En France, l’alcool est interdit au travail… sauf le vin, la bière, le cidre et le poiré
Le Code du travail interdit les boissons alcoolisées sur le lieu de travail, à l’exception du vin, de la bière, du cidre et du poiré. Une survivance étonnante héritée d’une époque où certaines boissons fermentées étaient considérées comme plus sûres que l’eau, avant d’être rattrapées par les politiques de prévention des risques.
Publié le : 23/07/2026 - 06:59
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« Aucune boisson alcoolisée autre que le vin, la bière, le cidre et le poiré n'est autorisée sur le lieu de travail. »
La formulation de l’article R4228-20 du Code du travail français a de quoi dérouter. Après avoir semblé annoncer une interdiction générale de l’alcool au travail, le texte énonce finalement, noir sur blanc, quatre exceptions : le vin, la bière, le cidre et le poiré. Comme si, au fond, ces boissons n’étaient pas tout à fait des alcools comme les autres.
Une distinction qui ne surprend pas Didier Nourrisson, historien, auteur d'Une Histoire du vin. « Ce sont les boissons qui ont été acceptées par la société depuis le XIXe siècle, parce qu’elles étaient considérées comme hygiéniques, selon le terme de Pasteur, qui considérait qu'elles n'apportaient pas de maladies mais la santé, contrairement à l'eau qui était dangereuse. »
À cette époque, le vin était donc considéré comme « une boisson tout à fait légitime pour les travailleurs », poursuit l'historien qui rappelle que « l’Académie de médecine admettait tout à fait qu’un travailleur puisse boire un litre de vin par jour ». Pendant longtemps, le vin, mais aussi le cidre dans l'ouest de la France ou la bière au nord accompagnent donc le repas de travail. Ils relèvent moins, dans les représentations sociales, de l’alcoolisation que de l’alimentation, du casse-croûte et de la sociabilité ouvrière.
L'alcoolisme est pourtant déjà connu, mais il était surtout associé à l'abus de boissons spiritueuses. « Les alcools forts étaient, quant à eux, disqualifiés socialement, parce qu’on considérait que leur teneur en alcool entraînait des désordres cérébraux majeurs et pouvait provoquer des violences sociales importantes : des rixes, voire des révoltes ou des révolutions », explique Didier Nourrisson.
« Personne ne peut toucher au vin »
Cette distinction s’enseigne dès le plus jeune âge. « Il y avait un tableau célèbre du docteur Galtier-Boissière qui distinguait, d’un côté, les boissons salubres – vin, cidre et bière – et, de l’autre, les boissons spiritueuses, issues de la distillation », raconte l’historien. Ce sont donc ces dernières qui inquiètent le plus. Le vin, boisson nationale, longtemps perçue comme nourrissante, conserve une image à part. Didier Nourrisson parle même, pour la France de 1850 à 1950, d’une « civilisation du vin » : « Personne ne peut toucher au vin. »
Le basculement intervient progressivement au XXe siècle. Dès les années 1920, certains règlements intérieurs d’usine commencent à interdire d’apporter des bouteilles sur le lieu de travail, note Didier Nourrisson. Mais c’est surtout après la Seconde Guerre mondiale que le regard change. La mesure de l’alcoolémie, l’essor de l’automobile, puis la montée des politiques de santé publique font entrer le vin dans la même catégorie de risque que les autres alcools.
Pourtant, si aujourd'hui ces distinctions sonnent comme anachroniques, la règle reste en vigueur, comme le rappelle l'Institut national de recherche et de sécurité, sur son site. Et son non-respect peut coûter cher. « Le Code du travail sanctionne par une amende de 3 750 euros maximum le non-respect de cette obligation. L’amende est appliquée autant de fois qu’il y a de salariés de l’entreprise concernés », précise l’INRS.
« Si vous regardez la société par le fond du verre... »
La question, aujourd’hui, n’est toutefois plus de savoir quels alcools peuvent accompagner le repas, mais comment prévenir les accidents, les addictions, les malaises, les comportements à risque ou la responsabilité de l’employeur. Depuis une modification introduite en 2014, celui-ci peut restreindre, voire interdire, même le vin, la bière, le cidre et le poiré, à condition que cette interdiction soit justifiée par la nature des tâches à accomplir et proportionnée au but recherché. Sur un chantier, dans une usine, pour des postes impliquant la conduite, l’usage de machines ou des risques particuliers, l’exception peut donc être neutralisée.
Reste la question du poiré. Comment cette boisson a-t-elle obtenu sa place dans la liste des heureuses exceptions ? Cousin normand du cidre, ce dernier est une boisson effervescente obtenue par fermentation du jus de poire. « Le champagne normand ! », s’enthousiasmait un article de Paris-Normandie. Depuis 2019, sa fabrication est inscrite à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel.
Débat anecdotique ? Pas seulement, insiste Didier Nourrisson. « Si vous regardez la société par le fond du verre, vous allez tout voir : la politique, l’économie, le social. »
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