Fosses-la-Ville: en faveur de saint Feuillen, l'heure des armes (de paix) et du recueillement a sonné
Les reliques sont descendues de leur écrin. Ce qui reste de saint Feuillen, l'évangélisateur irlandais, est exposé à la vénération de tous, dans des reliquaires déposés dans le chœur de la collégiale, derrière des bougies. Ce soir, c'est veillée d'armes. En fin d'après-midi, les arquebusiers, gardiens assermentés des reliques, inaugurent le tour de garde aux côtés des agriculteurs et des autorités communales. Suivent les compagnies, l'une derrière l'autre. Une délégation de chacune vient prendre son "quart", armes dressées et en silence, dans une posture recueillie.
La Saint-Feuillen n'est plus annoncée: elle commence ce soir.
À l'amorce de la veillée, l'abbé Félix Moussa Kone livre le sens de la démarche: "Dans toute chose de la vie, quand on pose un geste important, on s'assoit d'abord, on réfléchit, on essaie de calculer, on essaie de voir qu'est-ce qu'on peut faire", dit-il. Les intentions déposées dans la prière vont au-delà de Fosses. On invoque Feuillen pour les malades, les villages de la communauté et, finalement, le monde entier.
"Demandons la grâce par l'intermédiaire de st Feuillen pour que nous soyons comme lui des porteurs de paix et d'amour", poursuit l'abbé, dans un langage d'une touchante candeur. Dans la nef, la nuit finit par tomber et créer un clair-obscur enveloppant. La compagnie des Mamelouks attend son tour. Les Congolais suivront. La garde se transmet sans interruption.

"On pense à ceux qui auraient dû être là"
"Cette veillée, c'est vraiment un moment d'introspection, explique Christophe Bekaert, officier des Mamelouks. Ça peut être une prière ou une pensée pour pas mal de gens, vivants ou disparus." À Fosses, Marc Buchet est organiste, entre autres casquettes. À l'orgue, au jubé, il a joué une suite de l'Aria de Bach. La musique, après le fracas des rigaudons, a le don de décupler l'intériorité et d'accompagner les pensées vers l'invisible. Voyagent parmi les ors et entre les sculptures des airs de violoncelle et de cornemuse. "Cette veillée permet de se retrouver ensemble, croyants ou pas, en communion de prière", explique Marc Buchet. On prie à l'unisson, pour soi, ses proches, et pour le monde. Chacun dépose souffrances, deuils et espérances. "On pense beaucoup, malgré tout, à ceux qui auraient dû être là et qui sont partis, et à ceux qui, d'une Saint-Feuillen à l'autre, quittent les rangs", confie l'organiste. Il poursuit: "Veiller, c'est une façon de se préparer. On se dit: je vais vivre deux grands week-ends empreints de piété, et je les dois à un personnage qui est venu ici au VIIe siècle et qui a laissé son empreinte dans la cité", complète-t-il. Lui ressent un engouement pour le sacré. Il en veut pour preuve que, dans de nombreuses compagnies, par rapport à 2019, le nombre de marcheurs a augmenté. Comme si l'humble saint Feuillen, qui a donné sa vie pour l'amour, faisait plus encore figure de phare dans un monde où s'étiolent les repères.

"Les gens présents ce samedi soir ont eu envie de vivre quelque chose de pas forcément religieux, mais d'intense." Marc Buchet, organiste
Dans le chœur illuminé, tout le monde est concentré, tout le monde respecte les consignes et s'imprègne de l'intense moment présent, dans une collégiale gagnée par une étrange gravité où chacun semble avoir laissé le reste du monde à la porte. "On se dit, je suis là et j'espère que, dans sept ans, je serai encore là pour vivre ce moment fraternel en communauté", projette l'organiste. De vingt minutes en vingt minutes, Fosses a ainsi veillé son saint fondateur. Une dernière batterie roule sous les voûtes. Les plumes des colbacks se noient peu à peu dans le crépuscule. Depuis sept ans, Fosses attendait ce moment. En ce grand soir de septembre, elle vient de le retrouver.

Saint Feuillen, parmi mes étoiles
Mélanie, 47 ans, est sergente dans le peloton exclusivement féminin des Sentinelles. Comment a-t-elle vécu cette veillée ? "J'ai été scolarisée dans une école catholique en primaire, chez les jésuites, et j'ai été élevée par une grand-mère sicilienne aussi. Je devais me confesser tous les vendredis. Donc, j'ai baigné dans le catholicisme, mais je ne crois pas en Dieu." Puis, quelques lignes plus loin: "Ces 20 minutes de veillée sont passées très vite, je suis très étonnée d'ailleurs. Je dois avoir fait suffisamment de bêtises dans ma vie que pour ne pas avoir assez de temps avec 20 minutes […] je n'ai pas prié, mais par contre j'ai pensé. Je ne crois pas en Dieu, mais aux étoiles. D'ailleurs, régulièrement, je parle aux étoiles. Et ce soir, j'ai pensé à mes petites étoiles, à travers lesquelles Feuillen est quelque part passé."


Que la Saint-Feuillen soit ombrage dans la chaleur et lumière dans l'obscurité
Au cours de la bénédiction des armes, dimanche, la mémoire et la ferveur populaire se sont mêlées jusqu'au cri répété trois fois: "Vive Saint Feuillen !"
Après ce grand soir de recueillement au chevet des reliques, dans un silence d'abbaye, les tambours sont déjà de retour en la collégiale ce dimanche, à 10 heures Pendant de longues minutes, roulements et compagnies se serrent entre les colonnes. Le registre a changé. La veillée a cédé la place à une cérémonie pleine et entière. En ce 25e dimanche du Temps ordinaire, l'abbé Félix Moussa Kone trouve du sens à donner dans la parabole des ouvriers de la vigne et de la 11e heure, tirée de l'Évangile selon saint Matthieu. Une parabole où ceux qui arrivent les derniers reçoivent la même pièce d'argent que les premiers arrivés.
De la lumineuse cohorte des marcheurs, le prêtre drapé de rouge ne veut voir que des ouvriers au service de la vigne céleste. Et d'exhorter le Seigneur, dans sa prière de bénédiction, à être favorable à ces marcheurs qui vont se mettre en route dans les pas de saint Feuillen. "Dirige leur chemin. Sois pour eux un ombrage dans la chaleur du jour. Une lumière dans l'obscurité de la nuit et un soulagement dans la fatigue, afin qu'ils parviennent, heureusement sous ta garde, au terme de leur route", conclut le célébrant.
Quatre intentions de prière accompagnent la célébration: pour la paix et la fraternité, pour la ferveur et pour la joie. Pour celles et ceux qui permettent la procession, en la préparant de longue date. Et, enfin, pour les jeunes et les enfants qui marchent déjà dans les pas de saint Feuillen.

Bivouacs sous la pluie
Puis les paroissiens et pèlerins se donnent chaleureusement la paix. Et comme si ce geste avait encore besoin d'une voix, la collégiale se met alors à vibrer. Une première fois: "Vive saint Feuillen !" retentit, puis une deuxième: "Vive saint Feuillen !" Et une troisième, plus ample, portée par toute l'assemblée: "Vive saint Feuillen !"
Répété trois fois, crescendo, le même cri sous les voûtes fait éclater la ferveur collective. Les fusils, les tromblons, les sabres et les épées qui, la veille, ont entouré silencieusement les reliques, sont désormais rassemblés pour recevoir la bénédiction.
La cérémonie s'achève. Sa musique a été composée par Bernard Buchet, musicien disparu il y a 49 ans. Ce dimanche, elle était toujours là, portée par les générations suivantes. Les tambours se remettent alors à fracasser les oreilles des anges et les marbres des autels. Une à une, les batteries quittent la collégiale et entraînent les marcheurs, d'abord vers une salve générale sur la place du Chapitre, ensuite vers leur bivouac, sous la pluie.
Quelque chose demeure de ce dimanche de bénédiction lançant la St-Feuillen. Ce quelque chose, plus fort que la mort, c'est la présence des absents dans la mémoire des vivants. Et c'est pour cette raison que chaque compagnie est allée honorer les défunts au cimetière.

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