2022 par des mesures relatives à la famille et aux enfants. Mais avec la réintégration, la justice est appelée à appliquer de nouveau le droit syrien. Or celui-ci autorise la polygamie, admet des dérogations au mariage des mineures et maintient les inégalités successorales entre les sexes.
"Nous refusons que les femmes soient effacées, de nouveau marginalisées", prévient Siham Mulla Ali. Dans les régions à dominante arabe de Raqqa et Deir ez-Zor, passées depuis janvier sous la tutelle de Damas, certaines lui ont déjà confié se sentir "revenues au point zéro, à la situation d'avant 2011".
Kongra Star, qui rassemble des femmes arabes, kurdes, syriaques, ou arméniennes, cherche désormais à élargir son action au-delà de la seule région du nord-est pour "peser dans les futurs débats".
"Avant, même dans la société kurde, la femme n'existait pas en tant que personne", témoigne Khouloud Abdo, coprésidente du Congrès de l'islam démocratique d'Hassaké. Elle-même a dû affronter ses frères pour étudier. "Les premières fois que je suis intervenue en public, je tremblais, je bégayais. Je n'avais jamais eu d'espace pour m'exprimer." Les larmes aux yeux, elle poursuit : "Nous avons tellement lutté pour simplement exister, comme Kurdes et comme femmes. Imaginer que l'on puisse nous arracher ces droits…"
"Nous refusons que les femmes soient effacées, de nouveau marginalisées"
Depuis 2014, chaque institution de l'AANES était en principe dirigée par un homme et une femme aux pouvoirs équivalents. Contestée jusque dans la société kurde, où certains y voyaient une parité plus formelle que réelle, cette coprésidence garantissait néanmoins aux femmes une place dans les instances de décision.
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Damas lui substitue désormais une direction unique. Selon Siham Mulla Ali, de nombreuses femmes proposées à des fonctions élevées ont déjà été écartées, tandis que les postes les plus prestigieux, comme celui de gouverneur de Hassaké, sont revenus à des hommes. "On nous parle de privilégier les compétences, mais les candidatures de femmes très compétentes ont été balayées d'un revers", insiste-t-elle.
La bataille se joue désormais autour de la future Constitution syrienne. Pour la militante de Kongra Star, une proclamation générale d'égalité ne suffira pas : elle réclame des garanties contraignantes sur les droits familiaux, la représentation politique et l'accès aux responsabilités, ainsi que des mécanismes empêchant qu'une loi ordinaire ou une décision administrative puisse les abolir.
Dans le camp des YPJ, sur les hauteurs du Jabal Kawkab, pas très loin d'hassaké, le soleil couchant donne une teinte pâle au paysage désertique. Engagée depuis six ans, Sosin Birhat veut croire irréversible le mouvement auquel elle a consacré une large partie de sa vie : "Les femmes ont trouvé leur chemin ; on ne peut plus revenir en arrière. Les institutions peuvent disparaître, mais l'idée qu'elles ont semée germera."
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