Guerre en Ukraine : des drones ukrainiens privés de connexion au réseau Starlink, un coup dur sur lequel plane l'ombre de Washington

Guerre en Ukraine : des drones ukrainiens privés de connexion au réseau Starlink, un coup dur sur lequel plane l'ombre de Washington

Le réseau d'internet satellitaire de SpaceX est un outil crucial pour l'armée ukrainienne. Les restrictions observées affectent les drones volant au-delà d'une certaine vitesse, pénalisant des attaques à moyenne portée mais aussi la défense aérienne. Volodymyr Zelensky appelle l'entreprise d'Elon Musk à y remédier.

France Télévisions

Publié le 14/10/2026 19:48

Temps de lecture : 6min

Des soldats ukrainiens de la 61e brigade mécanisée équipés d'un terminal Starlink durant des exercices dans la région de Tchernihiv (Ukraine), en juin 2023 (MAXYM MARUSENKO / NURPHOTO / AFP)
Des soldats ukrainiens de la 61e brigade mécanisée équipés d'un terminal Starlink durant des exercices dans la région de Tchernihiv (Ukraine), en juin 2023 (MAXYM MARUSENKO / NURPHOTO / AFP)

Les Etats-Unis ont-ils décidé d'aveugler les drones ukrainiens ? Le fonctionnement de certains terminaux du réseau d'internet satellitaire Starlink semble avoir été restreint, dans la nuit du mardi 13 au mercredi 14 octobre. Le bridage concerne le service sécurisé Starshield, utilisé par les armées pour une multitude d'usages (drones, imagerie, mises à jour logicielles...). Le fonctionnement des terminaux circulant à plus de 160 km/h est désormais impossible, a déclaré Serhiï Beskrestnov, un conseiller technologique du président Volodymyr Zelensky. Ce qui pénalise de très nombreux drones utilisés par Kiev.

Son court message a été très largement commenté mercredi, illustrant l'importance de Starshield pour l'armée ukrainienne. Les terminaux Starlink permettent en effet d'obtenir une connexion haut débit à internet même dans des zones isolées. Kiev s'en sert en particulier pour la communication entre ses troupes, et des antennes équipent aussi certains drones, particulièrement à moyenne portée, et des drones intercepteurs utilisés dans le cadre de la défense aérienne.

"Des gens vont mourir, bien sûr, si les attaques continuent et si Starlink ne fonctionne pas", a insisté Volodymyr Zelensky lui-même, mercredi soir, dans une interview au journaliste britannique Piers Morgan dont des extraits ont été mis en ligne. "J'espère vraiment qu'il s'agit d'une erreur, peut-être d'un problème technique majeur, je ne sais pas, mais nous demandons que le service soit rétabli", a déclaré le président ukrainien au journaliste, qui lui demandait quel était son message à Elon Musk, patron de SpaceX, l'entreprise qui commercialise Starlink.

"Ce système de communication fourni par Starlink, c'est la colonne vertébrale de la majorité des opérations qui sont conduites par les forces ukrainiennes, explique à franceinfo Alain de Neve, chercheur à l'Institut royal de défense de Bruxelles (Belgique). Il permet la coordination, les échanges de données et les mises à jour. Si l'on baisse la qualité du rafraîchissement des communications, cela perturbe complètement le déroulement d'une mission, et certaines doivent être annulées."

Des incidents ont déjà été rapportés. Le 7e corps de réaction rapide a signalé que des communications avaient été interrompues pendant 10 à 20 secondes, alors que les drones volaient à une vitesse de 110-120 km/h. Le lancement des drones à grande vitesse, qui permettent de viser des cibles à moyenne portée, est devenu presque impossible. "Une connexion instable rend impossible le lancement de ces appareils ou leur utilisation prévue", explique cette unité de forces d'assaut. Une partie des missions a dû être annulée près de Houliaïpole, une localité de la région de Zaporijjia.

Le média Ukrainska pravda, de son côté, dit avoir reçu d'un officier une vidéo sur laquelle deux drones ukrainiens volant au-dessus des nuages perdent subitement leur connexion. Fin de la mission. "Notre chef d'unité de drones a signalé ce matin lors d'une réunion que les partenaires avaient limité la vitesse de Starshield", a également commenté une source interrogée par ce site. Un autre commandant, interrogé par le média public ukrainien Suspilne, a prévenu que les pilotes de drones à grande vitesse avaient reçu l'ordre de ne pas dépasser 160 km/h, puis même 100 km/h : selon ce militaire, "le centre de contrôle est en train de tester la vitesse de vol maximale" afin d'éviter une perte de connexion.

Ces restrictions ne modifient pas la donne pour les frappes de longue portée, qui "reposent sur un système de navigation inertielle avec un gyroscope", précise Alain De Neve, "ce qui leur permet de fonctionner en autonomie". D'ailleurs, elles n'ont pas empêché Kiev de frapper, dans la nuit de mardi à mercredi, un important centre de données de la banque Sberbank, dans la région russe de Saratov.

A l'inverse, sur la ligne de front, de nombreux drones à plus courte portée sont directement connectés à internet par des fibres optiques, afin de contourner le brouillage déployé par les Russes. Mais cela représente un poids pour l'appareil, qui "réduit d'autant la charge explosive", explique Alain de Neve. "C'est la raison pour laquelle il reste avantageux de pouvoir recourir à la coordination par signaux Starlink, quitte à adapter continuellement les interfaces", poursuit le chercheur, qui souligne la réactivité habituellement "très forte" de SpaceX. Devoir s'en passer affecte les capacités offensives mais aussi défensives de l'Ukraine.

"Par leurs décisions, nos partenaires nous privent de l'une des rares chances que nous avons de défendre le pays contre les drones Shahed à réaction."

Serhiï Beskrestnov, conseiller de Volodymyr Zelensky

sur les réseaux sociaux

Aucune perturbation n'a été rapportée sur les terminaux fixes ou sur le service commercial Starlink. Plusieurs experts estiment donc que la responsabilité n'incombe pas à SpaceX mais au Département d'Etat américain, qui a signé le contrat officiel pour fournir ces services Starshield. Le ministère de la Défense ukrainien a fait savoir qu'il était en contact avec les Etats-Unis, SpaceX et l'Otan, selon plusieurs médias ukrainiens.

"Nos forces de défense n'ont pas été prévenues de cette restriction, ce qui a entraîné la perturbation de plusieurs missions. De toute évidence, cette mesure ne peut être une coïncidence et est liée à la situation politique actuelle", a commenté Serhiï Beskrestnov. A ce stade, les accusations ukrainiennes n'ont pas été confirmées par Starlink ou le Pentagone. Il est également trop tôt pour savoir si ces restrictions vont s'inscrire dans la durée. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a pour sa part affirmé que Moscou n'avait pas connaissance de restrictions sur le fonctionnement de Starlink en Ukraine.

Elon Musk avait fourni des systèmes Starlink à l'Ukraine dès le début de l'invasion russe à grande échelle, en février 2022. La Russie avait ensuite également obtenu des antennes pour ses troupes. En février dernier, les terminaux utilisés par Moscou avaient été bloqués par Starlink, à la demande du gouvernement ukrainien, ce qui avait déstabilisé le front russe. La transmission de données à haut débit est vitale pour les armées modernes, de plus en plus attentives à cet enjeu de souveraineté. Moscou mise désormais sur le déploiement de sa constellation Rassvet, censée lui assurer une pleine autonomie dans le domaine.

Et Kiev, de son côté, tente d'avancer sur son propre projet, UASAT-Nano. "Les premiers prototypes sont prévus au printemps de l'année prochaine", souligne Alain de Neve. "La question est donc celle du calendrier et des moyens financiers. Mais il est certain que l'Ukraine va tenter de s'affranchir autant que possible de Starlink à moyen terme."

Les déclarations de Kiev surviennent dans un contexte diplomatique déjà tendu, et de craintes plus larges sur le soutien américain à l'Ukraine. Volodymyr Zelensky a déclaré mardi que son pays n'avait pas été informé par ses partenaires de frappes russes à venir, au moins à deux reprises. Une centrale thermique de Kiev a notamment été touchée au missile balistique, sans aucun avertissement, selon le dirigeant. Kiev reçoit traditionnellement des alertes émises par le système Battlespace Command and Control Center (BC3), exploité par l'armée américaine et l'Otan. Ce qui permet à la défense ukrainienne d'activer des alertes et de frapper elle-même les cibles.

En guise d'explication, Washington a invoqué les conditions météorologiques, selon les médias Politico et CBS. Dans la nuit de mardi à mercredi, à nouveau, l'Ukraine n'a pas reçu d'avertissement avant une première vague de missiles balistiques. Mais elle a bien été prévenue des trois vagues suivantes, a précisé mercredi le porte-parole des forces armées, Iouri Ignat. L'UE, pour sa part, a déclaré qu'elle ne disposait d'aucune indication suggérant une interruption du partage de renseignement par les Etats-Unis avec l'Ukraine.

Quoi qu'il en soit, ces tensions apparaissent à l'approche des élections de mi-mandat aux Etats-Unis, alors que le coût des carburants s'est invité dans la campagne de ce scrutin crucial pour Donald Trump. En difficulté, le président américain a récemment dévoilé un futur accord avec Moscou afin d'obtenir la livraison massive de diesel. Mais cet objectif se heurte à la réalité du terrain : les raffineries russes sont régulièrement pilonnées par les drones ukrainiens, provoquant pénuries et difficultés logistiques.

Mécontent de l'insistance de Kiev à cibler les sites pétroliers en Russie, Donald Trump a aussi suggéré samedi que l'Ukraine devrait "se doter d'un nouveau dirigeant". "L'attitude très erratique de l'administration Trump nous pousse aujourd'hui à nous poser ces questions", résume Alain de Neve. Sans exclure que le bridage de Starlink soit un potentiel "signal" adressé par Washington adressé à l'intention des autorités ukrainiennes.

Vous pouvez désormais privilégier l'affichage des articles de franceinfo dans les résultats de recherche Google. Comment ça marche ?

Shorts

  • Pourquoi l'Europe achète toujours du gaz russe ?

    • 3 min

  • Le mouvement des lycéens va-t-il continuer à la rentrée ?

    • 2 min

  • Une fausse Fête de la musique pour convaincre les Anglais de venir manifester

    • 2 min

  • Moins de bébés à cause des téléphones portables ?

    • 3 min

  • Isak, 8 ans, court avec une prothèse sur le "20 Kids" de Paris un an après son amputation pour inspirer d'autres enfants

    • 2 min

  • Du béton qui absorbe le CO2 !

    • 3 min

  • La "True Crime Community", une menace en hausse

    • 2 min

  • Au moins 7 morts en Ukraine après une attaque sans alerte

    • 2 min

  • Le collégien d’Aubagne influencé par les tueries de masse

    • 2 min

  • La police turque prend le contrôle du siège de la principale chaîne de télévision d'opposition

    • 2 min

  • La campagne présidentielle va-t-elle plomber les discussions budgétaires ?

    • 3 min

  • Tempête au Chili : chaos dans les rues de Santiago

    • 1 min

  • Une prof de maths pour assurer un cours de français

    • 4 min

  • Dans les manifestations, la Gen Z a peur de l'avenir

    • 1 min

  • Roland Lescure : "II faudra qu'on équilibre le budget si on dépense plus pour la jeunesse"

    • 2 min

  • Un américain chute d'un grand huit dans un parc d'attractions

    • 3 min

  • Un corps oublié 14 ans à la morgue

    • 2 min

  • Streetfighter de retour au cinéma

    • 1 min

  • Le pape Léon XIV opéré sans complications d'un nodule cancéreux au poumon

    • 1 min

  • La loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles adoptée à l'unanimité des votants à l'Assemblée

    • 2 min

  • Supermarchés piratés, comment les hackers ont trouvé la faille ?

    • 3 min

  • Des routines à la Nadal d'un grand espoir français pour les JO de Los Angeles en 2028

    • 2 min

  • Cyril Jonard et une partie de l'équipe de France de parajudo initient des jeunes à leur sport

    • 1 min

  • Au Porge, trois mois après, rien n’a bougé pour les sinistrés

    • 2 min

  • Thélyson Orélien reconnaît des plagiats, mais conteste l'usage de l'IA dans son roman

    • 2 min

  • Fortes pluies : conséquences en cascade du phénomène El Niño

    • 1 min

  • Manifestations, les lycéens maintiennent la pression

    • 3 min

  • "Dans une France d'héritiers, les enfants d'ouvriers n'ont que l'école pour réussir, sauf qu'elle est cassée" : Usul, chroniqueur et vidéaste

    • 3 min

  • Le collégien d'Aubagne inspiré par des tueurs de masse sur Internet ?

    • 2 min

  • Accident tragique dans un parc d'attractions aux États-Unis

    • 2 min