L’ingérence russe dans la campagne électorale américaine s’accentue

L’ingérence russe dans la campagne électorale américaine s’accentue

À quelques semaines des élections de mi-mandat aux États-Unis, les tentatives de la Russie pour influencer le débat public américain sur les réseaux sociaux sont en nette recrudescence, indique un expert en cybersécurité consulté par Le Devoir.

Reprenant les schémas tactiques déployés lors des élections présidentielles de 2016, 2020 et 2024, ces campagnes de manipulation et de détournement de contenu informatif et politique en ligne cherchent à attiser ou à amplifier les divisions sociales au sein de la société américaine, au profit des républicains, le tout à l’approche d’un scrutin qui semble de plus en plus défavorable au parti de Donald Trump.

« Les premières références aux élections de mi-mandat américaines ont été repérées en juin dernier dans une vidéo usurpant l’identité de l’organisation américaine à but non lucratif Open Secrets et affirmant que des responsables ukrainiens finançaient des politiciens démocrates », résume en entrevue Jean le Roux, chercheur en cybersécurité chez Graphika, une entreprise américaine spécialisée dans la surveillance des menaces géopolitiques en ligne. « Dans les dernières semaines, ces opérations d’ingérence, liées à la Russie, se sont accentuées, juste après avoir ciblé les élections en Allemagne, des référendums en Suisse, ainsi que l’OTAN et l’Union européenne de manière générale. »

Des analyses classifiées des services de renseignement américains datant des derniers mois — et mentionnées dans les derniers jours par le New York Times — confirment en effet que la Russie a repris ses campagnes de désinformation en ligne.

Elles visent à saper la confiance du public envers les élections de mi-mandat de novembre prochain et à entretenir le chaos chez les électeurs, particulièrement dans les coins du pays où les sondages favorisent les démocrates face aux républicains. Car ces derniers sont menacés de perdre leur majorité au Sénat et à la Chambre des représentants dans la foulée de la reprise brutale du pouvoir par Donald Trump et de ses conséquences sur les relations internationales et le coût de la vie.

Désinformation et hypertrucages

Le groupe anonyme d’analystes surveillant les opérations d’ingérence russe à travers le monde, Antibot4navalny, vient d’ailleurs de montrer du doigt la multiplication de vidéos utilisant l’intelligence artificielle et qui, par l’entremise de l’image de plusieurs vedettes de Hollywood, dénoncent les démocrates et appellent à voter pour le camp présidentiel.

Ces contenus participent à des opérations d’ingérence russe connues sous le nom de Matriochka, Overload ou Storm-1679. Elles cherchent à inonder les réseaux X, Bluesky et TikTok de vidéos manipulées usurpant l’identité de véritables médias (CNN, la BBC, le New York Times, notamment) et de personnalités connues. On y voit entre autres les comédiens Julia Roberts, Mark Hamill ou Emma Caulfield attaquer les démocrates en reprenant les mécaniques du discours des républicains pour discréditer leur adversaire : accusation de corruption, d’antisémitisme, de maltraitance des enfants ou de soutien à une immigration incontrôlée et aux droits des personnes LGBTQ+.

« Le Comité national démocrate est une cible constante de ces campagnes d’ingérence russe — à la suite, d’ailleurs, des récentes allégations selon lesquelles les démocrates auraient payé des acteurs hollywoodiens pour faire campagne avant les élections », note Jean le Roux, joint par Le Devoir en Afrique du Sud, d’où il scrute les flux mondiaux d’information en ligne.

Il ajoute : « Ces publications génèrent rarement beaucoup d’engagement, mais les indicateurs qui y sont associés peuvent toutefois être trompeurs. En faisant la promotion de sujets socioculturels sensibles, ces contenus s’accompagnent du risque d’être relayés par des utilisateurs “légitimes” qui adhèrent à ce discours ou le jugent politiquement opportun. » Il s’agit d’ailleurs d’une conséquence recherchée et cultivée par les instigateurs étrangers de ces campagnes de désinformation.

Aaron Rodericks, responsable de la confiance et de la sécurité chez Bluesky, a affirmé dans les derniers jours au réseau MS NOW avoir « immédiatement supprimé » les fausses vidéos identifiées par Antibot4navalny, et ce, conformément à l’interdiction par le réseau social des « activités inauthentiques coordonnées visant à tromper les utilisateurs ou à manipuler l’environnement informationnel ». Le réseau X, propriété d’Elon Musk, un proche de Donald Trump, n’a pas fait de commentaires.

Entre déni et admission

En juillet dernier, la Russie a vertement rejeté les accusations d’ingérence dans les élections américaines, et ce, après que Donald Trump eut décidé de brandir cette menace lors d’une allocution télévisée pour mieux renforcer son contrôle politique et policier sur le processus électoral.

Pourtant, en 2023, le dirigeant de la société militaire privée russe Wagner, Evgueni Prigojine, ex-figure forte du régime de Vladimir Poutine, avait reconnu avoir fondé et dirigé l’Internet Research Agency, une usine à trolls notoire sanctionnée en 2016 par les États-Unis pour ingérence électorale. « Je n’ai jamais été un simple financier de l’Internet Research Agency [IRA]. Je l’ai inventée, je l’ai créée et je l’ai dirigée pendant longtemps. Elle a été fondée pour protéger l’espace informationnel russe de la propagande agressive et grossière, véhiculant un discours anti-russe en provenance d’Occident », avait dit l’oligarque à la chaîne Telegram de son empire guerrier.

Wagner a été depuis démantelé dans la foulée de la mort de ce personnage sulfureux dans un accident d’avion en 2023. L’événement avait fait suite à une révolte d’un jour lancée contre l’homme fort du Kremlin.

Et d’ajouter : « Grâce à ces activités, l’IRA a diffusé des milliers de publicités qui ont touché des millions de personnes en ligne. L’IRA a également organisé et coordonné des rassemblements politiques durant la campagne présidentielle de 2016, tout en dissimulant son origine russe. De plus, l’IRA a utilisé illégalement des informations personnelles identifiables de citoyens américains pour ouvrir des comptes financiers afin de financer ses opérations. »