Et si on partait en vacances au bord d'un lac atomique? - Heidi.news
Je dois bien l'admettre, je trépignais d'impatience en préparant mon sac pour le polygone. Comment s’en empêcher? Sur darktourism.com, le site de référence en matière de vacances morbides, il se classe «parmi les lieux les plus sombres du monde.» Au programme: la ville fantôme de Chagan, celle de Kourtchatov et, le clou du spectacle, le lac Chagan, plus connu sous le nom de «lac atomique».
A sept heures tapantes, Amir Kairzhanov m'attend en bas de mon immeuble, la cigarette aux lèvres, à côté de son pick-up. Avant de devenir guide, ce trentenaire au visage poupon est passé par l'institut de sûreté radiologique (IRSE), dans les anciens bureaux des scientifiques soviétiques, à Kourtchatov, là où il est né. «Dans ma famille, on travaille à l'institut de père en fils», ironise-t-il.
Un beau jour, Amir plaque son travail de bureau et monte son business dans la réparation de machines en tout genre. Guide touristique, c’est un peu son «hobby».
Pendant deux jours, il m'embarque dans le tour qu'il organise pour deux touristes. Des «backpackeuses» rompues au dark tourism, qui ont exploré, de la Syrie au Yémen, les sites les plus glauques de la planète. Au total, ils sont environ deux à trois milles à venir tous les ans. Il y a de tout, selon Amir: des businessmen, des routards, et même des familles.
Safari d’animaux mutants
Entre Semey et Chagan, la route est une ligne droite monotone. C'est l'avantage de la steppe: il n'y a rien à contourner. Le bitume fend une étendue d'herbe délavée, encore emprisonnée sous une couche de neige à l'agonie. Je me laisse aller au ronronnement du moteur. Quand soudain: «Est-ce qu'on peut voir des animaux mutants?», lâche une des touristes.
Pendant tout le trajet, les deux posent des questions que personne n'oserait poser à des habitants dans un autre contexte. Amir, lui, répond toujours avec pédagogie. Il sait que derrière ces maladresses, il n'y a pas de malveillance, juste de l'ignorance. «Tout le monde connaît Tchernobyl, dit-il, mais qui a déjà entendu parler de Semipalatinsk?»
Pour les touristes, le polygone est une attraction. Pour d'autres, c'est un lieu de vie. Ou en tout cas, l'a été. Nous voilà à Chagan, où les chevaux semi-sauvages, encore dans leur pelage d'hiver, ont remplacé les 10’000 habitants.
Urbex à Kourtchatov
Il faut marcher un petit kilomètre avant d'atteindre les kroutchevtchkis, ces barres d'immeuble austères assemblées à la hâte au début du programme nucléaire. «C'est ici qu'ont vécu mes grands-parents», montre du doigt Amir. Il n'en reste plus rien, si ce n'est les murs, quelques marches d'escalier et la tapisserie des chambres d'enfant.
A la fin des essais, le gouvernement a collaboré avec Washington et Moscou pour se débarrasser des armes nucléaires. Le reste, ce sont les vautours qui s'en sont chargés, équipés de pelleteuses pour arracher le moindre fil de cuivre et le revendre à prix d'or. Et tant pis s'il est radioactif.
On pousse la journée d'urbex jusqu'à Kourtchatov. Les ruines défilent par la fenêtre de la voiture. Une faucille et un marteau trônent encore sur le mémorial à côté du parc d'enfants, où girafes et ours polaires coulés dans du béton décrépit attendent la fin des temps parmi les balançoires et les tourniquets rouillés. Au fond d'une allée morne, entre deux carcasses de Lada, un pot de fleur et un vélo abandonné sur le sol donnent un premier signe de vie. Comment font-ils, ces habitants, pour vivre avec autant de fantômes?
Comme des rats de laboratoire
La nuit tombée, Amir et moi nous éclipsons chez ses grands-parents, dans un immeuble à la façade lépreuse. Son grand-père, un Kazakh qui n'a jamais connu que le polygone, avoue ne pas être à l'aise avec ces touristes un brin voyeuristes: «Ils viennent nous observer comme des rats de laboratoire», grommelle-t-il en évitant mon regard.
Il fait référence à ces circuits, ceux qui proposent de rencontrer des habitants pour se faire conter les histoires de champignon atomique et de terreur stalinienne. «C'est donnant-donnant», réfute Amir. Je ne saurai jamais combien ces habitants sont rémunérés mais, à 1000 ou 1800 francs suisses les deux jours d'excursion, j’espère qu’ils le sont suffisamment pour mettre un peu de beurre dans les épinards.
Pour Amir, ces rendez-vous sont surtout un rempart contre l'oubli. Les questions de ces étrangers curieux ont beau être maladroites, elles ont le mérite d'exister. Sans elles, qui sait ce qu'il resterait de la mémoire des essais?
Un sourire en coin, Amir apporte un livre «que le centre nucléaire n'apprécie pas beaucoup». A l'intérieur, un photographe a immortalisé la vie dans les villages, mais aussi la mort. On tourne chaque page en appréhendant la prochaine, tant les photos de corps malades sont difficiles à regarder. Amir me l'offre et ajoute une astérisque: «L'institut demande aux gens de ne pas parler de leurs problèmes de santé.» Ici, le livre se passe sous le manteau et se garde au fond de la bibliothèque.
Des anniversaires de bombes
D'abord, car ce ne sont pas des sujets dont on parle en public. «Pour un certain nombre de Kazakhstanais, cet héritage colonial reste quelque chose de honteux, qu’on préfère cacher plutôt que commémorer», m'explique au téléphone Guillaume Tiberghien. Ce chercheur spécialisé dans le dark tourism s'est plusieurs fois aventuré dans les terres balafrées du Kazakhstan. A la fermeture du site, explique-t-il, la culture du secret mêlée à celle de la uyat, – la honte, en kazakh – ont recouvert d'un sparadrap les cicatrices de l'époque soviétique.
Mais, si l'histoire kazakhe s'autorise quelques ellipses, c'est avant tout pour ne pas froisser Moscou. Question de diplomatie, suggère Amir en regardant en l'air, vers un Kremlin imaginaire. Que ce soit les goulags, la tragédie de la mer d'Aral ou les essais de Semipalatinsk, la responsabilité des Russes dans les atrocités soviétiques n'a jamais été officiellement reconnue. «Aucun travail de réconciliation n’a suivi l’indépendance, ce qui alimente une forme d’amnésie collective», résume Guillaume Tiberghien.
Symptôme de cette amnésie, il arrive parfois que l'histoire change selon qui la raconte. Un exemple assez éloquent: en Russie, le 29 août est un jour de fête, puisque c'est l'anniversaire de la première bombe à Semipalatinsk, en 1949. Mais, de l'autre côté de la frontière, c'est la dernière qu'on commémore, avec la fermeture du site le 29 août 1991. Et jamais en grande pompe. Tout ce qui risque de bousculer le statu quo se fait discret, ou ne se fait pas.
Pas la bienvenue
A commencer par le temple des touristes: le musée. A Semey, entre l'art moderne et les reliques de Fiodor Dostoïevski, qui a, lui aussi, arpenté ses ruelles boueuses, il faut plusieurs jours pour visiter tous les musées. Mais pas un seul n'aborde ce qui fait vraiment la renommée de la ville. «Le Kazakhstan met en avant l’écotourisme et la culture nomade, mais pas le dark tourism», note Guillaume Tiberghien.
Le seul musée consacré aux essais se trouve à Kourtchatov, jalousement gardé par l'IRSE, l’institut de sûreté radiologique: «Il devient assez difficile d’y avoir accès depuis quelques années», remarque-t-il. Les deux backpackeuses n'ont jamais su qu'elles passaient à côté de ce trésor. Moi, il faut croire que j'ai eu de la chance, puisque l'IRSE m'a ouvert ses portes, juste après mon tour avec Amir.
Je me demande encore pourquoi, tant je ne m'étais encore jamais sentie aussi peu désirée quelque part. Une guide en tenue d'époque, coupe au carré et tailleur rouge, récite son script mot pour mot.
Papier mâché et formol
Le musée est… intimiste: une pièce étroite, ancien bureau reconverti en caverne d'Ali Baba, où des dioramas de liquidateurs côtoient des maquettes d'explosion en papier mâché et des organes d'animaux plongés dans du formol.
Comme le reste de la ville, rien ne semble avoir bougé depuis l'indépendance. Y compris ce pot dans lequel baigne une tête de cochon marquée de taches circulaires causées par les retombées radioactives. «Les militaires laissaient des cochons sur le polygone pendant les explosions, pour étudier leur réaction aux radiations», lâche sèchement la guide. «C'est parce que leur peau est similaire à la nôtre», précise-t-elle face à mon air circonspect.
Rien, en revanche, sur les principaux cobayes: les Kazakhstanais. Pour ça, et parce que le reste de l'exposition ressemble à une «glorification de ce que les essais ont permis de faire scientifiquement», comme le dit Guillaume Tiberghien, la visite laisse moins une impression d'amnésie collective que de mémoire sélective.
L’élimination des -ski
Il n'y a pas si longtemps, les touristes avertis pouvaient encore faire escale à Semey pour connaître l'impact des radiations sur l'humain. La ville abrite une sorte d'exposition anatomique à laquelle on pouvait accéder en toquant à la porte du gardien de l'Université de médecine. Je suis passée devant tellement de fois, en sachant ce qu'il y avait derrière ces murs oranges. Mais je n'ai jamais pu entrer. Guillaume Tiberghien non plus: «Ils m'ont dit quelque chose de pas très clair, que les salles n'existaient plus.»
Pour lui, il n'y a pas de coïncidence: «Depuis 2023, on observe une fermeture progressive de ces sites. Je pense que c’est lié à la guerre en Ukraine et au poids politique que la Russie continue d’exercer sur l’Asie centrale.» Ces dernières années, dans toute la région, les noms de rue perdent leur suffixe en -ski, et les statues à l'effigie de grands noms soviétiques tombent comme des dominos.
Celle de Lénine à Osh, au Kirghizstan, a beau avoir été déboulonnée en catimini l'année dernière, l'image de ces vingt mètres de bronze couché sur le sol a envoyé un message à toute l'ex-URSS: l'histoire soviétique n'est plus intouchable.
Toujours moins «dark»
Le message semble avoir été reçu partout, sauf au Kazakhstan. Ici, c'est le contraire: avec la guerre en Ukraine, il devient plus que jamais nécessaire de préserver l'entente cordiale. Sinon, qui sait qui sera le prochain.
En plus du musée anatomique et du musée de Kourtchatov, Opytnoe Pole, le tout premier site d'essai, a lui aussi fermé ses portes au public l'année dernière. Ce qui a coûté au polygone trois points au compteur de noirceur de darktourism.com. «Cela vaut toujours le coup, mais plus autant qu'avant», peut-on lire sur le site. A ce rythme, si le gouvernement continue de le barricader, les touristes finiront par déserter le polygone pour de bon. Et si c'était ça, l'objectif?
Lac artificiel toxique
Après une nuit à Kourtchatov, je retrouve Amir et les deux touristes pour le clou du spectacle: une excursion au site de Balapan, où une centaine d'explosions souterraines ont fait trembler la région entre 1968 et 1989.
Sur la route, la ligne d’horizon se gondole à mesure que le pick-up s’enfonce dans la steppe: «Les petites montagnes qu'on voit au loin ont été créées par les explosions», explique Amir.
Premier arrêt: un silo à bombe atomique, où des poules barbotent dans le puits gorgé d'eau de pluie. Un peu plus loin, les pilleurs ont si bien fait leur travail que ce qui fut une tour de contrôle ultra-sophistiquée de 80 étages n'est plus qu'une colonne de béton effondrée sur la terre battue.
Plus que quelques minutes de voiture et nous serons enfin au lac artificiel de Chagan, créé dans le cadre du «programme nucléaire pacifique», selon Amir, pour servir de réservoir aux sovkhozes de l'époque. Quand on sait à quel point l'eau est contaminée aujourd’hui, avec des concentrations en tritium, surtout, qui font le double des seuils autorisés par l'Organisation mondiale de santé (OMS), difficile de comprendre comment elle aurait pu servir à irriguer des cultures.
Aucun contrôle
Je me prépare à passer un checkpoint, à dégainer ma carte de presse et la carte mémoire (soigneusement passée au crible) de mon appareil photo. Nul besoin: il n’y a pas de poste de contrôle, pas de barrière ni même de panneau indiquant que la petite route serpentine mène tout droit à l’un des lacs les plus radioactifs de la planète. Pour pénétrer dans le polygone, il suffit d’avoir de bons amortisseurs.
Amir arrête la voiture et distribue combinaisons, masques, gants en laine et paires de bottes en caoutchouc. «C’est le moment que je préfère, s'amuse-t-il, on se croirait dans Breaking Bad.»
Il fait chaud, très chaud dans ces tenues sans la moindre aération. Dernières consignes avant d’y aller: «Surtout, on ne touche à rien et on n’enlève jamais son masque.» L'air n'est plus si radioactif, mais, sur les berges du lac, des chercheurs du centre nucléaire kazakh ont mesuré des concentrations de plutonium et de de césium plusieurs milliers de fois supérieures au bruit de fond de la région. N'empêche, on peut quand même retirer ses gants pour prendre un selfie.
Des petits cailloux au strontium
Le lac, d'environ quatre cents mètres de diamètre, est parfaitement circulaire. Les croûtes de glace qui bordent ses rives accentuent encore cette géométrie. A part ça, il ressemble à n'importe quel autre lac.
«Venez voir!», s'écrie Amir, dosimètre dans une main, et drôle de petit caillou noir dans l'autre. On dirait un morceau de magma, une scorie. «C'est un débris projeté pendant l'explosion nucléaire», indique le guide. Du plutonium, de l'américium, du strontium et d'autres radionucléides sont piégés dedans.
Au musée de Kourtchatov, un fragment similaire est gardé sous une cloche en verre, avec son cordon sanitaire et son pictogramme à trois pâles, celui qui ressemble à un trèfle à trois feuilles et qui, comme le vrai, n'est malheureusement pas de bon augure. Il y en a peut-être des centaines autour du lac.
En en cherchant d'autres, on remarque des petits points rouges qui détonnent dans ce paysage brûlé jusqu'à l'os. Ce sont des bouchons de bouteilles. De vodka, plus précisément. Comment est-ce possible? Le gouvernement interdit pourtant formellement d'entrer sur le polygone…
Barbecue et pêche en zone irradiée
«En été, les gens des villages alentour viennent faire des barbecues», lâche Amir, l'air de rien. «Ils pêchent le poisson du lac et ils le font griller; ensuite, ils restent et ils font la fête.» Le malaise est palpable dans notre petit groupe: le site n'est-il dangereux que pour les touristes?
La question semble embarrasser Amir. Contrairement aux autorités, le guide n'a aucun mal à parler du rôle de l'URSS, et surtout des Russes, dans les souffrances infligés aux habitants de la région. Mais, dès qu'il est question de la gestion actuelle du site, il se fait rattraper par son passé d'employé de l'IRSE, dont il reprend la ligne officielle: «Aujourd'hui, le site n'est presque plus contaminé», assure-t-il. Même s'il finit par admettre: «Les gens ne devraient pas venir». Il faut dire que la frontière invisible est facile à enjamber…
Et pas seulement par les habitants. Trop occupée à collecter des bouchons, je marche dans un crottin de cheval. Je relève la tête et aperçois, en contrebas, tout un troupeau qui se désaltère dans la rivière Chagan, celle qui fait escale par le lac atomique.
Après des mois sous la neige, les éleveurs du coin reviennent faire paître leurs chevaux sur le polygone. Les mêmes qui finiront dans l'assiette des habitants… Amir suit mon regard. «Je connais une ferme pas très loin, à Sarzhal», dit-il, comme s'il avait deviné mes intentions. «Tu veux que je t'emmène?»
Diplômée en économie internationale de l'université Paris-Dauphine, Manon Madec est journaliste au Kazakhstan, d'où elle couvre l'Asie centrale. Elle écrit notamment pour Libération et Alternatives Economiques. Sa série exclusive pour Heidi.news lui a fait arpenter les régions les plus contaminées de la planète.
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