Dinant : du côté de chez Lurquin, que des échappées belles
C'est encore avec un immense plaisir, dixit l'invitation envoyée par milliers d'exemplaires (par la poste et par mail), que Frédéric Lurquin a rhabillé sa grande maison datée du XVIIe siècle. Depuis 41 ans, deux fois par an, il pousse les meubles, replie son quotidien dans 12 m2 sous le toit, et laisse les artistes conquérir ses espaces de vie. Il faut vraiment être habité de l'amour de l'art pour consentir à ce déménagement domestique bisannuel.
Libéré de l'ordinaire, le parquet se met à craquer sous les pas de visiteurs en quête d'extraordinaire. Jusqu'aux combles, la maison s'est laissée garnir de ces gourmandises visuelles et, titre de l'exposition, semée de Graines d'imaginaire. Pour ce rendez-vous d'automne, le galeriste a convié neuf peintres et quatre sculpteurs. Tous professionnels, donc qui en vivent, dont la notoriété est telle qu'ils ont exposé aux quatre coins de la planète. Chacun apporte une atmosphère, un prisme, une manière d'appréhender la vie.
Le galeriste est l'intime metteur en scène de ce florilège pictural, le chef de cet orchestre polychrome. Son métier d'encadreur y fait des étincelles."C'est mon moment. Personne ne peut me déranger, je suis seul pour vivre ces œuvres et leur offrir le meilleur écrin", confie-t-il. Par son regard, entre les embrasures (les portes ayant aussi été dégondées) et les cheminées, ces microcosmes enchanteurs, qu'aucun fil rouge ne relie les uns aux autres, se répondent. Une conversation déconcertante se noue alors, de pièce en pièce, nourrie de corps étranges, de matière et de lumière fusionnelles.
Un voyage sans billet
On pousse la porte donnant sur la rue. On arrive en promeneur du dimanche et nous voilà voyageur embarqué. C'est le petit miracle de cette maison classée exhalant le "Grand Siècle". Elle offre, deux fois l'an, un voyage sans billet ni valise. Dehors, l'actualité a beau dérouler son cortège de misères et d'insignifiances, ici, - au 104 de la rue Alexandre Daoust-, les tableaux, dont aucun ne prétend réparer le monde, nous donnent la salutaire permission de l'oublier. Il en va ainsi de tous les arts.
On s'y plonge corps et âme. En confiance parce que le galeriste en est le maître, le gardien, le guide. "Je connais chacun des artistes, je suis allé les rencontrer dans leur atelier", commente ce passeur d'art, garant de leur sincérité et de leur engagement.
Jaime Danielle Smith, artiste sud-africaine émergente vivant en Allemagne, explose les couleurs. "Ses sujets, bien réels, sont retirés au profit d'abstractions extrêmement éclatantes. C'est novateur", décrit le galeriste.
À côté, Gotiez a incorporé dans ses toiles des fragments de papier. Impression de morceaux arrachés, surcollés, superposés. Des traces qui affleurent sous d'autres traces. La peinture advient par sédimentation. On regarde, on cherche, on revient en arrière. Ce quelque chose qui nous échappe donne envie de rester. Au premier, Jean-Baptiste Dumont, qui vit sur la Côte d'Opale (France), nous confronte à l'intimité de déshabillés. "Ses fonds, à l'image de la Côte d'Opale, sont très pastel. Il y installe du gris salin, du rose, du vert d'eau", du bleu sourd et des blancs laiteux qui semblent chargés de sel et de vent, décrit Frédéric Lurquin. À ces douces brumes, il dépose des personnages féminins énigmatiques, très durs parce que vus de dos. "Une alchimie qui libère des vibrations profondes et puissantes", dépeint le galeriste. On ne sait rien de ces femmes. L'une enfile sa robe, une autre semble s'en défaire, et c'est précisément ce mystère qui les rend si présentes.

Regards troublants
Puis le regard accroche les rouges "amour" de Rose Kondrativ. Des visages de femmes aux regards de sphinx, insondables, qui défient le visiteur. Une peinture plus frontale, où les aplats donnent à ces figures une gravité silencieuse. Elles nous dévisagent autant que nous les regardons.
De l'autre côté du mur, Nushka trouble les contours. Floute les corps. "Elle peint la douceur avec violence. Des scènes du XIXe étalées à larges pinceaux avec beaucoup de matière. Le sujet final ne transparaît qu'en prenant du recul ", indique le galeriste et guide.
Toujours au premier, coup de cœur pour les tableaux de Merab Surviladze. Cet artiste géorgien, qui a retrouvé le goût de vivre en Belgique, réussit la prouesse de placer (et sculpter) de minuscules silhouettes en relief traversant des passages cloutés.
Quelques marches plus haut, dans les combles, Stéphanie Paoli sublime le blue-jeans en matériau artistique. Découpé, assemblé, il donne corps à des silhouettes plutôt sveltes et jeunes.
Natalie Pleis, elle, régale ses pinceaux de pigments. Ses tableaux, charbonneux, sableux et incandescents, paraissent engendrés des entrailles de l'écorce terrestre. La fracture dont ils sont tous griffés (sa signature) évoque les indomptables forces telluriques.
Tout au bout, Denis Jully dégage la fraîcheur de citrons. Ses tableaux fruités flirtent avec le papier peint. "Il a été professeur d'académie en Iran et fabriqué du papier peint pour les palais du Shah d'Iran" glisse le galeriste. Tout s'explique donc.Frédéric Lurquin reste à demeure, prisonnier volontaire de ce musée éphémère, toujours prêt à en dévoiler les secrets de fabrication. Comme s'il craignait, en s'éloignant, d'en perdre une miette.
Les humains debout de Marc Perez
Entre les tableaux, les sculptures, quoique minoritaires, ne sont pas des intruses. Elles prolongent la conversation. À l'arrière de la demeure, OWS, de Falmignoul, oppose la rudesse de l'acier Corten à des formes si souples qu'elles en paraissent aériennes. Manuela Papeians donne au bronze le mouvement sensuel de corps enlacés dansants, jambes tendues et bras levés. Agnès Urbain, travaille, elle aussi, le corps, ses imperfections, ses tensions, ses mouvements. Enfin, le déjà cité ci-joint Merab Surviladze, littéralement sculpteur de couleur.
Où ? Galerie Lurquin, rue Alexandre Daoust 104 à Dinant. Quand ? Jusqu'au 25 octobre, tous les jours de 10 h à 18 h 30. Entrée libre. [email protected]
A Dinant, Frédéric Lurquin expose les oeuvres inédites de 60 artistes à l'occasion du 40e anniversaire de sa galerie d'art : "J'ai commencé en 1985 avec Milo Dardenne et je ne compte pas arrêter"Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.