Ce shop vintage de Londres est le secret le mieux gardé de la mode
mode
“For The Soup” est incontournable à Londres. Rencontre avec sa fondatrice Jessica Temple.
19 septembre 2026

Nora Nord.
“Il y a eu tellement de moments où je me suis dit : Est-ce que je suis vraiment en train de vivre ça ? Tout commencé dans ma chambre !”, raconte Jessica Temple, la spécialiste vintage de 30 ans à l’origine de For The Soup, cette boutique d'archive mode connue des initiés et jalousement gardée par les plus grands stylistes du monde entier. En deux ans à peine, depuis qu’elle a commencé à constituer une collection disponible à la location et, plus ponctuellement, à la vente, les pièces de Jessica Temple ont été envoyées à Lady Gaga, achetées par Law Roach et portées par Robyn, Bad Gyal, Eartheater ou encore JT.
Le showroom à Hackney
Dans son showroom situé dans le quartier de Hackney, les portants s’alignent, chargés de pièces vintage rares et de créations contemporaines de grands designers, auxquelles se mêlent des vêtements de qualité sans marque apparente. La sélection traverse les époques et les signatures : Maison Margiela, Comme des Garçons, Alaïa, Balenciaga, Prada, Vivienne Westwood, Ann Demeulemeester, John Galliano, les premières collections d’Acne Studios, Haider Ackermann et Alexander McQueen. Parmi les trésors : un rare débardeur à sequins métalliques de l’automne-hiver 2003-2004, porté notamment par Kelis et Kate Moss. À côté, une perruque d’anime en mousse couleur aigue-marine côtoie un superbe morceau de guirlande scintillante, suspendu là, prêt à devenir un look.

Nora Nord.
Les trésors de la boutique
Parmi les pièces auxquelles Jessica Temple tient le plus figurent celles de l’époque Karl Lagerfeld chez Fendi. Elle possède notamment un gilet en fourrure de lapin aux pointes fluo, très “low-ass”, issu de la collection printemps-été 2005, ainsi qu’un long manteau réversible en cuir brun foncé de l’automne-hiver 2002, hérissé de touffes de fourrure. “Je cherche toujours du Fendi, mais je ne savais même pas que j’étais une Fendi-head avant d’acheter ce fameux gilet en lapin”, dit-elle en souriant. “J’étais pas spécialement obsédée par Karl mais j’aimais cette pièce-là. C'est ça qui compte.”
Chez For The Soup, le nom inscrit sur l’étiquette n’est jamais le point de départ. “Je pense que si vous faites du shopping comme ça, vous passez à côté d’une grande partie de ce que le monde a à offrir”, estime Jessica Temple. Il y a peu, à Paris, elle a ainsi découvert une robe spectaculaire couverte de “formes qui ressemblaient à des bâtonnets d’allumettes — du vrai bois — tout le long d’ici et jusque-là”, explique-t-elle en désignant sa poitrine. Intriguée, elle a tenté d’en retrouver le créateur, mais n’a trouvé que quelques traces d’une collection de fin d’études présentée dans une université. “Et récemment, poursuit-elle, j’ai trouvé ce pantalon en cuir très ajusté, corseté avec des œillets, avec les plus longues traînes en soie qui soient.” Là encore, la pièce provenait d’une collection de fin d’études. Son créateur avait ensuite choisi de travailler dans une industrie complètement différente.

Nora Nord.
“Ces pièces me passionnent”, poursuit-elle avec enthousiasme. “Parce que les archives servent à garder les choses en vie, non ? L’amour véritable que cette personne leur portait, la raison pour laquelle elle les a créées, tout le travail qu’elle y a consacré, tout ce qu’elle y a mis… Tout cela est immortalisé dans l’univers de quelqu’un d’autre.”
“J’adore habiller les femmes”
Lorsque les stylistes poussent la porte du showroom, Jessica Temple travaille avec eux pour construire les silhouettes, en sélectionnant une pièce précise ou en composant des looks de la tête aux pieds. Mais elle imagine aussi ses propres pièces. Un soir, dans le studio, elle et la créatrice Grete Henriette, connue pour son travail minutieux autour de la cotte de mailles, se sont mises à fabriquer des porte-clés. Une fois lancés, ceux-ci ont été portés par Blackpink et sont apparus dans des vidéos d’Ashnikko, tandis que des boutiques new-yorkaises commençaient à les contacter pour les distribuer.
Le sourcing pour des clients privés lui procure également une immense satisfaction : les aider à avoir l’air bien, mais surtout à se sentir bien. “Être une femme, être queer : il y a tellement de politique derrière tout ça”, explique-t-elle. “J’adore habiller les femmes. J’adore habiller ma communauté. Et quand je dis les femmes, je ne parle pas seulement des femmes : je parle de tout le monde.”
Jessica Temple trouve particulièrement gratifiant d’aider ses clients à devenir la meilleure version d’eux-mêmes, surtout lorsque leurs besoins n’ont pas été entendus ailleurs. “J’ai eu des filles qui sont venues me voir en me disant : Babe, je n’ai jamais eu autant confiance en moi. Je ne me suis jamais sentie aussi bien mentalement. Tu m’as fait me sentir tellement bien dans ma peau que j’ai décroché une promotion.”

Nora Nord.
Le parcours de Jessica Temple
Née et élevée dans le Devon, Jessica Temple ne s’est jamais reconnue dans les vêtements que portaient les gens autour d’elle. “Je n’étais pas la fille qui pouvait aller chez Topshop et rentrer dans un jean Joni”, se souvient-elle. “Et je n’avais pas les moyens d’aller chez Abercrombie & Fitch ou Hollister.”
Adolescente, elle découvre avec sa meilleure amie les joies du vintage. “Il y avait tous ces incroyables charity shops à une livre, et il n’y avait jamais de tailles… J’ai commencé à complètement transformer ces vêtements.” Mais dans sa petite ville, personne ne comprenait vraiment sa démarche. “Il y avait un uniforme, et si vous ne portiez pas le même sweat à capuche Jack Wills que tout le monde, vous étiez une outsider.” Pas question pour autant de s’en soucier. “Le vintage est devenu mon petit refuge, ma fixation safe liée à mon TDAH”, ajoute-t-elle. “Je voulais partir à la chasse aux vêtements sans taille, avec des étiquettes à bas prix. Je voulais créer quelque chose à partir de toutes ces choses dont plus personne ne voulait.”
Lorsqu’elle s’installe à Londres pour étudier le journalisme, Jessica Temple découvre finalement une communauté créative qui, elle, la comprend. Sans formation dans la mode, elle ne se lance pourtant réellement dans le commerce qu’après avoir perdu son poste de directrice générale d’un cinéma de Dalston. Entre deux emplois à temps partiel, elle commence à vendre ses trouvailles dans des vide-greniers et de petits pop-up stores.
“J’avais un petit business à côté et je vendais un peu de tout, ici et là — surtout mes propres vêtements”, raconte-t-elle. “Je me souviens avoir poussé ce portant — bancal, branlant — tout le long de Dalston High Street pour aller jusqu’au pub.” Ses trouvailles font immédiatement sensation. “Je les vendais vraiment pas cher, babe. Je vendais des sacs Mombasa Yves Saint Laurent à moins de 200 livres.”
C’est lors de cette toute première vente de vêtements au Haggerston que Jessica Temple rencontre sa petite amie, la photographe Nora Nord. "Elle a acheté une paire de bottes Fidan Novruzova et m’a dit : Je ne trouve jamais de chaussures à ma taille ! Et moi, je lui ai dit : Moi non plus !”
Jessica Temple s’émeut lorsqu’elle raconte comment elles ont vu For The Soup grandir ensemble. Nora Nord a réalisé une grande partie des images qui ont contribué à construire l’identité de la marque depuis la chambre de Jessica. “Soup, c’est Jessica, mais Nora est là depuis le premier jour. Elle a porté les sacs. Elle a fait les valises. Elle m’a entassée dans des Uber. Elle est restée dix heures avec moi sur un marché”, ajoute-t-elle, les larmes aux yeux.
L’entreprise grandit d’abord lentement. “Je n’avais pas d’économies. Je n’avais pas de compte bancaire”, explique-t-elle. “Chaque décision devait être mûrement réfléchie. Pour chaque pièce, je me demandais : Est-ce que ça vaut vraiment mon argent ? Peu importe la croissance que j’ai connue depuis, cette question ne m’a jamais quittée.”

Nora Nord.
Même le nom For The Soup est né de ces difficultés et possède plusieurs significations. Dans un poème, Jessica Temple avait un jour écrit “bones for the soup ”, en référence à la manière dont “toutes ces choses dans la vie vous dévorent jusqu’à la chair, alors que tout le monde pense que la chair est la meilleure partie. Vous êtes réduit à rien. Et puis vous réalisez que c’est dans l’os que se trouve toute la saveur”.
Mais le nom possède aussi une dimension beaucoup plus littérale. Ayant grandi dans un milieu populaire, Jessica Temple se souvient : “Les banques alimentaires étaient extrêmement importantes pour moi. J’avais des tickets pour obtenir des repas.” “For The Soup” signifie donc aussi “pour la soupe populaire”, précise-t-elle avec un sourire. “Le rêve, c’est toujours d’utiliser l’argent généré par ces vêtements pour redonner quelque chose, afin que, de tous ces moments de luxe, puisse naître quelque chose qui ne devrait jamais avoir besoin d’être considéré comme un luxe.”
Vogue Recommande