"J’ai appris à 19 ans que mon père était agent de la CIA" : Douglas Kennedy signe l’addictif "L’homme qui n’avait pas assez d’une vie"

"J’ai appris à 19 ans que mon père était agent de la CIA" : Douglas Kennedy signe l’addictif "L’homme qui n’avait pas assez d’une vie"

Avec sa sacoche en cuir qui tapote contre sa hanche, il débarque avec vingt minutes en retard, mais il dispose d’une excuse : les tunnels de Bruxelles. “Mon attachée de presse de chez Belfond m’a dit que le restaurant se situait en face de mon hôtel. J’ai dû faire un détour de 600 mètres pour traverser l’avenue Louise. Douglas Kennedy est doué pour se faire pardonner et briser la glace.

À 71 ans, l’écrivain américain vit entre les USA, où sa fille Amélia, dramaturge, réside, Berlin, Paris pour sa compagne, et Londres où son fils Max, photographe et autiste, occupe son appartement. “J’ai une hypothèse sur la vie. Tout est supportable avec un billet retour”, plaisante-t-il. Pour ses 70 ans, il s’est offert un autre petit cadeau : L’homme qui n’avait pas assez d’une vie, la suite de L’Homme qui voulait vivre sa vie, son roman le plus célèbre, le cinquième sur les vingt-sept qu’il a écrits. “Récemment, j’ai vu sur mon étagère ce livre que j’avais écrit en 1997 et je me suis dit que c’était le moment de me demander où était Ben ?”

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À savoir, Ben Bradfort, le personnage principal de ce roman addictif, servi par une trame géniale. Un père de famille dont le couple bat de l’aile, avocat en droit des successions alors qu’il est passionné par la photo, et qui s’ennuie à mourir dans sa vie étriquée de banlieusard. En confrontant l’amant de son épouse, un photographe un peu raté, il le tue sans préméditation. Ben imagine, dans la panique, une combine à la Dupont de Ligonnès ou à la John Darwin – retraité anglais qui avait fait croire à sa disparition en mer pour toucher son assurance vie – en simulant sa propre mort, en envoyant des messages à la place du macchabée, en prenant l’identité de ce dernier et en refaisant sa vie à des milliers de kilomètres. En espérant ne pas se faire démasquer… Une idée que l’auteur a eue en croisant un type banal dans une gare du Connecticut. “J’ai vu un mec de mon âge arriver. Il devait être 18 heures, costume cravate, sacoche, imperméable. Et un grand sac avec une boutique d’appareil photo. J’ai pensé : "ça, c’est mon Doppelgänger", comme on dit en allemand. Mon double. Si j’avais écouté papa, ça aurait pu être moi.”

La vie idéale ? “Du bullshit”

Son père, fils de militaire, conservateur, lui avait conseillé de devenir avocat ou homme d’affaires. Lui rêvait d’être metteur en scène au théâtre, métier qu’il a appris sur les bancs de l’université de Dublin. “J’étais ok, mais pas comme Patrice Chéreau ou Peter Brook. Je ne suis pas fait pour diriger.” Ce grand fan de jazz est devenu romancier, notamment pour gratter le vernis derrière les sourires Colgate mis en vitrine par les tenants de l’American Dream.

Deux moments lui ont fait comprendre que “la vie idéale, c’est simplement du bullshit”. D’abord, le décès d’un professeur, spécialiste brillant de l’histoire américaine. James Bland, “un homme que j’ai adoré”, qui a étudié à Harvard et “avait tout”. Comprenez : une maison, une épouse, des enfants, une carrière, de l’argent. Ce dernier a donné rendez-vous à Douglas avant son départ à Dublin pour lui dire au revoir. Il était maniacodépressif. “Trois mois après, il s’est pendu. Il avait tout organisé.” A 33 ans. “Ça m’a beaucoup choqué.”

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La veille du départ de Douglas Kennedy pour l’Irlande, à 19 ans, son père lui avait aussi confié un “petit” secret. En fait, son paternel n’était pas qu’un homme d’affaires qui dirigeait des mines en Algérie, à Haïti ou au Chili, mais aussi un agent de la CIA. In vino veritas… “Il avait des maîtresses. Mon père n’a jamais quitté ma mère et ça a été un désastre. Il était très rigide, c’était la peur. J’ai grandi avec des secrets. Mes parents étaient malheureux. Je suis allé voir un psy pour éviter de reproduire les mêmes erreurs avec mes enfants. Grâce à cela, je me suis cultivé très jeune. J’allais à la bibliothèque, au MoMA et à la cinémathèque, dans les salles de jazz… Et puis, j’ai appris à observer. Mes parents m’ont donné beaucoup de matériel.”

Encore treize livres

Depuis trente ans, le monde a évidemment changé, s’est digitalisé, et il serait, selon lui, quasi “impossible” pour son personnage de prendre l’identité d’un autre aux USA en passant au travers des filets administratifs. L’auteur glisse quelques tacles à la Silicon Valley. On y croise bien des casquettes Maga et l’ombre de Trump en filigrane, mais il est plus question des relations père-fils que de l’état du pays. Dans une dystopie publiée en juin 2023 – Et c’est ainsi que nous vivrons – il avait imaginé aussi la scission entre une “Amérique” puritaine où le divorce et l’avortement sont interdits et une république où la liberté des mœurs est préservée, mais constamment surveillée. “J’écris beaucoup, je vomis et puis je coupe. Dans le premier jet de mon dernier livre, il y avait beaucoup de choses sur Trump. J’ai tout enlevé et pourquoi ? J’en ai marre de Trump…”

À 71 ans, l’auteur de La poursuite du bonheur n’est pas décidé à arrêter d’être publié. “J’espère vivre encore 20 ans. Peut-être un peu plus. Je déteste le fait que la vie va se terminer. On verra. J’aimerais encore écrire treize livres. Quarante au total, ce sera pas mal…”.

ROMAN

Douglas Kennedy

L’homme qui n’avait pas assez d’une vie

Belfond 352 p.

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