En Tunisie, « la principale réalisation de Kaïs Saïed est l’atomisation de la vie publique »

En Tunisie, « la principale réalisation de Kaïs Saïed est l’atomisation de la vie publique »

La scène commence à devenir récurrente. Une semaine d’absence de publication sur la page Facebook officielle de la présidence de la République suffit pour nourrir les spéculations sur l’état de santé de Kaïs Saïed. Le silence des médias nationaux conforte les rumeurs. Et quand le journal italien « Il Foglio » évoque une hospitalisation du locataire du palais de Carthage, les réseaux sociaux s’emballent. Loin d’être anecdotique, cette séquence raconte comment, en cinq ans, Kaïs Saïed a rendu moribonde la vie publique tunisienne et a intimement lié le destin du pays au sien.

Tout part d’un détricotage méthodique enclenché le 25 juillet 2021. Profitant de la crise sanitaire et d’un Parlement discrédité par huit ans d’instabilité gouvernementale – la Tunisie n’avait pas résorbé une crise socio-économique antérieure à la révolution –, Kaïs Saïed [élu à la présidence en 2019] décrète l’état d’exception. En l’absence de Cour constitutionnelle, jamais mise en place faute d’accord entre partis, plus rien ne s’oppose à lui : il gèle puis dissout le Parlement, gouverne par décrets-lois, met sous tutelle ou dissout les instances indépendantes de régulation.

Il s’en prend ensuite à la justice en dissolvant le Conseil supérieur de la Magistrature élu et en le remplaçant par une structure dont le raïs contrôle les nominations. Pour renforcer cette mise au pas, l’ancien enseignant de droit constitutionnel s’octroie le pouvoir de limoger tout magistrat sur la foi d’un simple rapport de police et sans procédure contradictoire : 57 juges sont ainsi écartés, dont certains pour avoir refusé d’arrêter des opposants. La justice administrative en réintègre 49 ; l’exécutif n’obtempère pas, portant ainsi un coup fatal à l’indépendance de la justice.

« Pouvoir d’un seul » et rhétorique du « grand remplacement »

Un référendum boycotté par la classe politique (30 % de participation) entérine, en 2022, une Constitution hyperprésidentialiste qui grave dans le marbre « le pouvoir d’un seul » – pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif dirigé par le politiste Hamadi Redissi. Si la nouvelle Loi fondamentale reprend l’essentiel des garanties des droits et libertés de la Constitution de 2014, le décret-loi 2022-54, jamais discuté au Parlement et censé sanctionner les « fausses nouvelles », réduit drastiquement la liberté d’expression, longtemps considérée comme « le seul acquis tangible de la révolution ». Depuis, opposants, journalistes et simples citoyens sont poursuivis pour délits d’opinion, tandis que les auteurs de fausses nouvelles visant les adversaires du régime sont, eux, rarement inquiétés : un homme a récemment appelé impunément au meurtre de l’opposant Hamma Hammami. La régression est mesurable : entre 2021 et 2026, la Tunisie est passée de la 73e à la 137e place du classement de Reporters sans Frontières sur la liberté de la presse dans le monde.

Le pouvoir innove même en matière idéologique, en se dotant de sa propre théorie du complot migratoire : en février 2023, la présidence accuse les migrants subsahariens de vouloir « changer la composition du paysage démographique » du pays, rhétorique du « grand remplacement » condamnée par l’Union africaine mais qui n’empêche nullement Bruxelles de rémunérer Tunis pour verrouiller ses frontières. Ce discours conspirationniste a depuis largement infusé le débat public, au point de convaincre une partie des opposants au régime.

Répression judiciaire de l’opposition

Réélu en octobre 2024 après avoir écarté ses rivaux par la voie judiciaire et administrative – y compris contre l’avis du Tribunal administratif, dessaisi in extremis du contentieux électoral –, Saïed voit son second mandat verrouiller ce qui restait de contre-pouvoirs. Des figures historiques de l’opposition croupissent en prison pour « complot contre la sûreté de l’Etat », « terrorisme » ou « blanchiment d’argent » : de l’avocat et défenseur des droits humains Ayachi Hammami au leader du parti Ennahda Rached Ghannouchi, en passant par la présidente du Parti destourien libre Abir Moussi, presque toutes les familles politiques comptent des représentants derrière les barreaux. Des ONG comme la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme sont sous la menace d’une dissolution, et l’UGTT [Union générale tunisienne du Travail, le principal syndicat du pays], jadis toute-puissante, a perdu jusqu’à sa capacité de négociation salariale.

C’est là la principale réalisation de Kaïs Saïed : l’atomisation de la vie publique. Il ne s’agit pas d’une simple répression des voix dissidentes, classique dans les régimes autoritaires : l’exécutif s’en est pris aux structures intermédiaires qui pourraient servir d’interface entre le pouvoir et le peuple.

Les partis politiques n’ont pas été interdits, mais, entre la répression judiciaire et la marginalisation institutionnelle – notamment via la loi électorale –, leur rôle est devenu anecdotique. Les divisions héritées de la décennie postrévolutionnaire demeurent, elles, structurantes et empêchent toute convergence, même tactique, contre le pouvoir. Autre effet du harcèlement judiciaire qui les vise : les structures partisanes se cantonnent à dénoncer la répression et se positionnent rarement sur les questions économiques et sociales. Alors que les coupures d’eau et d’électricité touchent tout le territoire en pleine canicule, les responsables de l’opposition n’ont pas été en mesure d’offrir une alternative.

Un vide institutionnel entretenu

La situation est similaire pour les ONG de défense des droits humains : elles peuvent opérer, mais sous la menace permanente de procédures-bâillons. Quant aux médias dominants, ils ont retrouvé une docilité – leur contenu politique a soit disparu, soit fini par devenir inoffensif. Le président contourne largement la presse en s’adressant directement à la population via sa page Facebook.

Ce verrouillage est aggravé par un vide institutionnel entretenu : quatre ans après l’entrée en vigueur de la nouvelle Loi fondamentale, la Cour constitutionnelle qu’elle prévoit n’est toujours pas en place, alors que cette juridiction suprême a notamment pour prérogative de gérer une éventuelle vacance du pouvoir. Dans ces conditions, l’espoir d’une transition pacifique ou d’un retour à la démocratie reste particulièrement mince.

BIO EXPRESS

Hatem Nafti est chercheur à l’Institut de Recherches et d’Etudes sur les Mondes arabes et musulmans (Iremam), basé à l’université Aix-Marseille. Il est l’auteur de « Notre ami Kaïs Saïed. Essai sur la démocrature tunisienne » (Riveneuve, 2024).

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Hatem Nafti