Gavarnie : cette muraille unique au monde dont les habitants et les troupeaux des vallées Toyes et aragonaises s’accommodent depuis toujours

Gavarnie : cette muraille unique au monde dont les habitants et les troupeaux des vallées Toyes et aragonaises s’accommodent depuis toujours

l'essentiel Seul site de France métropolitaine à être inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco à la fois pour ses paysages naturels et culturels, Gavarnie et le mont Perdu sont un territoire à part, avec ce colosse de pierre qui barre l’horizon du haut de ses 3 000 m, d’où s’échappe la plus haute cascade d’Europe, et ses hommes et femmes qui se sont affranchis de cette barrière de tout temps, entre voisins aragonais et Toys.

Raconter Gavarnie est une chimère tant ce décor unique se vit, s'enracine en chacun de ceux qui cheminent sur ces terres. Victor Hugo aura essayé, décrivant "une montagne et une muraille tout à la fois ; c’est l’édifice le plus mystérieux du plus mystérieux des architectes ; c’est le Colosseum de la nature ; c’est Gavarnie !" Un colosse majestueux, un géant de pierre avec ses failles d'où s'échappe notamment la plus grande cascade de France, dont les eaux plongent sur 420 m de haut.

Des interstices où les femmes et les hommes aussi se sont frayé un chemin. Pas forcément par la brèche taillée par la lame de Durandal, l'épée de Roland, le neveu de Charlemagne, lors de la bataille de Roncevaux, aujourd'hui prisée des randonneurs. Mais davantage par le port de Boucharo, celui de la Canaou au-dessus d'Héas ou encore via Bielsa.

Une double inscription à l'Unesco unique en métropole

Car depuis bientôt trente ans, si Gavarnie est inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco, ce n'est pas seul mais aux côtés de l'ibérique Mont-Perdu, avec qui il compose un seul et même territoire, affranchi des frontières administratives. "D'un côté, on a Gavarnie avec ses cirques (outre le principal, ceux de Troumouse et d'Estaubé valent la promenade) et de l'autre les canyons et les vires aragonais. C'est un site unique au monde en termes de géologie et de culture qui lui a valu la double inscription, explique Patrice de Bellefon, guide de haute montagne et instigateur de cette candidature avec l'association constituée en ce but. Gavarnie, c'est une rareté dans le monde dont l'érosion a permis la lecture. C'est au-delà de la carte postale. Il faut prendre le temps de comprendre ce qu'est Gavarnie, sa biodiversité extrêmement riche, ses couches de roches superposées qui racontent leur parcours. Au final, ce massif du Mont-Perdu, le plus haut derrière la Maladeta, le plus intense, c'est un seul et même univers."

Même en temps de guerre, l'accès ne sera jamais fermé

Une histoire riche humainement aussi pour ce territoire longtemps enclavé. Les premières voitures n'immobiliseront leurs chevaux à Gavarnie qu'en 1864. Pour le hameau d'Héas, la route n'ouvrira même que dans les années 1950. Conséquence, longtemps les échanges se sont orientés du nord au sud, entre la vallée du Barège (le pays Toy) et celles de Torla et Broto en Aragon. "Tout Gavarnie allait aux fêtes de Torla. Et vice-versa. C'étaient de vrais voisins. Culturellement et commercialement, cette frontière naturelle n'a jamais été une barrière et la relation était naturelle", résume Patrice de Bellefon. Si au départ, les échanges se cantonnent aux denrées nécessaires aux uns et aux autres, les passages via le massif donnent même matière à un négoce international. Pour preuve, cette avalanche rapportée par le pyrénéiste Ramond au XVIIIe siècle qui emportera plus d'une centaine de mulets chargés à Boucharo. Longtemps, la monnaie jaquèse d'Aragon sera la seule ayant cours dans la vallée du Barège. 

Par ailleurs, jamais dans l'histoire ces accès ne seront fermés, en temps de paix comme en temps de guerre entre les royaumes. Même si aujourd'hui, le commerce et les hommes préfèrent la route aux chemins, malgré les quatre heures nécessaires pour rallier les vallées voisines par les tunnels du Pourtalet ou de Bielsa.

Chaque année, autour du 20 juillet, les troupeaux aragonais grimpent via le lac de la Bernatoire pour gagner les vertes prairies de la vallée d'Ossoue.
Chaque année, autour du 20 juillet, les troupeaux aragonais grimpent via le lac de la Bernatoire pour gagner les vertes prairies de la vallée d'Ossoue. NR - ANDY BARREJOT

Les troupeaux ibères poussent leurs cornes

Seuls les troupeaux répètent chaque été le chemin. À l'occasion de la transhumance de la Bernatoire, les vaches de la vallée de Broto rallient les estives d'Ossoue, sur la foi du traité de Bayonne, signé en 1856 et qui scelle d'autres accords transfrontaliers, "les lies et passeries". "C'est un lien de confiance entre éleveurs qui perdure depuis toujours, se réjouit Raymond Bayle, président de la commission syndicale de la vallée du Barège. Le jour où passent les vaches par le col de la Bernatoire, on partage un grand repas. Cette amitié se renforce." Pour les éleveurs aragonais, cette transhumance revêt un double enjeu : "C'est très important pour nous d'un point de vue économique car l'eau manque chez nous et nous avons besoin de ces prairies, de cette herbe, de cette eau pour nos bêtes, détaille Enrique Jamon, son homologue de la mancomunidad de la vallée de Broto. C'est aussi un héritage émotionnel, une tradition de nos grands-pères, de nos aïeux. Nous sommes heureux de contribuer à poursuivre cette histoire avec nos amis français." 

Les Espagnols plébiscitent Gavarnie

Signe de cette proximité qui perdure, les Espagnols sont les premiers visiteurs à Gavarnie derrière les Français. "Il y a beaucoup de curiosité chez eux pour ce site qui fait référence et dont on parle dans les livres de géologie, plaide le maire de Gèdre-Gavarnie, Claude Trescazes, gestionnaire d'un camping. On accueille des Espagnols tout au long de l'année, avec aussi la quête d'une certaine fraîcheur durant l'été. Cette inscription au patrimoine mondial sur deux pays et deux classements authentifie cette histoire et cette culture communes, qui se retrouvent dans le commerce, l'architecture, l'agriculture, avec les mêmes pratiques." Et qui sait, demain, un vrai jumelage pour sceller ces ponts par-delà la montagne...