"Il y a probablement des malades de longue durée qui profitent du système, mais il y a surtout une énorme souffrance"
Les mesures visant à renforcer le contrôle et le retour au travail des malades de longue durée commencent à porter leurs fruits. Entre janvier et mai 2026, le nombre de personnes qui ont basculé dans l'invalidité (l'incapacité de travail de plus d'un an) a diminué dans les trois grandes mutualités du pays (Solidaris, Mutualités libres et Mutualité chrétienne), annonçaient ces dernières, début septembre. Dans le même temps, les fins de reconnaissance de l'incapacité de travail après contrôle sont en forte hausse.
Dans le cadre des négociations budgétaires, le gouvernement fédéral pourrait décider d'une nouvelle salve de mesures, alors que le coût des indemnités d'incapacité de travail a dépassé les 10 milliards d'euros en 2025 (pour 576 000 personnes concernées).
L'Observatoire des maladies chroniques (composé d'experts qui conseillent le gouvernement) a cependant mis en garde. "Une approche principalement sanctionnatrice", comme celle qui est mise en œuvre pour le moment, "comporte des risques pour le rétablissement et la réintégration durable", écrivait-il dans un avis rendu début août. "Les personnes atteintes d'une maladie chronique se trouvent souvent déjà dans une situation […] vulnérable. Un stress supplémentaire, l'incertitude et la peur peuvent compliquer le processus de rétablissement."
Des experts dénoncent "la stigmatisation et la méfiance" dont font l'objet les malades de longue duréeAprès une agression verbale à l'école
"Il y a probablement des gens qui exagèrent et qui profitent du système, mais il y a surtout une énorme souffrance", témoigne Véronique (prénom d'emprunt), 55 ans. Cette enseignante d'anglais et de néerlandais souffre d'un burn-out (épuisement professionnel) depuis le mois de février. La maladie s'est déclenchée après une violente agression verbale d'un parent d'élève, raconte-t-elle.
"Les trois premiers mois, j'étais complètement liquidée. Même sortir de mon lit, c'était compliqué. La première chose que j'ai ressentie, c'est une énorme culpabilité. Je me disais : je suis en bonne santé, mais je n'arrive à rien faire. Je culpabilisais par rapport à mon mari qui a dû tout assumer dans la maison, par rapport à mes collègues et à ma direction. La culpabilité est présente tout le temps." Alors, elle fait sienne la mise en garde de l'Observatoire des maladies chroniques : "Certaines mesures sont une fausse bonne idée", selon elle.
guillementJe culpabilisais par rapport à mon mari qui a dû tout assumer dans la maison, par rapport à mes collègues et à ma direction. La culpabilité est présente tout le temps.
Grâce à l'initiative Rebondir Ensemble – lancée le 21 septembre par l'ASBL Job & Sense (1) –, elle a rencontré d'autres personnes en incapacité de travail. Un témoignage l'a particulièrement marquée.
"Une dame expliquait que le cancer lui était tombé dessus alors qu'elle venait d'avoir son bébé, qu'elle était indépendante… Elle a tout perdu. Dans l'enseignement, je trouve qu'on est bien encadrés. Je ne crois pas que ce soit la même chose dans le privé. Énormément de gens tombent dans la précarité à cause de la perte de revenus. Il ne faut pas croire que tous les gens en arrêt de travail de longue durée se complaisent dans cette situation. Ce sont des gens qui souffrent réellement."
Reconversion professionnelle en cours
Véronique, elle, "commence à sortir la tête de l'eau" et a entamé une reconversion professionnelle. "Je me suis rendu compte que l'enseignement, c'est mort pour moi. Je ne peux plus, je ne veux plus. J'ai donné tout ce que je pouvais pour l'enseignement, mais je ne trouve plus de sens dans ce que je fais."
"Je suis très enthousiaste à l'idée d'avoir un boulot qui puisse enfin m'épanouir, qui rencontre mes valeurs, dans lequel je pourrais retrouver du sens, termine-t-elle. La question de l'âge me travaille. Mais lors du lancement de Rebondir Ensemble, il y avait une personne venue témoigner d'une reconversion à 58 ans. C'est la preuve que c'est possible."
"Nous envisageons une saison grippale peut-être quelque peu décalée" : la grippe en 10 questions/réponses(1) Job & Sense est une ASBL spécialisée dans la reconversion professionnelle. Elle propose, entre autres, des ateliers et dispense des conseils pratiques, en cherchant à "redonner du sens" à l'activité professionnelle des gens. Le 21 septembre, elle lançait Rebondir Ensemble, une plateforme de rencontres et de partage d'expériences entre personnes en incapacité de travail.
"En tant qu'indépendante, c'est compliqué de se retrouver avec une aide qui n'est pas suffisante"
Colienne De Plaen, 41 ans, souffre de douleurs chroniques dans le bas du dos depuis un accident – une violente chute dans une cave – survenu en mai 2024.
Un mois et demi après cet événement, elle reprenait déjà le travail à mi-temps. Elle est psychologue et kinésiologue indépendante à Sterrebeek, en périphérie bruxelloise. "J'adore mon boulot. Ça a été ma chance", sourit-elle. Si "une crise de douleurs" l'a encore arrêtée cet été durant deux mois, son état, globalement, s'améliore. "Ce qui est compliqué avec la douleur chronique, c'est qu'il y a tout le temps des hauts et des bas. J'ai eu mal quotidiennement pendant deux ans de manière assez violente. À présent, la douleur est moins intense et, surtout, beaucoup plus gérable. Et psychologiquement, je vais vraiment mieux."
Elle n'est toutefois pas encore prête à reprendre le collier à temps plein, pour autant qu'elle le soit un jour. Et cela, manifestement, la première médecin-conseil de la mutualité qu'elle a rencontrée pour l'évaluation de son incapacité a eu du mal à l'entendre.
guillementLe gouvernement prend des mesures positives, mais il doit être vigilant à ne pas ajouter de la charge psychologique aux malades.
"J'ai eu des rendez-vous très rapprochés avec elle. C'était infernal parce que j'avais encore très mal. Quand je ne travaillais pas, je passais mon temps allongée ou en rendez-vous médical. Avec cette médecin-conseil, c'était du contrôle pur et dur. On ne se comprenait pas. Elle essayait de me faire reprendre à temps plein, alors que, moi, je trouvais déjà incroyable d'être à mi-temps." Colienne est aujourd'hui suivie par un autre médecin-conseil, avec qui la relation est bonne.
En incapacité de travail à plus de 66 %
"Il est normal que le gouvernement essaie de récupérer de l'argent en contrôlant les personnes en incapacité de travail, poursuit-elle. Beaucoup de gens sont en incapacité et ne devraient plus l'être, c'est clair. Le gouvernement prend des mesures positives. Maintenant, il doit être vigilant. Cela m'a affectée d'être contrôlée dans un moment qui n'était pas du tout adapté. Ça a été très difficile à vivre. Vous êtes dans une souffrance gigantesque et on vous demande de justifier cette souffrance. C'est inhumain. Quand quelqu'un est fragile, il faut être vigilant à ne pas encore ajouter de la charge psychologique. Cela peut avoir un impact très négatif", alerte-t-elle avec son expérience de psychologue.
"Je le vis super mal, mais le corps nous envoie des signaux" : un phénomène de santé qui touche de nombreuses femmes reste encore méconnuColienne De Plaen a pour le moment une reconnaissance d'incapacité de travail à plus de 66 % et touche en conséquence une indemnité mensuelle brute, mais elle juge le montant trop faible. "C'est l'enfer, lance-t-elle. On ne va pas se le cacher, la situation financière est très compliquée." Le deuxième revenu à la maison est donc indispensable, mais "pas suffisant". Elle a d'ailleurs dû demander le report du paiement de ses cotisations sociales. "En tant qu'indépendante, c'est hypercompliqué de se retrouver avec une aide qui n'est pas du tout suffisante." Et là aussi, elle invite le gouvernement à prendre des mesures adaptées.
"La reprise du travail était un retour à la vie normale"
Le diagnostic est tombé le 30 décembre 2025 à la suite d'une mammographie de dépistage : carcinome canalaire in situ, un cancer du sein pris à un stade précoce. Vinciane (prénom d'emprunt), 55 ans, a été opérée avec succès le 24 février, puis a été traitée par radiothérapie.
Employée administrative dans un hôpital wallon, elle a arrêté de travailler trois semaines avant l'opération, le 3 février. L'anxiété liée à son état de santé ne lui permettait plus de continuer. "La direction du service et les collègues ont été très compréhensifs, sourit-elle. Et puis, j'avais bien préparé mes dossiers pour la transmission."
Lectrice assidue de la presse, elle a suivi de près les mesures prises par le gouvernement pour renforcer le retour au travail des personnes en incapacité. "Quand on se retrouve avec une maladie, le message que l'on comprend, c'est qu'on ne pourra pas rester malade longtemps… Ça a quelque chose d'un peu angoissant, dit-elle. J'ai eu la chance de ne pas avoir des traitements très longs. Mais j'en connais d'autres qui sont à l'arrêt depuis deux ans. Pour eux, c'est plus compliqué à vivre."
Atteint de la maladie de Charcot, Gwen crée un site "pour éviter aux autres de perdre du temps""J'ai commencé à m'interroger en juillet sur mon retour au travail. Je voulais pouvoir retrouver une vie sociale, passer à autre chose. Une fois que les séquelles s'estompent petit à petit – pour moi, c'était surtout la fatigue –, on commence à tourner en rond chez soi, d'autant que je vis seule. La reprise du travail était un retour à la vie normale."
La bienveillance des médecins
Vinciane dit avoir ressenti "beaucoup de bienveillance", tant de la part de la médecine du travail (mandatée par son employeur) que de sa mutualité (via le médecin-conseil et la coordinatrice de retour au travail). "Il n'y a pas de pression pour reprendre. Je ne sais pas s'ils ont le même discours avec tout le monde, mais, dans le cas d'un cancer, ils ont tous insisté sur le fait que je n'avais pas traversé quelque chose d'anodin et qu'il fallait que je réfléchisse bien avant de reprendre."
La seule convocation qu'elle a reçue dans son parcours est celle de la médecin-conseil de la mutualité, mais après sa reprise à temps partiel. "Elle voulait savoir si ça se passait bien, comment je me sentais."
guillementQuand on se retrouve avec une maladie, le message que l'on comprend, c'est qu'on ne pourra pas rester malade longtemps… Ça a quelque chose d'angoissant.
De manière inattendue, la pression pour le retour au travail est venue de quelques proches. "Certains dans mon entourage m'ont demandé quasi le lendemain de l'opération quand je reprenais… Je pense que, dans la tête des gens, le fait de retravailler veut dire qu'on n'est plus malade, et cela les rassure eux. Leur démarche était peut-être bienveillante, mais je ne l'ai pas prise comme cela. Il faut lire le livre de Delphine Remy, Être là. On se rend compte que, dans toutes sortes de maladies, l'entourage peut être culpabilisant."
Vinciane a finalement effectué son retour le 17 août en temps partiel médical, à raison de trois jours par semaine. Son certificat d'incapacité s'est achevé le 20 septembre, mais elle maintient ce rythme de travail en posant deux jours de congé par semaine. Elle espère repasser à temps plein en janvier si son état le lui permet.
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