Incendies en France: «Plus qu'une gestion de crise, c'est une gestion des risques qu'il faut»
Les incendies en France ne sont toujours pas maîtrisés et mobilisent des moyens renforcés. Tout cela dans un contexte marqué par la sécheresse et de multiples canicules, dont une quatrième devrait débuter la semaine prochaine. Ces défis vont s'accroître avec le dérèglement climatique. Plus qu'une gestion de crise, c'est la gestion des risques qui doit être centrale, soulignent certains scientifiques. L'aménagement des territoires doit être au cœur des politiques locales, explique la spécialiste de la gestion sociale de l’environnement, Pauline Vilain-Carlotti, directrice d’études risque d’incendie de forêt au bureau d’études Warucene et auteure de L’Épreuve du feu. Habiter autrement la Terre aux éditions Flammarion.
RFI : Quelle est votre analyse par rapport aux feux de forêts qui sont en cours ? Est-ce la pire situation qu'ait connue la France jusqu'ici ?
Pauline Vilain Carlotti : Un été pareil, c'est du jamais vu en France. Autant d'incendies d'une telle ampleur de manière simultanée sur la quasi-totalité du territoire national, en tout cas dans des régions qui normalement ne brûlent pas ou peu, comme Fontainebleau ou la Bretagne, c'est vraiment l'été de tous les incendies. La situation est assez dramatique, notamment en termes de gestion de crise, parce que cela devient très compliqué pour les pompiers de prévoir la suite de la saison afin de pouvoir tenir. Nous parlons de gens qui vont avoir besoin de se reposer à un moment. Nous avons des colonnes de renforts qui partent dans tous les sens, dans tous les départements. Les mécanismes de solidarité risquent d'être poussés à bout.
Quels sont les derniers exemples en date de mécanismes de solidarité ?
Les pompiers sont des fonctionnaires territoriaux ou des volontaires, c'est-à-dire qu'ils sont basés par département. Ils se déploient sur le département auquel ils sont affectés. Dans les situations de tension, il y a des colonnes de renforts qui sont envoyées d'autres départements pour aller soutenir les pompiers sur les fronts de flammes. Nous l'avons vu avec les incendies de Fontainebleau, nous avons eu des renforts de pompiers venus de la zone méditerranéenne ou des pompiers de Corse qui viennent sur le continent. Il y a des échanges qui se font pour venir consolider les forces de lutte en fonction des points chauds et des incendies en cours. Le problème, c'est qu'actuellement, nous allons arriver rapidement au bout des moyens possibles en termes de solidarité entre pompiers, parce que tous les personnels vont se retrouver épuisés alors que la situation risque de se poursuivre encore pendant un moment. Nous ne sommes que le 26 juillet.
Selon vous, la crise que l'on traverse est-elle révélatrice d'un problème d'adaptation en France ?
Oui, mais pas seulement. C'est-à-dire que l'adaptation au changement climatique, c'est, on va dire, une thématique en vogue qui a émergé ces dernières années. La crise que nous subissons actuellement est plutôt liée à un déficit de prévention et de planification sur le plan des incendies, alors que les scientifiques ont alerté sur le sujet depuis longtemps. J'ai fait ma thèse sur les incendies de forêt, soutenue en 2015, dans laquelle je pointais du doigt l'ensemble des défaillances que nous constatons en matière de prévention et de planification urbaine. Le risque d'incendies de forêt est un impensé de l'urbanisme. Aujourd'hui, nous avons 286 plans de prévention des risques opposables à l'urbanisme pour l'incendie de forêt pour 7 000 communes exposées. À titre de comparaison, concernant les inondations – un aléa beaucoup mieux pris en compte dans l'aménagement du territoire –, nous avons plus de 11 000 plans de prévention du risque d'inondation en France. C'est dire à quel point nous n'avons pas du tout saisi l'urgence d'intégrer l'incendie à l'urbanisme. Aujourd'hui, nous nous rendons compte que, dans une situation exacerbée par le changement climatique – et notamment les conditions météorologiques que nous connaissons depuis fin mai avec des vagues de chaleur intenses, du jamais vu, ou encore une sécheresse qui favorise la dessiccation [déshydratation conduisant à une grande perte d'eau, NDLR] des plantes et fournit un matériau combustible qui pourrait être disponible pour des incendies –, le manque de préparation des territoires, par-delà la question de l'adaptation au changement climatique qui est plus générale, est particulièrement délétère.
On sait que le réchauffement climatique est notre plus grand défi. En qualité de docteur en géographie, que demandez-vous aux autorités ?
De commencer à penser l'amont et de ne pas être tout le temps dans la gestion de crise, au moment où l'incendie arrive. La gestion des risques, c'est prévoir l'incertitude. Le risque est par essence une incertitude. C'est la probabilité d'occurrence d'un aléa, quelque chose de plus ou moins lié au hasard, sur lequel nous avons plus ou moins de maîtrise. Pour l'incendie de forêt, c'est particulier parce que nous avons une certaine maîtrise, dans la mesure où nous mettons nous-mêmes le feu dans plus de 90 % des cas. Prévoir cet aléa, c'est prévoir la probabilité que le feu puisse endommager des biens, des personnes, des animaux, des patrimoines naturels vulnérables. Cela veut dire gérer l'incertitude. Pour gérer l'incertitude, cela veut dire ne pas attendre la catastrophe. Il faut nécessairement planifier, prévoir, anticiper en amont, adapter les territoires, repenser l'aménagement, repenser les interfaces entre habitats et forêts, qui sont les zones qui concentrent la plupart des vulnérabilités, mais aussi où les incendies se déclarent dans la grande majorité des cas, puisque ce sont les zones de contact entre les espaces de végétation, donc le matériau combustible disponible, et les êtres humains qui y vivent. Donc il va falloir repenser ces interfaces du point de vue paysager, du point de vue de la résilience, en faire de véritables zones tampons, des pare-feux face aux incendies qui s'intensifient. Penser à mettre en place des essences qui soient adaptées, qui limitent la propagation des feux. Nous avons tout un travail de préparation des territoires à mettre en œuvre le plus rapidement possible, pas avec des effets d'annonce que l'on reporte au lendemain, ce qui aurait dû être fait depuis 25 ans.
Quand on assiste à une multiplication des feux de forêt un peu partout sur le continent, l'Union européenne sera-t-elle aussi dans l'obligation de s'adapter à l'avenir ?
Immanquablement. La préparation des territoires concerne la France, mais aussi l'ensemble des pays d'Europe parce que le mécanisme de solidarité européen « Rescue » va se retrouver confronté aux mêmes problématiques que celles que nous avons aux échelles locales en cas de simultanéité des feux. C'est-à-dire qu'il y a toujours un moment où nous dépassons le capacitaire de gestion de crise. Cela veut dire qu'il faut sortir de l'aspect gestion de crise et qu'il faut des politiques publiques d'aménagement des territoires à l'échelle des États européens, des régions. Pas seulement tout miser sur une flotte aérienne mutualisée et une solidarité européenne ponctuelle sur les moyens terrestres et les pompiers. Ce n'est pas tenable comme politique de gestion, dans le contexte du changement climatique et dans le contexte de feux simultanés de grande ampleur qui deviennent ingérables pour les services de lutte.
Y a-t-il quelque chose qui vous paraît essentiel à souligner dans cette lutte contre les feux ?
À chaque fois que nous parlons d'incendie, nous parlons principalement de la gestion de crise et de son extinction, notamment avec de l'eau. Traditionnellement, nous n'éteignons pas les incendies avec de l'eau. Déjà parce que les zones qui sont les plus exposées habituellement au risque d'incendie n'ont pas de ressources en eau, surtout la zone méditerranéenne. L'eau est une denrée rare. À l'époque où il n'y avait pas de pompiers, c'étaient les populations qui éteignaient elles-mêmes les incendies, soit en l'étouffant avec des branchages, soit avec l'aide du contre-feu. Un des meilleurs outils d'extinction des feux, c'est le feu lui-même. Nous avons tendance à l'oublier – cela commence à être documenté – parce que cette pratique du contre-feu a été longtemps décriée, voire interdite, notamment à partir du moment où nous avons professionnalisé la gestion du feu. Elle a été réintroduite par les pompiers en France, mais aussi à l'échelle européenne. On appelle cela des feux tactiques. Dans des incendies tels que ceux qui se produisent en Gironde actuellement, qui sont des feux convectifs [ce terme technique désigne un feu qui s'auto-alimente, sa propagation devient alors plus violente et plus imprévisible, NDLR], l'eau ne suffit pas. Il est de plus en plus nécessaire de revenir à cette technique ancienne d'utiliser le feu pour gérer le feu, limiter sa propagation et aider à son extinction.
C'est-à-dire que l'on crée des contre-feux à proximité du feu que l'on souhaite éteindre ?
On envoie un feu à la rencontre du premier pour l'éteindre, et la rencontre de deux feux, par effet de convection, va permettre de faire ce qu'aucun artefact humain n'est capable de faire, c'est-à-dire de supprimer le comburant. Le feu n'est pas un phénomène en soi, c'est une combinaison dynamique. Pour qu'il y ait un feu, il faut qu'il y ait une source de chaleur et d'ignition. Généralement, l'humain qui met le feu le fait avec du combustible – c'est principalement la végétation – et un comburant – l'oxygène, l'air en fait. C'est cette combinaison dynamique qui va permettre l'éclosion du feu. Il faut donc supprimer à chaque fois l'un des éléments pour pouvoir éteindre un feu. Dans ce contexte, avec la rencontre d'un feu avec un autre feu, c'est une convection qui se produit et qui supprime le comburant, entraînant une extinction quasi immédiate des deux.
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