Ramzan Kadyrov: influence et stratégie pour éviter la guerre en Ukraine

Ramzan Kadyrov: influence et stratégie pour éviter la guerre en Ukraine

Au pouvoir depuis 2007, Ramzan Kadyrov a écrasé la résistance clandestine ainsi que toute autre forme de dissidence, et a obtenu d'énormes subventions financières de Moscou.

Au pouvoir depuis 2007, Ramzan Kadyrov a écrasé la résistance clandestine ainsi que toute autre forme de dissidence, et a obtenu d'énormes subventions financières de Moscou.AFP

Au bout de l'avenue Poutine, à Grozny, capitale de la Tchétchénie, se dresse un immense «complexe commémoratif de la gloire», surplombant les mosquées et les gratte-ciel de la ville. Avec son obélisque doré et sa colonnade de marbre, il rend hommage à Akhmad Kadyrov, ancien leader tchétchène et père de Ramzan Kadyrov, l’actuel homme fort de la république.

Un musée situé à proximité expose des portraits de Tchétchènes tombés au combat aux côtés de la Russie dans divers conflits, à commencer par la Seconde Guerre mondiale. On remarque toutefois l’absence totale de portraits de soldats tchétchènes tombés au combat dans la guerre contre l’Ukraine.

Grozny ressemble à une ville en paix

Les seuls signes de la guerre en Ukraine à Grozny sont des affiches de recrutement de militaires éparpillées ici ou là, ainsi que des écrans géants faisant la promo de réductions sur les logements dans le nouveau quartier de «Putinsky raion» (district de Poutine) pour les «participants à l'opération militaire spéciale». La capitale de la Tchétchénie, une république de Russie, ressemble à une ville en paix.

Les discours de Kadyrov sont cependant empreints d'une attitude belliqueuse envers l'Occident et de promesses de loyauté envers Vladimir Poutine. «Nous sommes prêts à avancer dans n'importe quelle direction indiquée par le commandant en chef suprême... [nos] forces spéciales brûlent littéralement d'envie d'exécuter des ordres hautement complexes», a déclaré Ramzan Kadyrov le 18 juillet.

539 soldats morts au front

Auparavant, il avait affirmé que la Tchétchénie avait envoyé plus de 70’880 combattants au front, soit 9% de la population masculine de la république. Ce serait la proportion la plus élevée de toutes les régions russes.

Pourtant, selon Mediazona, un média indépendant russe qui recense les soldats russes tués au combat, le nombre de victimes tchétchènes au 10 juillet était de seulement 539. Cela représente 0,2% du total des pertes russes, alors que la Tchétchénie compte pour 1,1 % de la population russe.

Cette divergence s’explique par le pouvoir considérable dont dispose  Kadyrov pour obtenir ce qu’il veut. Après les deux guerres brutales menées par la Russie entre 1994 et 2009 contre cette république du Caucase du Nord autrefois agitée, rares sont les Tchétchènes désireux de se battre pour elle.

Ramzan Kadyrov se vante d'être le soldat de Vladimir Poutine. En échange de sa loyauté, il s'est vu accorder par Moscou plus de pouvoir que n'importe quel autre gouverneur russe.

Ramzan Kadyrov se vante d'être le soldat de Vladimir Poutine. En échange de sa loyauté, il s'est vu accorder par Moscou plus de pouvoir que n'importe quel autre gouverneur russe.AFP

«Quels que soient les intérêts de Moscou en Ukraine, il y a un monde entre eux et nous», déclare un Tchétchène bien connu, proche du gouvernement. Bien que Kadyrov se vante d'être le soldat de Poutine, «le chef comprend parfaitement la situation» et n'a aucune envie de sacrifier son peuple au nom du «monde russe».

Boutcha en Tchétchénie

La plupart des Russes en ont assez de la guerre, mais les Tchétchènes ont une raison particulière de la rejeter. Les plus de 35 ans ont encore en mémoire des bombardements et des «opérations de nettoyage» (atrocités) semblables à ceux commis en 2022 à Boutcha, ville martyr ukrainienne, que les forces russes ont infligés à la Tchétchénie bien avant de les perpétrer dans le cadre de la guerre actuelle en Ukraine.

Ramzan Kadyrov a combattu aux côtés de son père dans les rangs  séparatistes lors de la première guerre de Tchétchénie, au milieu des années 1990, mais a changé de camp et à déclaré allégeance à la Russie lors de la seconde guerre qui a débuté en 1999. Le Kremlin a installé le Kadyrov père, un ancien mufti, à la tête de la Tchétchénie, mais celui-ci a été assassiné en 2004. Son fils est au pouvoir depuis 2007. Il a écrasé la résistance clandestine ainsi que toute autre forme de dissidence (même si des attentats terroristes se produisent encore, bien que rarement), et a obtenu d'énormes subventions financières de Moscou.

Un «père de la nation» qui protège les siens

En échange de sa loyauté, Kadyrov s'est vu accorder par Moscou plus de pouvoir que n'importe quel autre gouverneur russe. Jusqu'à présent, il a réussi à empêcher le recrutement forcé de soldats tchétchènes pour la guerre en Ukraine. Cela lui a permis de tourner le conflit à son avantage et de renforcer son image de «père de la nation» qui protège les siens.

Les véritables opposants de Kadyrov sont morts ou en exil depuis longtemps, mais il se sert de la guerre pour tester la loyauté de ceux qu'il juge suspects. Apti Alaudinov, ancien vice-ministre en Tchétchénie, dont on disait qu'il complotait contre Kadyrov, a ainsi été nommé à la tête d'Akhmat, une unité des forces spéciales créée pour combattre en Ukraine.

Les discours de Kadyrov sont empreints d'une attitude belliqueuse envers l'Occident.

Les discours de Kadyrov sont empreints d'une attitude belliqueuse envers l'Occident.AFP

Des «troupes TikTok» qui se tiennent à l'abri

De nombreux combattants d'Akhmat sont plus connus pour leurs activités sur les réseaux sociaux que pour leurs exploits au combat. Les vidéos de leurs batailles prétendument héroïques sont souvent tournées loin du front. Même les blogueurs militaires russes les surnomment les «troupes TikTok».

«Ils donnent l’impression de participer aux combats, mais ont reçu l’ordre de ne pas en faire trop et de veiller à leur sécurité», explique une source proche des dirigeants tchétchènes. Selon le commandant d’Akhmat lui-même, seul un quart de ses hommes sont réellement tchétchènes. Les autres ont été recrutés hors de la Tchétchénie grâce à l'argent que Kadyrov reçoit de Moscou.

Homosexuels, opposants, alcooliques au front

«On ne peut pas reprocher aux gens de chercher à nourrir leur famille», déclare une Tchétchène dont le fils et le neveu combattent aux côtés des Russes. Malgré (ou à cause de) ses élites extravagantes et de ses gratte-ciel dignes de Dubaï, la Tchétchénie est l’une des régions les plus pauvres de Russie.

D’autres sont contraints de se battre: Ramzan Kadyrov utilise la guerre comme un outil de répression. Les personnes qu’il juge indésirables – criminels, proches de figures de l’opposition, alcooliques et homosexuels – sont envoyées au front.

Trouver jusqu'à 50 conscrits par mois

Selon le site d'information indépendant Novaya Gazeta, les autorités tchétchènes ont ordonné aux chefs de la police de district de trouver chaque mois 25 à 50 personnes pouvant être contraintes de signer un contrat avec le ministère russe de la Défense. Se soustraire à cette obligation par le biais de pots-de-vin coûte entre 250’000 et 500’000 roubles (entre 2425 et 4850 francs).

Pourtant, certains Tchétchènes choisissent bel et bien de combattre parce qu'ils croient en la guerre en Ukraine. Ilyas Dzhamalutdinov s'est enrôlé immédiatement après l'invasion, a participé à la prise de Marioupol, a été blessé puis est retourné au front. Il est convaincu que les guerres en Ukraine et en Tchétchénie sont fomentées par les mêmes pays occidentaux «qui ont fait tomber l'Union soviétique».

«Tout ce que j’ai connu dans ma vie, c’est la guerre»

Ilyas Dzhamalutdinov, combattant tchétchène dans la guerre en Ukraine

Sur son téléphone portable, Ilyas conserve une vieille photo datant de la première guerre de Tchétchénie. On l'y voit entouré d'hommes armés, à six ans, un petit garçon blond à l'air solennel, serrant contre lui un fusil automatique. C’est son père qui lui avait mis cette arme entre les mains; il avait combattu aux côtés des forces russes contre les partisans de l’indépendance de la Tchétchénie.

Une trentaine d'années plus tard, son père a approuvé la décision de son fils de combattre en Ukraine. En se regardant sur la photo, Ilyas Dzhamalutdinov, qui, quelques minutes plus tôt, se vantait encore de ses expériences de combat, dit doucement: «Tout ce que j’ai connu dans ma vie, c’est la guerre.»

The Economist

Source: Economist.com, traduction 20 Minutes, publiée sous licence. L’article original, en anglais, est disponible sur www.economist.com.