Elodie de Sélys : "Aujourd'hui, mes enfants sont plus grands, c'est le moment de leur parler de cet événement fondamental de notre histoire"
Exceptionnellement, ce samedi, Retour aux sources quittera les studios pour investir le Palais de Justice de Bruxelles, à l'occasion d'un numéro spécial consacré aux 30 ans de la Marche Blanche (La Trois), cet événement qui a profondément bouleversé la Belgique et marqué durablement sa mémoire collective. À la présentation de cette émission particulière, Élodie de Sélys replongera dans l'une des périodes les plus douloureuses de l'histoire récente du pays.
Derrière la journaliste qui recueille les témoignages et fait revivre les grandes pages de notre histoire, il y a aussi une femme aux passions bien affirmées, qui voue une véritable admiration à Jean-Jacques Goldman, qui se nourrit de rencontres faites dans Matin Première et qui cultive un goût prononcé pour la mode. Rencontre.
On vous retrouve à la présentation d'un Retour aux sources spécial "30 ans de la Marche Blanche". Qu'est-ce que cet événement évoque chez vous ?
"C'est un souvenir encore très proche et très marquant. J'avais 17 ans. La Belgique était en décomposition et en tristesse. Quelque chose a basculé à ce moment-là. Je ne suis pas allée à la Marche blanche et je l'ai regretté. Je n'ai pas, à l'époque, mesuré son importance. Mais, on se souvient tous de ce qu'on faisait et d'où on était lorsqu'on a retrouvé Sabine et Laetitia vivantes et lorsqu'on a découvert les corps sans vie de Julie, Mélissa, An et Eefje. L'affaire Dutroux et la Marche blanche restent pour tous les Belges des souvenirs dont on ne se remettra pas."
On parle d'un avant/après Marche blanche. Qu'a-t-elle concrètement changé ?
"Je veux croire qu'il y a eu un avant/après. On va montrer dans l'émission tout ce qui a objectivement changé. Il y a eu un avant/après insouciance. Ça marque la fin d'une époque. On est vraiment passé à un autre chapitre. Ça a changé l'attitude des parents mais aussi la façon dont les Belges se sont regardés. Mais, il y a des choses qui ont été mises en place pour que ça n'arrive plus, même si le risque zéro n'existe pas."

Comment cette émission spéciale va-t-elle s'articuler ?
"On retrouvera plusieurs intervenants. Marc Bouvier, journaliste de la RTBF qui a suivi l'affaire Dutroux viendra partager son expérience, Bénédicte Inghels, présidente du conseil supérieur de la justice qui nous dira ce que cette Marche blanche a changé au niveau judiciaire, et enfin, pour parler de notre époque, il y aura Gilles de Voguel, l'un des scénaristes d'Ennemi public, série belge librement inspirée de l'affaire Dutroux, qui expliquera à partir de quand on s'est autorisé à parler de cette affaire dans une fiction et ce que ça a réveillé chez les gens. Il y aura aussi un côté archives avec des interviews qu'on avait pu faire de grands acteurs de l'affaire Dutroux qui ne sont plus là aujourd'hui, comme l'ancien premier ministre Dehaene, par exemple. On a repris des morceaux d'archives d'un épisode de l'émission Ce jour-là diffusée sur la RTBF en 2009."
"Petites", le documentaire qui revisite l'affaire Dutroux du point de vue des enfants: "Cela a été traumatisant"Avez-vous l'impression que la jeune génération est suffisamment au courant de ce qui s'est produit il y a 30 ans ?
"J'espère que ce genre d'émission pourra servir à ça. Mais, si je dois parler de mon cas personnel, je me rends compte que je n'en ai pas du tout parlé à mes enfants. En fait, je n'ai pas voulu le faire parce que je trouvais les faits trop durs à expliquer. J'étais peut-être dans une forme de déni ou de panique par rapport à ça. Aujourd'hui, ils sont plus grands, c'est donc peut-être le moment de leur parler de cet événement fondamental de notre histoire."
Comment choisissez-vous les thèmes de "Retour aux sources" ?
"Chaque émission est liée à un documentaire historique que l'on accompagne d'une analyse et d'un débat. On est là pour faire vivre le documentaire différemment, donner un angle belge si nécessaire, le raccrocher à de l'actualité comme un anniversaire, par exemple. On doit trouver des films qui parlent aux téléspectateurs."
Quelle est la partie de l'histoire qui vous fascine le plus ?
"Celle d'avant la télévision. Où on n'avait pas encore d'images. Les années 60-70 et le mouvement de libération qui y est associé m'intéressent, les années 80 également parce que je les ai vécues et je ne les vois plus avec un regard d'enfant. Enfin, les années 20. Mais celles-là, je me rends compte que c'est davantage pour une question vestimentaire…" (sourire)
Vous avez reçu Luz, un des rescapés de l'attentat de Charlie Hebdo, dans "Matin Première". Vous parlez de cette interview comme l'une des plus marquantes de votre carrière. Pourquoi ?
"C'est le genre de personne qui nous fait sentir tout petit quand on l'interviewe. Il a vécu un attentat et il réussit à partager, à donner encore, à être généreux et souriant. Il faut trouver la bonne distance lors de l'interview parce qu'on n'a pas envie de pleurnicher devant lui et en même temps de paraître trop impressionné. Voir que cette personne arrive à se relever et en plus, faire une production culturelle est remarquable. C'était très impressionnant de l'avoir en face de moi."
Vous n'avez jamais caché votre passion pour Jean-Jacques Goldman. Quelle serait votre réaction s'il était l'invité culturel de Matin Première ?
"Ce serait l'angoisse absolue… (rires) Ce serait sans doute la pire interview de ma vie. Quand Michael Jones est venu, je n'ai pas dormi pendant une semaine parce que je ne voulais pas le décevoir en interview. Interviewer Jean-Jacques Goldman serait psychologiquement et émotionnellement trop à supporter pour moi. J'aurais trop peur qu'il soit déçu. Ce serait frustrant. Et en même temps, je ne pourrais pas dire non sinon je m'en voudrais toute ma vie."
L'affaire Dutroux, une blessure qui ne se referme pasVous êtes mariée depuis dix ans à Benjamin Deceuninck, journaliste sportif de la RTBF, que vous avez notamment suivi tout l'été lors de déplacements professionnels.
"En fait, je suis là pour lui donner des conseils. Je suis un peu sa référente, même s'il ne le dit pas ! (rires) J'aime beaucoup le sport même si je n'y connais rien. J'aime surtout la passion des gens, l'engouement, les chansons de stade. Ça m'émeut de voir tout ça. Je le vis aussi à travers nos enfants dont c'est toute la vie."
Vous postez régulièrement des vidéos ou photos avec le hashtag "Mère Nullos". L'autodérision a toujours fait partie de vous ?
"Oui, sans doute. Je suis toujours une mère nullos, ça n'a pas changé ! (rires) L'humour a toujours été une façon pour moi de communiquer, même si parfois c'est un peu "too much" ! J'ai fait ces posts avec la mère nullos sans y réfléchir vraiment mais j'ai eu beaucoup de témoignages d'autres mères nullos. Donc, je me sens moins seule. On est nombreuses apparemment !"
Il y a un an, vous avez été victime d'un grave accident de voiture à la suite duquel vous avez notamment eu une commotion cérébrale. Avez-vous eu peur de ne plus pouvoir pratiquer votre métier après des mois d'absence ?
"J'ai eu peur de ne pas y arriver, oui. Au début, c'était abstrait. Je savais que mes collègues me soutenaient mais j'ai eu peur de ne plus y arriver comme avant, qu'il y ait un truc qui ne marche plus. Mais finalement, c'est un peu comme lorsqu'on reprend le boulot après les vacances d'été. On se demande si on peut encore rouler à vélo et en fait, ça ne s'oublie pas."
Y a-t-il eu une prise de conscience, un avant/après cet accident pour vous ?
"Sans doute, oui. Forcément, on ne peut pas faire comme si rien ne s'était passé. Mais, il y a toute une partie dont je ne me souviens pas. Tout ça reste donc encore très flou. Mon rétablissement s'est fait progressivement. Je me rends compte que ça peut aller vite, de la chance qu'on a eue et de la chance d'avoir des gens sympas et bienveillants autour de nous."
Avez-vous été surprise par le soutien du public ?
"Oui, ça m'a vraiment marquée. Le fait que ce ne soit pas une maladie mais un accident a peut-être mis les gens moins mal à l'aise de venir me parler. Je me suis vraiment sentie très entourée et chouchoutée. Ça aide à la guérison."
Aujourd'hui, êtes-vous une femme épanouie ?
"Personnellement oui et professionnellement aussi. Je fais un métier que j'aime faire. Je veux bien signer pour faire ça jusqu'à la retraite !"
Avez-vous encore des rêves dans les médias ?
"Je me sens très bien en radio, je trouve que c'est un média qui me convient particulièrement bien. J'adore surtout le direct. Et, j'aimerais pourquoi pas le faire en télé aussi. Ça me porte vraiment. C'est une bonne adrénaline."
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