Décryptage. Les prix des carburants atteignent des records : blocage, baisse des taxes... Peut-on les contenir ?

Décryptage. Les prix des carburants atteignent des records : blocage, baisse des taxes... Peut-on les contenir ?

Les automobilistes n’ont jamais autant redouté les totems des stations-service. Ce mercredi, le prix du litre SP95-E10 - l’essence la plus consommée par les Français - s’élevait en moyenne à 2,12 euros. Un montant jamais atteint jusqu’ici dans le pays. À 2,29 euros le litre en moyenne, le gasoil n’a pas encore atteint son plus haut niveau… mais s’en rapproche dangereusement. Cette nouvelle envolée des tarifs du carburant s’explique par le contexte géopolitique. Les dernières tensions liées aux guerres au Moyen-Orient et en Ukraine ont provoqué une hausse du baril de Brent - il a dépassé ce mercredi les 100 dollars, une première depuis fin juillet - et fait grimper le cours du gasoil à Rotterdam. Depuis le début des hostilités en Iran, fin février, le prix du SP95-E10 a bondi de 38,6 % et celui du gasoil de 45,9 %, selon Roole Data.

Pour les Français qui roulent, la situation est de moins en moins tenable. Elle pourrait pourtant ne pas s’améliorer tout de suite, si l’on en croit Francis Pousse, le président de la branche stations-service du réseau Mobilians : « J’espère qu’on est sur un plateau, mais ce n’est même pas sûr », nous dit-il. Même pessimisme du côté du PDG de Système U, Dominique Schelcher, selon qui « personne ne peut dire » jusqu’où les prix à la pompe vont monter.

En fin de semaine dernière, Michel-Édouard Leclerc disait « se préparer » à voir les carburants atteindre 2,40 euros le litre. Le président du comité stratégique de l’enseigne E.Leclerc estimait alors « inéluctable » la mise en place d’un plafonnement des prix par le gouvernement au-delà d’un certain seuil. Ce mercredi, le ministère de l’Économie s’y est dit « défavorable », à l’issue d’une réunion avec les distributeurs et les pétroliers - la neuvième depuis le début du conflit au Moyen-Orient.

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Bloquer les prix, ce n’est pas pour n’importe qui

Insoumis et communistes réclament un blocage général des prix du carburant, comme cela a pu être fait en Hongrie et en Croatie. L’État peut techniquement l’imposer - il l’a d’ailleurs déjà fait, en 1990, au moment de la guerre du Golfe. Mais avec une telle mesure, « vous perdez la moitié du réseau », prévient Francis Pousse : « On sera en vente à perte et on ne sera plus capable de distribuer du carburant. » « Plafonner, c’est organiser la pénurie », renchérit Bercy… tout en laissant la liberté aux distributeurs de le faire s’ils le jugent « opportun ».

Seule TotalEnergies, qui maîtrise toute la chaîne de production du carburant, s’est lancée. Depuis plusieurs mois, le prix du litre d’essence est bloqué à 1,99 euro dans ses stations et celui du gasoil à 2,25 euros. De quoi provoquer « des queues », de l’aveu même de Patrick Pouyanné, le PDG de l’entreprise. Dominique Schelcher, de Système U, dénonce « une forme de concurrence déloyale », mais le patron de Total l’assurait fin août : ce geste ne représente « pas un gain », mais un coût de « 250-300 millions d’euros ». Un chiffre à mettre en perspective avec les bénéfices réalisés par la firme - 5,4 milliards de dollars rien qu’au deuxième trimestre.

« Encadrer les prix sur tout le réseau français, ce n’est pas possible, évacue Francis Pousse. L’autre solution, c’est que l’État mette au pot. » Comment ? En abaissant la TVA ou l’accise sur les produits pétroliers - deux taxes qui représentent environ 60 % du prix à la pompe - ou en offrant une ristourne aux automobilistes, comme ce fut le cas après le déclenchement de la guerre en Ukraine. Le gouvernement s’oppose à ces deux options, bien trop coûteuses au regard de « la situation des finances publiques ».

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Du « quoi qu’il en coûte » aux aides ciblées

En 2022-2023, l’État a dû dépenser 7,5 milliards d’euros pour financer son système de remise. Ses « effets limités » sur la croissance et son « caractère très peu ciblé » ont plus tard été pointés du doigt par la Cour des comptes. Quant au levier fiscal, il a été adopté par plusieurs pays européens (l’Espagne, l’Italie, le Portugal, etc.). En France, le Rassemblement national plaide depuis longtemps pour une TVA à 5,5 % sur les carburants - une mesure qui ferait perdre 10 milliards d’euros par an à l’État, selon Bercy. Et donc inenvisageable dans un contexte de dette galopante et de restrictions budgétaires.

D’autant que le CPO (Conseil des prélèvements obligatoires) a récemment contesté la pertinence d’une baisse des taxes dans un contexte de flambée des prix de l’énergie. Pour l’institution, ces mesures « ne permettent pas de cibler les ménages et les entreprises les plus exposés et sont difficiles à retirer ». Raison pour laquelle le gouvernement a préféré instaurer des aides pour les travailleurs modestes et « grands rouleurs », ainsi que pour les professionnels très dépendants du carburant. Pour financer ces dispositifs, qui ont été reconduits la semaine dernière, l’exécutif a déjà dégagé 1,4 milliard d’euros. Et en plein débat budgétaire, il n’envisage pas d’en faire davantage. Francis Pousse le regrette, mais en convient lui-même : « Il n’y a pas 36 solutions. »