Emmanuel Marre et Arthur Harari : “On vit une très forte remise en cause de l’égalité entre êtres humains” | Les Inrocks

Emmanuel Marre et Arthur Harari : “On vit une très forte remise en cause de l’égalité entre êtres humains” | Les Inrocks

Parce que “L’Inconnue” et “Notre salut” nous ont sidéré·es par leur audace et leur originalité, nous avions envie de faire dialoguer leurs réalisateurs. Les deux hommes se connaissaient un peu, s’estimaient sans être proches. Ils échangent avec nous sur la situation du cinéma français, la question du courage politique, l’amour dans la création.

Notre salut et L’Inconnue étaient pour tous les deux votre deuxième film présenté à Cannes, et le premier en Compétition. Comment avez-vous vécu cette exposition ?

Arthur Harari — Je crois qu’on ne fera pas la même réponse. [rires] Vas-y, toi…

Emmanuel Marre — Je viens de faire développer les films en 16 mm que j’ai tournés pendant le festival. C’est la première fois que j’arrive à filmer un état psychologique : littéralement, j’ai la tête qui tourne et la caméra tourne. [rires] Le film a bénéficié d’une concordance de beaucoup de choses et a touché le public dans des proportions que nous n’attendions pas. Pour qu’il soit prêt pour Cannes, il y a eu une accélération. Et j’ai eu l’impression de montrer le film avant de l’avoir compris.

Arthur Harari — C’est ce que j’ai ressenti de façon très forte aussi. Moi, j’ai monté le film pendant neuf mois et j’ai vraiment vécu la présentation à Cannes comme un accouchement. La gestation a été longue, et puis à peine as-tu accouché qu’on te prend ton bébé, il ne t’appartient plus et tout le monde s’exprime sur lui : “Ah, je le trouve pas beau ! Ah, j’aime pas son nez !”

Emmanuel Marre — Depuis huit mois, autour de moi, on m’alertait sur le fait que les spectateurs n’auraient pas forcément la culture historique leur permettant de suivre le récit. J’ai eu l’impression au contraire que le contrat de narration a été compris.

Arthur Harari — Pour moi, c’est plus partagé. Je ne sais plus très bien ce qu’est mon film. J’en parle, je le montre, mais j’ai constaté qu’il m’a dépassé. Il déstabilise beaucoup, voire dégoûte certains spectateurs. C’est assez perturbant. Mais pour les gens qui le reçoivent pleinement, j’ai l’impression que c’est plus fort, plus vertigineux que ce que provoquaient mes films précédents. Certaines personnes ne comprennent pas du tout ce dont il s’agit et en veulent au film.

On peut aussi adhérer au film sans totalement le comprendre. Tu ne mesurais pas cette dimension énigmatique ?

Arthur Harari — Pas à ce point. Maintenant, je commence à prendre du recul. J’ai revu depuis Cannes certains de mes films passés pour une projection spéciale, et je me suis rendu compte que L’Inconnue ne fait que maximiser une tendance déjà à l’œuvre dans mes autres films. Dès que quelque chose est évident, je le tords. C’est plus fort que moi. Ce n’est pas une posture. C’est d’autant plus étrange que mon rapport au cinéma s’enracine dans la passion pour des films très accessibles. Même si j’ai ensuite adoré des films plus radicaux comme Numéro zéro de Jean Eustache ou le cinéma de Chantal Akerman. Mais ça ne m’a jamais paru contradictoire. D’ailleurs, Jean Eustache disait qu’il pensait toujours faire des films grand public. Il s’illusionnait jusqu’à un point douloureux. C’est un peu mon cas aussi, je crois. Ce que je veux faire s’origine dans une forme de classicisme, mais au fur et à mesure que ça prend forme, ça s’opacifie.

Emmanuel Marre — Ton film est très fort dans son rapport entre la pensée et l’émotion. C’est une expérience très impressionnante et très réjouissante de ce point de vue : tout à coup, face au film, on se dit : “Là je suis en train de penser.” L’émotion ne vient pas de l’identification aux personnages mais de l’ampleur de la réflexion que le film provoque. La scène de sexe est vraiment sidérante. On ne sait plus vraiment qui est qui, qui est un homme et qui est une femme, on opère des ajustements entre ce qu’on sait et ce qu’on voit, et puis il y a ce magnifique plan sur le sexe et, d’un coup, on se dit qu’on n’avait jamais montré aussi fortement la violence du phallus. L’émotion naît à cet endroit-là.

Quelque chose rapproche vos œuvres respectives : chacun de vos films paraît très différent du précédent – L’Inconnue après Onoda (2021) ou Diamant noir (2016), Notre salut après Rien à foutre (2021) –, comme si faire un film signifiait pour vous remettre en jeu ce que vous aviez réussi sur le précédent…

Arthur Harari — Après la sortie d’un film, je mets toujours très longtemps à identifier ce que je veux faire pour le suivant. Je passe toujours par une phase de dépression, une sensation de vide. Comme si ça touchait mon identité, que je n’arrivais pas marquer une limite entre le film et moi. Je ne suis pas très doué dans la vie par ailleurs, donc ce n’est pas simple lorsque je redeviens autre chose que quelqu’un qui fabrique un film. J’ai le sentiment de ne plus exister. Pour pouvoir me projeter dans un nouveau projet, j’ai besoin d’avoir l’impression de visiter un pays radicalement nouveau. C’est une question d’excitation. Il faut que j’aie le sentiment de tout découvrir à nouveau. Sur Onoda, tout me faisait peur, à commencer par la langue [le japonais], que je ne comprenais pas. Mais cette peur était un énorme carburant, une stimulation très vive.

Emmanuel Marre — Moi, je ne sais même pas très bien comment on fait pour enchaîner des films qui se ressemblent. J’ai de l’admiration pour les cinéastes qui développent une grande continuité stylistique. Pour moi, à la racine de chaque projet, il y a la nécessité d’évacuer quelque chose. Quelque chose de très intime. Quand Julie [Lecoustre] et moi avons réalisé Rien à foutre, nous sommes partis de la question “Quoi faire avec le deuil ?”. Pour Notre salut, c’était : “À quel moment, trouve-t-on, ou ne trouve-t-on pas, le courage de refuser de faire ce qu’on nous demande ?” Une fois que j’ai fini un film, j’ai envie de traiter une nouvelle question.

Notre salut est un film historique, mais dans lequel on sent le souci très fort de commenter l’époque dans laquelle on se trouve. C’était déjà à l’œuvre dans Rien à foutre

Emmanuel Marre — Une question qui me passionne est de savoir si, lorsqu’un être humain change de direction artistique, son essence change. Par “direction artistique”, j’entends la façon de s’habiller, de se meubler, de s’exprimer, la technologie, tout ce qui définit l’instant T d’une civilisation. Est-ce que tous ces traits historiques refaçonnent le sujet humain ? Ou, au contraire, y a-t-il un endroit de permanence de son être, indépendant du contexte sociétal ?

Mais même lorsque cette époque donnée appartient au passé, comme Notre salut, tu as le souci d’établir des résonances avec le présent…

Emmanuel Marre — Ce souci est très affirmé, oui. On a beaucoup entendu, ces dernières années, qu’on vivait un retour du fascisme, un retour aux années 1930. Le pari du film, c’est d’aller voir. Face à cette chose qu’on vit, ce mur fasciste face à nous, je suis paumé. Mais j’ai fait le film pour y réfléchir, l’éprouver. On vit un moment de très forte remise en cause d’égalité de valeur, de dignité, d’essence entre les êtres humains. À partir de là, tout est possible. Il ne faut pas oublier que la première chose qu’a voulu faire Pétain, c’est faire enlever “Liberté, égalité, fraternité” du fronton des lieux publics. Je crois au cinéma comme un endroit qui peut nous donner du courage et nous permet de mieux affronter les choses.

Comment envisages-tu, Arthur, la façon dont tes films s’inscrivent dans le monde contemporain ?

Arthur Harari — D’une certaine façon, je suis un cinéaste qui fuit l’époque. Je ne pense pas que le fait de montrer le temps dans lequel on vit soit un impératif. Je me méfie beaucoup de la volonté de parler du contemporain, ou de répondre à une exigence sociétale. Pour moi, les films ne doivent pas dire quelque chose, mais faire vivre quelque chose. Je cherche donc une forme d’atemporalité, et une étrangeté d’expérience qui fait que le monde que je montre ne ressemble pas à celui du quotidien. Pour autant, je pense que le présent s’infiltre. Dans L’Inconnue, il y a une vibration d’angoisse qui a beaucoup à voir avec aujourd’hui, qui n’aurait pas pu s’exprimer comme ça il y a dix ou quinze ans. Les connexions entre les films et leur époque sont je crois d’autant plus fortes qu’elles ne sont pas volontaires.

L’effigie de Donald Trump qui est saccagée dans une scène de fête dans L’Inconnue, c’est un marqueur d’époque ?

Arthur Harari — J’avais décidé de filmer une fête sud-américaine, mais je ne suis jamais allé en Amérique latine. J’en ai parlé à des amis, dont Franco Lolli, un réalisateur colombien. C’est lui qui m’a conseillé de mettre du reggaeton, par exemple. Et dans une discussion avec mes frères [Tom, chef opérateur du film ; Lucas, auteur du roman graphique autour du même récit] a surgi l’idée des piñatas. Il fallait trouver une grosse tête à éclater, et que ce soit celle de Trump nous est apparu comme une évidence pour dire la dimension très politisée de cette fête. Je voyais bien que c’était un endroit de contemporanéité très littéral, mais ce qui m’intéressait aussi, c’était le dialogue souterrain que la scène crée avec l’ensemble du film. Il s’agit aussi de détruire un visage.

La présentation de vos films respectifs à Cannes s’est doublée de la publication de la tribune “Zapper Bolloré”, dont vous êtes signataires, puis de sa réception houleuse. Comment avez-vous vécu cette séquence et comment projetez-vous, dans l’avenir, le rôle de Canal+ dans le financement du cinéma français ?

Arthur Harari — Je n’ai pas vécu la réception de cette tribune comme une perturbation personnelle violente, car j’avais déjà fort à faire avec la réception de mon film. Le moment crucial a été la prise de parole quelques jours après de Maxime Saada [patron de Canal+]. Sa virulence a créé un choc – elle était objectivement choquante – et a suscité une réaction très forte, qui a conduit 2 000 professionnels du cinéma à signer à leur tour cette tribune. Quant à comment envisager la suite, c’est compliqué de savoir s’il faut prendre pour argent comptant les déclarations de Saada. [Le patron de Canal+ a depuis annoncé 980 millions d’euros d’investissements dans le cinéma français entre 2028 et 2032, en précisant qu’il ne financerait pas les films de celles et ceux qui porteraient “préjudice à l’image” du groupe.] Sa deuxième intervention, bien que faisant mine d’estomper les menaces, enfonçait le clou et précisait même les choses. Tout en prétendant qu’il n’y aurait pas de liste noire, il expliquait ce que ça allait être. C’est une façon de dire aux producteurs : “Ne bougez pas, si vous bougez, vous savez ce qui se passe.”

Emmanuel Marre — Moi, ça m’a beaucoup affecté. J’étais à Cannes avec Swann [Arlaud, également signataire]. On s’est épaulés. Du fait de sa notoriété, il était bien plus exposé que moi. Ils ne se sont aperçus que j’avais signé et que j’avais un film en Compétition qu’après la présentation du film, huit jours après la publication ! [rires] Je suis inquiet pour des proches qui ont signé et qui sont en train de financer leur film. La réponse de Saada a rendu ce qui était redouté extrêmement concret. Imposer comme règle qu’on ne peut pas critiquer la personne pour qui on travaille, c’est franchir une ligne rouge. Si dire ça, c’est ne pas pouvoir travailler avec Canal+, dont acte. Ce qui n’empêche pas que j’ai beaucoup de respect pour le travail de mes interlocuteurs et interlocutrices chez Canal+, Sandra Mirimanoff, Benoît Couzinet…, qui ont beaucoup suivi le film. C’est un coup de semonce qui nous oblige à réfléchir collectivement à la façon dont on fabrique et finance nos films.

Arthur Harari — De toute façon, c’est un épisode hyper-signifiant au sein d’un mouvement déjà engagé. Les offensives se préparent. Sur le CNC, sans doute. Canal+ n’est qu’un des instruments d’un équilibre que des gens s’emploient déjà à faire disparaître.

Emmanuel Marre — Au fond, c’est la notion même de minorité, de modes de vie alternatifs, qui est atteinte. C’est la théorie des hégémonies closes. Un cadre hégémonique ne tolère rien d’autre. Dès qu’une proposition minoritaire surgit, même si elle n’a aucune chance de remettre en cause la majorité, la majorité ne le supporte pas. Cette lutte contre la culture relève de ce fonctionnement. Et, au fond, du désir que personne ne soit disponible pour servir autre chose qu’un modèle économique unique.

Vous avez en commun d’être engagés dans une relation conjugale qui est aussi une relation de travail [Arthur Harari a cosigné le scénario d’Anatomie d’une chute de sa compagne Justine Triet ; Emmanuel Marre a coréalisé Rien à foutre avec Julie Lecoustre, avec qui il partage sa vie]. Vivre aux côtés de quelqu’un qui est également cinéaste, est-ce quelque chose de créativement très structurant pour vous ?

Emmanuel Marre — C’est difficile pour moi de trouver la juste distance pour en parler si l’autre n’est pas à côté. Mais je peux dire que oui, bien sûr, c’est un endroit de construction, ça ajoute quelque chose à l’aventure cinématographique. Ça a remis en cause pour moi la définition de ce qu’est un auteur : comment développer une pensée à deux quand on coréalise ? Comment épauler la pensée de l’autre quand il ou elle coréalise ? Faire du cinéma une aventure amoureuse, c’est quelque chose d’incroyablement fort, et faire d’une aventure amoureuse un projet de cinéma, c’est vertigineux.

Arthur Harari — Je n’ai pas connu tout à fait la même situation puisque je n’ai jamais coréalisé un film avec Justine. Et mon implication dans ses films n’est pas équivalente à son implication dans les miens. Bien sûr, elle lit très tôt mes scénarios ; quand elle peut, elle passe sur le montage… Tandis que moi j’ai écrit avec elle à divers stades, elle me fait jouer… Et puis, bien sûr, publiquement, sa notoriété, son influence, la place qu’elle a prise est incomparable à la mienne. Je ne me sens évidemment pas du tout laissé de côté par ça, j’en suis partie prenante et j’en bénéficie, puisque le travail que j’ai produit sur Anatomie d’une chute a été très valorisé, a été un levier pour le financement de L’Inconnue… Donc oui, c’est absolument structurant de vivre ça à deux. Et le plus troublant, que je n’arrive pas à détricoter encore, c’est le lien de sens, de fond, entre nos œuvres. À un moment, je me suis rendu compte qu’Anatomie d’une chute et L’Inconnue racontaient la même chose : à savoir un récit dans lequel une femme prend toute la place. C’est hasardeux puisque l’idée originale de L’Inconnue vient de mon frère Lucas, et j’ai eu envie de la développer en scénario. Mais dans les deux films, un homme disparaît. Or je suis un homme. Qui avait filmé essentiellement des hommes jusque-là. C’est clair que l’influence de Justine, du travail avec Justine et mon influence dans le travail de Justine m’ont déplacé.

L’Inconnue d’Arthur Harari, avec Léa Seydoux, Niels Schneider, Valérie Dréville (Fra., Ita., Can., 2026, 2 h 20). En salle le 26 août. 

Notre salut d’Emmanuel Marre, avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit (Fra., Bel., 2026, 2 h 33). En salle le 30 septembre.

  • cafeyn