Environnement. Jean-Marc Jancovici : « Il y a un déficit de compréhension des enjeux climatiques chez les dirigeants »

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Série : La France face au changement climatique [1/2] - Fondateur et président de The Shift Project, l’ingénieur Jean-Marc Jancovici revient sur les feux qui dévastent la France et la nécessaire adaptation au changement climatique.

Propos recueillis par Charlotte Murat -

Hier à 20:30

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Quel est votre sentiment face à l‘été que nous vivons, entre la canicule, la sécheresse et les incendies ?

« Comme beaucoup de gens, c’est un mélange de tristesse, de lassitude et paradoxalement d’envie qu’on se bouge. La tristesse et la lassitude viennent du fait qu’on est en train de vivre des choses dont on savait qu’on allait les vivre et qu’on n’a pas réussi à éviter. C’est pour cela qu’il faut absolument qu’on en profite pour infléchir la trajectoire. »

Quels enseignements devons-nous tirer de ces incendies, mais également des canicules ?

« Ce qu’on voit bien, c’est que le pays n’est pas préparé au fait que l‘été qu’on est en train de vivre va devenir la norme d’ici quelques décennies. Cela signifie qu’il faut renouveler la forêt avec des espèces moins sensibles au feu ou avec des modes de gestion différents, tout en augmentant la prévention contre les incendies. Quant aux canicules, on voit bien que là aussi que ni la végétation, ni l’agriculture ni les bâtiments ne sont adaptés. »

Sur les feux, les débats politiques tournent beaucoup autour des commandes de Canadair. Est-ce la bonne question à se poser ?

« Les Canadair aident dans la lutte contre les incendies, mais ils ne font pas tout. La prévention contre les feux de forêt dépend aussi des espèces d‘arbres qu’on plante, de l’organisation des défenses en cas de départ de feu avec notamment les couloirs antifeu et de la gestion des conduites à risque, comme les barbecues, les cigarettes et même les travaux en milieu forestier. Enfin, la mesure qu’il faut prendre, au niveau mondial, c’est de limiter au maximum le réchauffement climatique, parce qu’il est un facteur aggravant des risques. »

Il va falloir choisir entre se préparer au mieux au réchauffement climatique ou privilégier le court terme.

Cela fait longtemps que les scientifiques alertent sur le changement climatique et rien de significatif n’a été fait. La bataille est-elle perdue ?

« C’est l‘éternel débat de la fin du monde contre la fin du mois. Faire les choses autrement, cela demande des moyens. Or les moyens sont limités. Ce que l’on met dans l’adaptation, on ne le met pas ailleurs. Jusqu’à présent, on a considéré que le bon arbitrage était de continuer à faire des ronds-points, des routes supplémentaires, des lotissements pavillonnaires, etc. Ce ne sont pas nécessairement de mauvaises choses, mais de plus en plus, il va falloir choisir entre se préparer au mieux au réchauffement climatique ou privilégier le court terme, au risque de perdre beaucoup plus au moment où les problèmes arrivent. »

Ce choix, et donc ces renoncements, doivent-ils être faits uniquement par la puissance publique ou aussi par les citoyens ?

« Émettre moins de gaz à effet de serre et consacrer plus de moyens à mieux se préparer va effectivement contraindre une partie de nos comportements. Toute la question est de savoir comment on s’organise pour que l’on considère cette contrainte comme acceptable, légitime et, surtout, équitablement répartie. Très souvent, des gens disent "Je ne vois pas pourquoi je ferais des efforts, alors que d’autres n’en font pas". »

« Il est également difficile de changer ses habitudes seul dans son coin. C’est beaucoup plus facile en groupe, de façon organisée. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a aujourd’hui un déficit de compréhension des enjeux au sein de la classe dirigeante, à la fois politique et économique. Ils s’imaginent que le problème sera plus facile à traiter demain plutôt qu’aujourd’hui. Or plus on attend, plus c’est dur à traiter et plus on va perdre. Cette année, on a déjà perdu plus des dizaines de milliers d’hectares de forêt (en France). »

Jean-Marc Jancovici, fondateur et président de The Shift Project. Photo Cesar Vilette/Sipa

Jean-Marc Jancovici, fondateur et président de The Shift Project. Photo Cesar Vilette/Sipa

Est-ce que les initiatives citoyennes ont vraiment un impact ?

« Oui, mais elles ne suffisent pas pour organiser le monde. Il faut fatalement que le politique s’en mêle. Mettons que l’on se mette d’accord pour manger moins de viande afin de limiter les émissions de gaz à effet de serre. Si rien n’est organisé, la demande en viande baisse, les agriculteurs en vendent donc moins à des prix plus faibles, ce qui les met dans une situation très désagréable. Or, le monde politique peut organiser la baisse des volumes tout en faisant en sorte que les éleveurs continuent à gagner leur vie. Si la viande est plus chère, mais de meilleure qualité, ce système peut rassembler une majorité de Français. »

« C’est pareil pour la voiture. Pour que les gens l’utilisent moins, il faut que les lignes de bus soient maintenues ou renforcées, qu’on dispose d’infrastructures cyclables. Et si on produit moins de voitures, le sort de tous les gens qui travaillent dans l’industrie automobile et dans l’aval de la filière est aussi du ressort du politique. »

Pour limiter le réchauffement climatique, le monde entier doit limiter ses émissions de gaz à effet de serre. Est-ce réaliste de penser qu’on y arrivera au zéro émission mondial ?

« Le meilleur pari que l’on puisse prendre pour que les autres baissent leurs émissions, c’est de commencer par le faire nous-mêmes. Par ailleurs, le monde n’est pas monolithique. Certains pays qui sont répréhensibles, d’autres le sont moins. On peut donc multiplier les coopérations bilatérales avec un certain nombre de pays pour avancer sur ce sujet. Enfin, en Europe, même si on ne veut pas baisser nos émissions, on va le faire quand même parce que nous rencontrons des problèmes d’approvisionnement en hydrocarbures. À nous de choisir si on en fait un porte-drapeau ou si on subit cette situation. Il n’y aura pas de troisième option, ce que les décideurs politiques et économiques ont encore du mal à comprendre. »

L'État peut forcer les acteurs privés à faire un certain nombre de choses.

Sébastien Lecornu a demandé à la ministre de la Transition écologique, Monique Barbut, de lui remettre pour le mois d’octobre des mesures concrètes d’adaptation au changement climatique. Si c’était à vous qu’on les demandait, lesquelles mettriez-vous en haut de la liste ?

« Si on parlait d’adapter un humain au changement climatique, qu’est-ce qu’on prioriserait ? Est-ce qu’il faudrait que son cœur soit adapté ? Son foie ? Ses poumons ? Il faut tout faire en même temps. Il y a beaucoup de choses à changer, partout. Ce sont les forêts, l’agriculture, les infrastructures, les constructions. Modifier tout cela va demander l’implication de chacun et demandera à chaque fois des plans spécifiques. Il faut que chacun comprenne ce que l’inédit peut vouloir dire pour l’entité dont il a la charge. Cela signifie que les élus locaux vont devoir s’occuper du changement climatique, mais aussi les chefs d’entreprise, les gestionnaires d’infrastructures, les citoyens. Et encore une fois, si un élu consacre son budget à l’adaptation, il ne pourra pas s’occuper de la salle des fêtes. »

C’est vertigineux. A-t-on le budget pour faire tout cela ?

« L’État n’est pas obligé de tout payer. Il peut forcer les acteurs privés à faire un certain nombre de choses. Prenons l’exemple du logement. Si on fait un DPE (diagnostic de performance énergétique) réchauffement climatique pour lutter contre la chaleur, les travaux seront à la charge des propriétaires. Et pour que les propriétaires acceptent de réorienter leur budget, il faut un mouvement d’ensemble qui rende la chose acceptable, légitime et considérée comme équitablement répartie. Ce n’est par ailleurs pas forcément mauvais pour l’économie, c’est juste une autre orientation. »

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