« J’aime la France et je ferai tout pour elle » : la tragique histoire de Chaja, rescapée des camps dont les deux enfants furent assassinés à Auschwitz

« J’aime la France et je ferai tout pour elle » : la tragique histoire de Chaja, rescapée des camps dont les deux enfants furent assassinés à Auschwitz

Récit  Le 31 juillet 1944, le sinistre convoi 77 quittait Drancy pour Auschwitz avec, à son bord, des centaines d’enfants. Parmi eux se trouvaient Michel et Liliane Szeskin, 10 et 9 ans. Avec ses élèves de 3ᵉ, Mara Goyet a passé l’année scolaire à reconstituer leur terrible parcours, et celui de leur mère.

Nous sommes une petite quinzaine, ce matin d’un dimanche de juin, dans l’entrée du cimetière de Pantin. Il y a quatre élèves, leurs parents, deux amies à moi ainsi que Claire Podetti, la responsable pédagogique de l’association Convoi 77 qui est à l’origine du projet que j’ai mené cette année, comme beaucoup d’autres enseignants, avec deux classes de 3e. Il s’agissait, pour nous, de rédiger la biographie de deux enfants de 10 et 9 ans, Michel et Liliane Szeskin, déportés lors de ce convoi à destination d’Auschwitz le 31 juillet 1944. Nous avions à notre disposition un dossier d’archives et devions mener nos propres recherches.

Si nous sommes à Pantin, c’est que c’est ici que fut enterrée la mère des deux enfants assassinés lors de la Shoah. Nous sommes très peu. C’est en partie un choix de ma part. Donner rendez-vous à des élèves et à leur famille dans un cimetière un dimanche matin à moins de quinze jours du brevet fut une manière pour moi de préserver une forme de justesse. Oui, nous aurions pu être quarante ou soixante, en venant sur le temps scolaire ou en bonifiant d’une manière ou d’une autre la participation à ce projet. Cela n’aurait pas été absurde. Je ne l’ai juste pas « senti » comme cela. Et je m’en suis tenue à cette règle : viendront ceux qui le voudront.

Une autre question s’est aussi posée : comment impliquer réellement les élèves dans ce travail de recherche ? Assez vite, je me suis mise à enquêter à mon rythme, sans les attendre. Il m’est apparu que j’allais devoir changer de perspective pédagogique et trouver d’autres moyens, moins techniques, d’associer les classes.

Quand on fait travailler des adolescents sur un tel sujet, il ne suffit pas de le décréter ni de l’organiser pour que cela se passe bien. Assez prosaïquement, la classe de 3e est devenue un vaste tunnel de bachotage. Travailler « différemment » est devenu compliqué. N’oublions pas non plus qu’ils sont très jeunes et que la Seconde Guerre mondiale est désormais fort éloignée d’eux. On ne peut pas, enfin, s’abstraire du contexte actuel. Celui des massacres du 7 octobre 2023 en Israël commis par le Hamas, de l’explosion de l’antisémitisme en France ainsi que des atrocités commises à Gaza par le gouvernement de Netanyahou. Je n’ai pas entendu de propos antisémites, les classes ont été très intéressées mais j’ai senti comme une réticence parfois, chez quelques élèves. Ou une forme de saturation, voire de lassitude. En quelque sorte, et c’est absolument révoltant d’en arriver à cette conclusion immonde, les juifs – y compris ceux d’il y a plus de quatre-vingts ans – ne sont parfois plus des victimes que l’on a envie de plaindre.

Des élèves de la classe Mara Goyet visitant la tombe d’Hélène Szeskin, alias Chaja-Dobra Ornsztejn, au cimetière de Pantin (Seine-Saint-Denis), le 14 juin 2026.

Des élèves de la classe Mara Goyet visitant la tombe d’Hélène Szeskin, alias Chaja-Dobra Ornsztejn, au cimetière de Pantin (Seine-Saint-Denis), le 14 juin 2026. FRANÇOIS GODARD

A cette réticence, il faut ajouter ma réaction désemparée : je suis moi-même en partie d’origine juive ashkénaze, des membres de ma famille ont été assassinés en 1941 en Ukraine et j’ai été prise de doutes, d’effroi, de scrupules. J’avais peur d’en faire trop peu, trop, pas assez. J’ai craint d’être trop susceptible ou sensible.

C’est alors qu’est arrivée Nelly S., une mère d’élève dont le fils est en 3e, dans l’une de mes classes. Elle a commencé à chercher avec son fils, puis toute seule. Elle n’est pas historienne, mais ingénieure, et a apporté tout ce qui me manquait : un talent hors pair pour l’enquête, une détermination, une rigueur et un sens de la méthode sans faille. Elle a discuté sur les forums, trouvé les bons interlocuteurs, exploré toutes les archives possibles, s’investissant sans relâche, avec une immense générosité et quelques questionnements (comment se retrouve-t-on ainsi happée par une telle entreprise ?). Nous avons avancé toutes les deux, dans un duo original, fait d’échanges quotidiens, non seulement sur l’avancée de nos recherches ou nos trouvailles mais aussi sur la manière dont ce travail nous touchait intimement et familialement. En classe, je tenais au courant les élèves de nos avancées. C’étaient des moments en apparence modestes mais importants qui les impliquaient chaque jour davantage.

Voilà comment nous nous sommes retrouvées, avec la fille de Nelly qui est aussi mon élève mais, elle, en 6e, à chercher dans un cimetière désert, un jour d’avril, la tombe sans plaque ni sépulture (il y a juste un tas de terre) de Chaja, la mère des deux enfants.

Arrêtée à Angoulême et transférée à Drancy

Chaja-Dobra Ornsztejn, donc. Elle naquit à Lodz, en Pologne, en 1904 ; arriva en France en 1931 où elle rencontra Borys Szeskin, originaire de Vilnius, avec lequel elle se maria en 1933. Tous deux étaient marchands ambulants, sans doute spécialisés dans la bonneterie. Le 25 août 1933 naquit Michel, leur fils aîné. L’année suivante, le 16 octobre 1934, Liliane vint au monde. Lors du recensement de 1936, la famille vivait rue de Beauce, à Paris. Puis elle quitta la capitale pour Soissons (Aisne) où Chaja et Borys vécurent et travaillèrent (le registre d’immatriculation précise qu’ils vendaient des chapeaux et des casquettes ainsi que des rubans sur les marchés).

Borys Szeskin, le marie de Chaja, décèdera de maladie en 1941.

Borys Szeskin, le marie de Chaja, décèdera de maladie en 1941. ARCHIVES NATIONALES

Le déclenchement de la guerre les contraignit à évacuer. Ils se retrouvèrent alors à Ruffec, en Charente. Borys y mourut de maladie à l’hôpital, à l’âge de 33 ans, le 1er mai 1941. Les années qui suivirent furent un véritable enfer.

« Mme Szeskin est dans l’impossibilité de prouver qu’elle appartient à une religion autre que la religion juive », écrit en juin 1942 le préfet de la Charente au commandant de la Feldkommandantur d’Angoulême. Chaja est arrêtée en juillet 1942, emprisonnée à Angoulême puis internée deux mois dans le camp de Poitiers (dit « de la route de Limoges »). Là, elle envoie une lettre au préfet de la Charente, espérant être libérée : « J’ai deux enfants français âgés de 9 ans et 7 ans et demi, et ne possède aucune famille en France. » Transférée à Drancy, elle fait partie du convoi 36 qui part le 23 septembre pour Auschwitz. Au même moment, le commerce familial, à Soissons, est aryanisé par un administrateur judiciaire cruellement nommé Max Paradis.

Le parcours des enfants, Michel et Liliane

Que devinrent Michel et Liliane ? Arrêtés à Ruffec fin septembre 1942, les deux enfants passèrent près de huit mois à Poitiers. Tout d’abord dans un épouvantable centre d’internement puis logés en ville, chez Eugène Albert Grumbach, vraisemblablement sous les auspices du rabbin Bloch et du père Fleury qui jouèrent alors un rôle essentiel en plaçant des enfants juifs dans des familles aux alentours.

Le 24 mai 1943, ordre fut donné par les Allemands d’arrêter 70 enfants juifs hébergés dans les environs de Poitiers. Le 26 mai, ils furent transférés en train à Paris, où ils furent recueillis par l’Ugif. L’Union générale des Israélites de France était un organisme créé en 1941 pour s’occuper des enfants juifs dont les parents avaient été déportés. En lien constant avec Vichy et les Allemands, elle joua un rôle particulièrement ambigu en raison de son loyalisme envers les autorités, des listes d’enfants qu’elle mettait à disposition des nazis ainsi que de sa réticence à cacher des enfants juifs en immense danger.

Michel et Liliane vécurent alors dans une maison de l’Ugif à Montreuil et furent inscrits à l’école Marcelin Berthelot. Les seules photos que nous possédons d’eux, publiées par Jean Laloum dans « les Juifs dans la banlieue parisienne, des années 20 aux années 50 » (CNRS éditions, 1998) correspondent à cette brève période de leur courte vie. On les voit dans un jardin, avec leurs camarades ou tous les deux, parfois en compagnie de monitrices. Sur les images, ils sont souriants, ils se donnent la main.

Liliane et Michel Szeskin dans le jardin de la maison d’enfants. Photos extraite du livre de Jean Laloum « les Juifs dans la banlieue parisienne, des années 20 aux années 50 » (CNRS Editions).

Liliane et Michel Szeskin dans le jardin de la maison d’enfants. Photos extraite du livre de Jean Laloum « les Juifs dans la banlieue parisienne, des années 20 aux années 50 » (CNRS Editions). COLLECTION HENRI TZIBOULSKY

Sur la photo d’une camarade, prise dans ce même contexte, il y a cette dédicace : « A ma chère Liliane que j’aime et que je n’oublierai jamais, malgré qu’elle me fait enrager. Je ferai un peu attention à elle, afin qu’elle soit délivrée avec Michel. Signé : Annette. » C’est tout ce dont nous disposons quant au caractère des deux enfants.

Michel et Liliane apposèrent, parmi d’autres, leur signature enfantine sur une petite lettre datée du jour de la fête des mères de 1944, adressée à la directrice de la maison de Montreuil, afin de la remercier de remplacer « nos chères mamans qui sont bien loin de nous ».

Leur mère, Chaja, était en effet loin d’eux. A Auschwitz puis Ravensbrück. Cela faisait près de deux ans qu’ils étaient seuls, aux mains d’autorités qui les confiaient à des familles ou à des structures sous contrôle.

En juillet 1944, Aloïs Brunner, le commandant du camp de Drancy, ordonna une ultime rafle. Il envoya des commandos dans les maisons de l’Ugif où il savait trouver des enfants. Des survivants ont décrit ce qui s’est passé dans celle de Montreuil, le 21 juillet : malgré les exercices d’évacuation qui avaient été anticipés, 18 enfants et 4 monitrices furent arrêtés et envoyés à Drancy.

Le 31 juillet 1944, des centaines d’enfants quittèrent Drancy pour la gare de Bobigny. Le convoi 77 partit pour Auschwitz. Le directeur adjoint du camp dit que « ce départ, comportant plus de 400 enfants, est l’un des plus pénibles – pour ne pas dire le plus pénible – auxquels [il a] assisté jusqu’à présent ». On comptait 60 enfants par wagon. En tout, il y eut 1 306 déportés. Aucun enfant ne survécut : tous furent tués le 5 août dans les chambres à gaz, au terme d’un épouvantable trajet de près de six jours.

Michel et Liliane, âgés de 10 et 9 ans, furent assassinés en Pologne. A l’endroit même où leur mère, dont ils n’avaient aucune nouvelle, était ou avait été détenue. Cette proximité géographique ajoute encore à la cruauté.

Des démarches administratives insensibles et cruelles

En avril 1945, au terme de négociations entre Himmler et la Croix-Rouge suédoise, Chaja quitta Ravensbrück, en Allemagne, avec des centaines d’autres déportées, pour Malmö, en Suède. Là, elle fut prise en charge. Une photographie d’elle la montre en relative bonne santé. A ce moment-là encore, elle ignore tout du destin de ses enfants.

Laisser-passer accordé à Chaja-Dobra Ornsztejn, appelée désormais Hélène Szeskin, le 16 mai 1945.

Laisser-passer accordé à Chaja-Dobra Ornsztejn, appelée désormais Hélène Szeskin, le 16 mai 1945. LÉGATION DE FRANCE EN SUÈDE

De retour en France, sa situation morale, financière et médicale (elle séjourna dans un sanatorium) fut particulièrement terrible. Elle vécut encore trente-cinq ans à Paris et travailla dans la bonneterie malgré son désir de se reconvertir dans une profession moins éprouvante.

Les archives permettent de retracer toutes les démarches qu’elle fit pour que Michel et Liliane soient reconnus, après leur décès, comme déportés politiques. On l’imagine devoir remplir, pour chacun d’eux, quantité de formulaires aussi insensibles que cruels. On est effrayé à l’idée de la voir inscrire, à chaque fois, leur date de naissance, leur nom, leur lieu de décès. Ces petits tas de papiers accumulés que l’on trouve dans les archives sont à la fois parfaitement neutres et pleins d’horreur : la brève et tragique existence de Michel et Liliane se trace sur les pointillés sans âme des formulaires, se ploie sous les « j’ai l’honneur », les « comme suite à votre lettre ».

Son dossier de demande de naturalisation, constitué avant les années 1950, est, lui aussi, dans son apparente équanimité administrative d’une brutalité effrayante : Chaja, désormais appelée Hélène, montre sans cesse patte blanche. Sa photo, dans le dossier, laisse deviner une femme élégante, épuisée et accablée. Elle doit prouver qu’elle n’a pas la syphilis. Apporte des preuves de résidence, de bonne conduite (le syndicat des forains ou l’amicale d’Auschwitz en attestent). Il est dit qu’elle n’a jamais eu de problème avec la police (elle fut pourtant arrêtée par celle de Vichy, c’est toute l’ignoble ironie des questions qui lui sont posées). Qu’elle n’entretient nul espoir de retour dans son pays natal. Quand il s’agit de savoir si ses enfants sont « robustes », on trouve la mention « morts en déportation ». Le médecin qui l’ausculte la trouve atteinte « d’hyperémotivité ». Mesure-t-il l’énormité de cette remarque ?

Chaja motive sa demande de naturalisation en quelques lignes : « En France depuis le 3 janvier 1931, j’ai eu 2 enfants français, morts en déportation, qui étaient français. J’aime la France comme ma Patrie et mon désir le plus cher est de devenir française, car je considère la France comme ma Patrie. J’aime la France et je ferai tout pour elle. » Il y a un grand absent dans ces pages : l’immense préjudice, et le terme est faible, qu’elle a subi ; l’horreur qu’elle a traversée.

Des galets multicolores sur une tombe

Dans son testament, rédigé en 1975, elle léguait ses biens à des œuvres de charité juive, demandant qu’ils servent à financer la rénovation d’une salle de jeux pour enfants en Israël. Elle demande qu’une plaque mentionne leurs nom et prénoms, Michel et Liliane. Fut-elle apposée ? A-t-elle existé ? Sur ce point, nos recherches sont encore en cours.

Nous avons aussi le modeste contenu de son coffre-fort : quelques bijoux, une montre, des pièces et des billets. A nos yeux, il y a aussi les cendres de ses enfants sans sépulture. La terre de sa tombe sans stèle. Et un immense bloc de douleur qui parvient jusqu’à nous.

Des plaques et inscriptions évoquent aujourd’hui encore ces vies dramatiques : sur la façade du conservatoire d’Angoulême, au Mémorial de la Shoah, près de la porte de l’ancien foyer de l’Ugif à Montreuil, devant l’école Marcelin-Berthelot dans la même ville. Et peut-être, donc, dans une salle de jeux jadis rénovée.

Mais revenons à ce dimanche matin de juin au cimetière. Nous marchons jusqu’à la tombe de Chaja. Nous prenons régulièrement le temps de nous arrêter pour raconter le projet, la manière dont il s’est déroulé puis pour retracer la vie de Chaja, de Michel et de Liliane. L’émotion nous saisit. Nous arrivons devant le rectangle d’herbe bosselé. C’est ici que repose – le terme semble malvenu – Chaja. Les élèves délimitent la tombe avec des piquets. Puis nous mettons tous des petits galets multicolores dans l’herbe ainsi qu’une plaque afin de redonner une identité à la sépulture. Celle d’une femme dont nous devenons étrangement les héritiers. Que nous ne souhaitons pas abandonner ni oublier.

Etait-ce un projet pédagogique réussi ? Cette matinée doit-elle nous donner de l’espoir ? En tout cas, nous étions là, le cœur serré. Sincères. Authentiques. A la hauteur de ce que nous pouvions être. Et, je l’espère, de ce que Chaja, Michel et Liliane méritaient de notre part. De notre part d’humanité.

Par  Mara Goyet (Essayiste)