"De quoi les Américains ont-ils peur ? Qu'on leur jette des livres ?"

"De quoi les Américains ont-ils peur ? Qu'on leur jette des livres ?"

Une épaisse ligne noire traverse le hall d'entrée. Elle se prolonge, à moitié effacée, dans les petites salles de lecture et de jeux adjacentes, où des enfants s'amusent sans se préoccuper de l'étrange démarcation. On retrouve la même bande adhésive sur le plancher, à l'étage, où elle divise une salle de spectacle au charme rétro, pour ne pas dire vieillot. Bienvenue à la vénérable Haskell Free Library and Opera House, la seule bibliothèque publique au monde à cheval sur une frontière internationale, en l'occurrence celle qui sépare le Canada des États-Unis !

S'il en est ainsi, ce n'est pas le fruit du hasard ou le produit des vicissitudes de l'Histoire. C'est à dessein que l'imposant bâtiment de style victorien fut construit, au tout début du siècle dernier, sur la frontière entre le Québec et le Vermont. Il honore la mémoire de Carlos Haskell (1824-1865), un Américain qui fit fortune dans l'industrie du bois, et de son épouse canadienne, Martha Stewart Haskell. Le couple se maria en 1851 à Stanstead, du côté canadien de la frontière. Carlos mourut prématurément, âgé de 41 ans, à Derby Line, du côté américain.

Une communauté soudée

La bibliothèque et son "opéra", achevés en 1905, devaient célébrer l'entente entre les localités jumelles, les deux populations et les deux pays. La frontière en a, certes, toujours été une : il fallait et il faut encore passer par un des postes de douane pour la franchir, avec des exceptions pour les services de secours, la police, la poste… Mais l'ambiance a toujours été détendue. "Nous formons une seule communauté", rappelait récemment le maire de Stanstead, Jody Stone. "S'il n'y avait pas la frontière, vous ne sauriez pas qu'il s'agit de deux pays distincts."

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Si l'on n'était pas prévenu, on ne s'en rendrait effectivement pas compte dans la bibliothèque, et encore moins dans la salle de spectacle. Si les visiteurs prennent plaisir à franchir la ligne noire au sol, sautant d'un pays dans l'autre, les habitués n'y prêtent pas attention. Les représentations données à l'étage brouillent plus encore les cartes (géographiques) : la scène et une partie des 400 fauteuils, très inconfortables, sont situés au Canada, le reste se trouve aux États-Unis. Les spectateurs assis sur la frontière virtuelle ont une partie du corps au Canada et l'autre aux États-Unis – et pas toujours la même s'il leur prend l'envie de remuer.

Un singulier trottoir

La singularité de la Bibliothèque gratuite Haskell se corse quand on considère son accès. L'entrée principale, sous un porche monumental, a été bâtie du côté américain, mais avec un aménagement insolite : les Canadiens pouvaient y accéder en empruntant un trottoir qui contourne une aile de l'édifice sur quelques dizaines de mètres. Ils franchissaient ainsi la frontière sans aucune formalité, avec pour unique contrainte de ne pas s'aventurer au-delà, sur le territoire américain.

Un dispositif dont il faut parler au passé car les choses ont changé en octobre dernier. On connaît l'attention portée par Donald Trump à l'immigration illégale, une obsession qui concerne surtout le Mexique, mais n'a pas épargné le Canada alors que se détérioraient comme jamais les relations entre Washington et Ottawa.

Nul ne s'attendait, cependant, à voir l'Administration américaine prendre pour cible la paisible bibliothèque Haskell. Du jour au lendemain, l'Agence des douanes et de la protection des frontières (CBP) décréta qu'on avait assisté, durant les décennies où l'on circulait librement sur le fameux trottoir, à "une augmentation constante des activités transfrontalières illicites", et qu'il s'imposait, par conséquent, de rétablir "une sécurité à 100 %".

Une porte se referme

À leur stupéfaction, les usagers canadiens de la bibliothèque et de l'opéra furent donc priés, pour s'y rendre, de faire désormais le détour par un poste de douane. Pour s'épargner cette peine, d'aucuns prirent le pli d'utiliser une porte de secours, très peu commode, du côté canadien, avant l'inauguration en grande pompe, le 10 juin dernier, d'une seconde entrée officielle – de gros travaux financés par des dons généreusement venus de part et d'autre de la frontière.

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Conçue comme un symbole d'unité et d'amitié, la bibliothèque Haskell a maintenant des accès séparés pour les Américains et les Canadiens – qui ont respectivement l'obligation d'entrer et de sortir par la même porte, quelles que soient les circonstances. D'aucuns n'ont pas manqué de faire la comparaison avec les sinistres pratiques en vigueur au temps de la discrimination raciale, quand Blancs et Noirs entraient par des portes différentes dans les gares ou les restaurants.

Une dignité offensée

Car, si le changement n'a sans doute guère de conséquences pratiques, il blesse, en revanche, la dignité des Canadiens. Comme il choque leurs amis américains. "L'intention a toujours été d'accueillir les gens sur un pied d'égalité, dans un lieu destiné à être partagé", souligne ainsi le secrétaire au Trésor du Vermont, Mike Pieciak. "Avant l'obligation d'utiliser des portes distinctes, il était impossible de dire qui venait du Canada et qui venait des États-Unis", confirme une employée de la bibliothèque.

On se salue toujours indifféremment en français ou en anglais dans le majestueux hall d'entrée, comme on choisit des livres dans les deux langues parmi les quelque 20 000 volumes rassemblés dans les rayonnages. Tous, ici, s'efforcent de se comporter comme si de rien n'était. "À une époque où certains cherchent à attiser les divisions entre les communautés et entre les pays, je tiens à féliciter le personnel de Haskell de faire exactement le contraire", n'a pas manqué de saluer le sénateur du Vermont Bernie Sanders dans un message adressé le 10 juin.

Une visite controversée

Il n'échappe à personne que la bibliothèque est victime d'enjeux politiques qui la dépassent. Les ultimes doutes ont été dissipés par la visite inopinée qu'y fit, le 30 janvier 2025, la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem (elle a quitté cette fonction en mars dernier). Venue réconforter la famille d'un agent de la police des frontières tué lors d'un contrôle routier dans le Vermont, Noem se rendit à Haskell on ne sait trop pourquoi. Traitée "avec courtoisie et respect" par la directrice, Deborah Bishop, elle provoqua l'indignation générale en proclamant, à trois reprises selon des témoins, qu'elle foulait au Canada le sol du "51e État" américain.

Plus encore que la guerre commerciale menée par Donald Trump, c'est la prétention du président américain d'annexer le Canada, pour en faire le 51e État de l'Union, qui a consommé la rupture entre deux pays alliés et amis. "Il faut garder à l'esprit que le Canada n'a qu'un seul voisin", fait remarquer Marie-Josée, une Québécoise des Cantons de l'Est qui jouxtent les États-Unis. Ne plus s'entendre avec lui a, par conséquent, des conséquences énormes, voire catastrophiques, dans le domaine économique, mais pas seulement. La réaction des Canadiens face à cette situation est unanime : "Qu'est-ce qu'on a fait aux Américains pour mériter cela ?"

Une sidération totale

La sidération est totale à Haskell. On admet volontiers que, Stanstead, comme toute zone frontalière, a son lot de passages clandestins et de trafics inavouables – de fentanyl notamment, cet opioïde utilisé comme analgésique en médecine et qui, détourné pour devenir une drogue, est la cause d'une crise sanitaire majeure aux États-Unis. Mais pas à la bibliothèque, martèle-t-on. "Si l'endroit était dangereux, les gens n'y viendraient pas, et certainement pas les parents avec leurs enfants", remarque une résidente. "De quoi les Américains ont-ils peur ? Qu'on leur jette des livres ?"

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L'incompréhension est d'autant plus grande que, loin de rappeler l'existence de la frontière, la ligne noire au sol sert essentiellement à déterminer quelle compagnie d'assurances, canadienne ou américaine, devrait intervenir en cas d'accident, souligne l'employée qui nous fait faire le tour du propriétaire. La coopération et la bienveillance ont toujours inspiré ici les comportements, ajoute-t-elle.

Un patriotisme partagé

"Avant les spectacles dans la salle d'opéra, on chantait aussi bien Ô Canada que le Star-Spangled Banner", l'hymne national américain, se souvient Andrew, un Québécois qui a grandi dans la région. "Pour les Canadiens de ma génération, les tensions actuelles sont d'autant plus déplaisantes que beaucoup sont nés à Newport, dans le Vermont. C'était plus près et plus facile d'accoucher là-bas que dans une ville du Québec."

Nul ne doute ici qu'en sanctionnant la bibliothèque Haskell, l'Administration américaine a voulu s'attaquer à un symbole qui représente la bonne volonté, l'harmonie et la fraternité de mise entre les deux voisins. Dans les hostilités qu'elle a déclenchées, tout est, en effet, largement affaire de symboles. Jusqu'à Montréal, à 160 km de Stanstead et de sa frontière où les blocs de béton ont remplacé les bacs à fleurs de jadis.

Sur l'avenue du Mont-Royal, la boulangerie Ô Petit Paris propose une formule "gourmande" pour le petit-déjeuner. Mais qu'est-ce que le "Canadiano" qui figure au menu ? "C'est un Americano", répond le serveur en évoquant l'expresso allongé d'eau chaude qu'on apprécie de ce côté de l'Atlantique. Mais, s'empresse-t-il de préciser, "un Americano anti-Trump".

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