INFO FRANCE 3 : Daikin va utiliser un nouveau PFAS qui se dégrade en TFA, polluant éternel susceptible d'être "toxique pour la reproduction"

INFO FRANCE 3 : Daikin va utiliser un nouveau PFAS qui se dégrade en TFA, polluant éternel susceptible d'être "toxique pour la reproduction"

Au sud de Lyon, dans la vallée de la chimie déjà fortement contaminée par les “polluants éternels”, l’industriel japonais annonce qu’il va utiliser une nouvelle substance sur son site. Cette dernière se transforme pourtant en TFA, un PFAS officiellement considéré comme “toxique pour la reproduction suspecté” par les autorités européennes.

Une nouvelle recette, un PFAS de plus et de nombreuses promesses. L’industriel japonais a beau y avoir mis les formes, l’annonce laisse un goût de déjà-vu aux associations de riverains de la plateforme chimique de Pierre-Bénite, dans le sud de Lyon. Ces dernières ont appris mi-juillet, dans un e-mail courtois signé Daikin, l’introduction d’un nouveau PFAS dans son procédé industriel à partir de 2028. 

Bioaccumulables, persistantes dans l’environnement et toxiques pour la plupart, ces molécules, utilisées depuis des décennies, ont déjà pollué tout l’environnement de la plateforme, des œufs de poule aux légumes, en passant par les puits privés. “Nous, on veut parler de dépollution avant de parler de production. On a été sacrifiés, et on continue de l’être”, réagit Jean-Paul Massonnat, membre de Bien Vivre à Pierre-Bénite, que plus rien n’étonne.

En 2024 déjà, France 3 Rhône-Alpes et Médiacités révélaient comment l’industriel japonais avait introduit en toute discrétion un nouveau PFAS dans son procédé, sans faire d’étude d’impact environnemental. Plusieurs associations avaient alors saisi la justice et contraint l’exploitant à interrompre sa production pendant plusieurs mois. 

Deux ans plus tard, l’histoire se répète. Mais l’industriel semble avoir appris de ses erreurs. Pour éviter un nouveau tollé médiatique, cette fois-ci, élus, associations et quelques journalistes triés sur le volet ont été informés du changement de procédé industriel, avant même qu’il ne soit autorisé par la préfecture. Certaines associations, invitées à l’usine, ont aussi eu le droit à une présentation Powerpoint détaillant les avantages du petit nouveau. Le R1234YF, c’est son nom, n’est “ni cancérigène, ni bioaccumulable” et présente des “caractéristiques plus favorables en matière de santé et d'environnement”, selon l’industriel.

Mais, s’il salue “l'effort de communication et de dialogue”, le collectif PFAS Contre Terre estime que “l'ajout d'une nouvelle molécule n'est pas vraiment une bonne nouvelle”. Car le tableau dessiné par Daikin présente un accroc de taille :  le R1234YF se dégrade intégralement en TFA. C’est ce que rappelle un rapport de l’agence environnementale norvégienne, publié en 2017 : “le R1234YF subit une dégradation atmosphérique qui produit un rendement molaire de 100 % en acide trifluoroacétique (TFA)”. Ce PFAS, extrêmement mobile et persistant, est suspecté d’être toxique pour la reproduction. “En raison de sa dégradation relativement rapide et complète en TFA, le [R1234YF] constitue une source majeure d'émissions de TFA dans l'environnement”, précise même le dossier d’évaluation de la substance, enregistré auprès de l’Agence chimique européenne (ECHA) en 2021. 

Une évidence scientifique qui n’a pas empêché Daikin de demander à être exempté d’étude d’impact environnemental. “Les incidences globales attendues sont positives, nulles ou négligeables”, peut-on lire dans le dossier déposé par Daikin auprès de la Direction régionale de l’environnement (DREAL), que France 3 Rhône-Alpes a pu consulter. Le R1234YF, habituellement utilisé dans la climatisation des voitures, fait partie de la nouvelle génération des gaz frigorigènes à faible impact climatique. Il doit remplacer progressivement le gaz fluoré actuellement utilisé sur le site, le HFP, que la réglementation européenne prévoit d’éliminer totalement d’ici 2050.

Plus efficace, moins problématique, le R1234YF permettrait à la fois de réduire le volume de production du site mais aussi ses émissions globales de PFAS.  “Etant donné que les principaux effets négatifs du projet (...) seront inférieurs aux réductions prévues des effets négatifs actuels de l’installation, les effets globaux sont positifs”, calcule Daikin, sans pour autant détailler ni le volume d’émissions de R1234YF, ni le dispositif de traitement des rejets atmosphériques.   

Cette équation à deux inconnues n’empêche pas l’industriel de conclure “à la non-substantialité du projet au regard des dangers et inconvénients induits” et “d’estimer que le projet doit être dispensé d’évaluation environnementale”. Demande accordée, le 22 juin 2026, par la préfecture de Rhône, qui considère “que le R1234YF (...) ne présente pas de dangers particuliers pour la santé humaine”.

Encore une occasion ratée”, selon Lucie Gaillot Durand, membre du collectif PFAS contre Terre, pour qui l’industriel devrait prendre en compte “l’effet cocktail sur la santé humaine, pour les riverains comme pour les travailleurs”. “Il faut une étude d’impact environnemental”, insiste Jean-Paul Massonnat, de Bien Vivre à Pierre-Bénite : “S’ils sont aussi vertueux qu’ils le disent, ils n’ont rien à craindre”.  

Les deux collectifs de riverains devront se satisfaire d’une étude de risques sanitaires, annexée au dossier de demande de Daikin. Cette dernière, réalisée “volontairement”, conclut “à l’absence de risques sanitaires dans les conditions étudiées”, nous écrit l’industriel par email, tout en refusant de répondre précisément à nos questions. Pourtant, impossible d’accéder au rapport en question. Il n’a pas été mis en ligne en même temps que l’avis de la préfecture, comme le veut l’usage. Et ni Daikin ni la Direction régionale de l’environnement n’ont pu nous la transmettre avant la publication de cet article. 

Le projet “générera également des rejets atmosphériques de R1234YF en phase d’exploitation”, reconnaît pourtant Daikin dans sa demande, même s’il devrait permettre la diminution de “35 à 40 %” de ceux d'HFP, qu’il va peu à peu remplacer. “C’est un parfait exemple de substitution regrettable : on passe d’un PFAS problématique, qui est nocif pour les reins et peut se transformer en d’autres PFAS cancérigènes, à un autre qui produit du TFA”, estime Hans Peter Arp, chimiste environnemental à l’université norvégienne de sciences et de technologies et spécialiste mondial du TFA, interrogé par France 3 Rhône-Alpes. Début décembre, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a annoncé avoir détecté de l’acide trifluoroacétique dans 92 % des échantillons d’eau analysés au cours d’une campagne de recherche nationale. “Ma préoccupation immédiate concernant la modification de Daikin serait donc qu’elle entraîne une pollution locale accrue au TFA, et que cette zone soit encore davantage contaminée par cette substance”. 

Sur la question des émissions, Daikin assure que ses “dispositifs de captage et de traitement des émissions présents sur le site continueront à être utilisés, notamment les charbons actifs, dont l’efficacité a déjà été démontrée”. Mais ces filtres sont-ils efficaces pour piéger le TFA ? L'exploitant n’a pas répondu à cette question. “Peu importe ce qu’ils disent au sujet du procédé, ce site pourrait générer d’importantes émissions : nous l’avons constaté sur de nombreux autres sites produisant du R1234YF”, rétorque Hans Peter Arp. 

Dans un rapport d'inspection de la DREAL daté du 16 septembre 2025, France 3 Rhône-Alpes a par ailleurs découvert que Daikin émettait jusqu’à 650 kg de gaz, dont l’HFP, de manière “diffuse”. Des “rejets fugitifs liés à l'inétanchéité de certains équipements” qui inquiètent le collectif PFAS contre Terre, car ils pourraient, à l’avenir, concerner le R1234YF et donc l’acide trifluoroacétique. “Le TFA représente un problème quasiment insoluble puisque, une fois émis, on ne peut pas le dépolluer”, rappelle Lucie Gaillot Durand. 

C’est la raison pour laquelle le TFA est désormais dans le collimateur des autorités. L’Agence chimique européenne (ECHA) vient de classer la substance comme “toxique pour la reproduction suspecté”. Ses experts ajoutent qu’étant “très persistant et très mobile” dans l’environnement, l’émission de TFA “peut entraîner une contamination diffuse et très durable des ressources en eau”. 

Au début de l’été, c’est une autre institution européenne qui a tiré la sonnette d’alarme sur le TFA. Les experts de l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) ont abaissé la dose journalière admissible car de nouvelles données ont montré que le TFA avait un impact sur la thyroïde. “Le problème, c’est que nous n’avons évalué l’exposition du TFA que sur quelques mois”, affirme Hans Peter Arp. “Mais comme les concentrations de la molécule dans l’environnement continuent d’augmenter, cela va devenir un fardeau non seulement pendant des décennies, mais aussi pendant des siècles. Et nous ne savons absolument rien des effets d’une exposition à si long terme”.  

C’est surtout l’augmentation rapide des concentrations de TFA dans le monde entier qui inquiète les scientifiques, et donc l’exposition de la population à des doses toujours plus importantes. “Même si le TFA est moins toxique que le PFOA ou les PFAS à longue chaîne, il s’agit de la même chimie”, précise le scientifique. “Le TFA n’est qu’une version moins puissante du même poison”. Selon un article scientifique de 2021 (Behringer et al.), la quantité annuelle totale de TFA issue de la dégradation des gaz fluorés, comme le R1234YF, augmentera de plus de 300 % d'ici à 2050. “Compte tenu de leur persistance et de leur mobilité dans l'environnement, les émissions de TFA doivent être limitées”, prévenait pourtant le rapport d’évaluation de l’ECHA la même année. 

Si la dispense d’étude environnementale demandée par Daikin a été validée par les services de l’État, la préfecture du Rhône a encore la possibilité d’imposer des prescriptions complémentaires à l’industriel avant d’autoriser la modification de son procédé. L’arrêté préfectoral devrait être pris avant la fin de l’été. “Si le changement vers le R1234YF est autorisé, j’espère au moins que la réglementation locale exigera un bilan très complet des émissions de l’usine (...) afin que nous puissions connaître exactement l’impact du site en ce qui concerne ce PFAS et ses produits de dégradation”, conclut Hans Peter Arp.