L'invité du samedi | Philippe Filleul, commandant de la zone de secours du Brabant wallon : "Face aux feux de forêt, nous sommes loin d'être prêts"
Cet été a-t-il été un été hors norme pour les pompiers du Brabant wallon ? Ou est-ce une fausse impression due aux "méga-feux" en France, à l'incendie complètement inédit dans les Hautes Fagnes ?
Les canicules ont rendu la charge de travail beaucoup plus lourde pour nos pompiers. Éteindre un incendie quand il fait 20 degrés ou quand il en fait 35, ce n'est pas du tout le même contexte. La zone a été confrontée à de réelles difficultés, notamment lors des incendies à Tubize – qui était un incendie assez important –, ou à Limal, avec malheureusement des jeunes décédés dans une maison. En soi, ce sont des incendies qui peuvent survenir quelle que soit la saison et quelle que soit la température. Néanmoins, pour nous, c'est plus compliqué à gérer. On met des équipements lourds, chauds, pour se protéger. Il faut relever plus vite les pompiers. Et en plus, il y a des pompiers qui ont fait des malaises et qui ont dû être transportés à l'hôpital.
Le gouverneur a pris des mesures pour réduire les risques d'incendie: interdiction des feux d'artifice, des barbecues, etc.
Je pense que ces mesures étaient opportunes. Cela a permis de limiter les risques de feux de végétation. Si les feux d'artifice avaient eu lieu, il y aurait eu plus d'incendies parce qu'effectivement, la végétation était sèche. Il y a quand même eu quelques feux de végétation, notamment au plus chaud, à la fin de la période de canicule.
Villers-la-Ville a connu un incendie de forêt qui a nécessité notamment l'intervention d'un hélicoptère. On reste heureusement fort loin des incendies français ou dans les Hautes Fagnes.
Par rapport au sud de l'Europe et à d'autres régions, on n'a pas les mêmes vents, pas les mêmes propagations. Dans les Fagnes aussi, il y a eu des effets de vent qui étaient particuliers, des vents tournants… Il n'y a pas de vents permanents en Brabant wallon. Il faut savoir que ces vents ont tendance à assécher encore plus la végétation et les feux se propagent dès lors plus vite.
Faut-il se penser à l'abri en Brabant wallon ?
En Brabant wallon, on n'a ni ces phénomènes d'assèchement ni de propagation, et on a très peu d'exploitation forestière. Les forêts de Gironde, ce sont des arbres qui sont plantés en ligne, qui créent des couloirs et qui favorisent la propagation des feux. Si vous allez dans la forêt de Soignes, c'est une forêt avec des hêtres, des chênes qui sont centenaires. Et je ne dis pas qu'ils ne brûlent pas, mais ce n'est pas du tout le même contexte. La chance qu'on a aussi en Brabant wallon, c'est que tout ce qui est petits bois et petites forêts sont relativement bien desservis en termes d'axes routiers. Ce n'est pas comme dans les Fagnes, avec de la tourbe, des zones entières où il n'y a pas un chemin. Nous, on peut approcher.
Comment se préparer à affronter des feux de forêts au mieux en Brabant wallon ?
On a des lacunes en termes de cartographie. On n'a jamais pris le temps de s'assurer que les pompiers connaissent tous les chemins, qu'ils disposent d'une carte qui leur permettrait de savoir par où accéder aux différentes parties des petits bois et forêts.
La forêt de Soignes, par exemple, est quadrillée de drèves. Mais on n'a pas forcément le plan précis nous disant par où on arrive, par où on part. Les camions peuvent rouler dans la forêt de Soignes, mais il faut savoir comment y circuler. Ça reste encore quelque chose qui n'est pas forcément bien établi chez nous en termes de préparation. Donc là, on est loin d'être prêts.
Pourquoi ? Parce que les feux de forêts n'étaient pas forcément envisagés en Brabant wallon ?
Disons que petit à petit, on se rend compte que le changement climatique existe. Et donc oui, on va s'équiper, oui on va former le personnel et oui, on va sans doute mieux analyser les risques liés aux feux naturels et aux inondations. Parce que la prévision fait partie de notre métier.
Y a-t-il des enseignements à tirer de l'incendie dans les Hautes Fagnes pour les pompiers brabançons aussi ?
On s'est rendu compte, en envoyant des équipes dans les Fagnes, que travailler en coordination avec des néerlandophones, avec des pompiers d'autres régions, voire d'autres pays, ça nécessite de parler le même langage. Aujourd'hui, en termes de formation, on est très, très loin d'être au point. On s'aperçoit que si on va aider des collègues, on est un peu décalé par rapport aux procédures, à des éléments qui sont clés en termes d'organisation. Or, même si la forêt de Soignes est surtout sur les régions bruxelloises et flamandes, on risque d'être appelés en renforts.
Quel est l'état du matériel destiné aux feux de forêt ?
On a déjà des camions dédiés, mais soit ils sont très anciens, soit ils ne sont pas en nombre suffisant. Ils ont une capacité de 4 000 litres d'eau et des rampes qui permettent notamment, dans les feux de champ, de pouvoir rouler et éteindre, comme on ferait un épandage. On en a quatre. L'idée, c'est quand même que chaque poste (cinq) en ait un.
Et donc, probablement dans l'avenir, il y aura des plans d'investissement pour renouveler notre flotte, avec des camions plus modernes et mieux protégés. Les camions français ont aussi souvent des systèmes de protection. S'ils sont surpris par l'incendie, le personnel dans la cabine peut être protégé du feu. Ce qu'on n'a pas forcément dans nos camions actuellement.
Quel a été l'impact de la canicule sur les missions d'ambulance ?
Les statistiques n'ont pas explosé. On a toujours un nombre d'ambulances très, très important. C'est difficile de faire le lien avec la chaleur.
Toutes les interventions ne sont pas toujours urgentes.
On a pas mal d'ambulances qu'on va dire "sociales". C'est-à-dire des gens qui n'ont pas de contact et qui, à un moment donné, ont soit effectivement une vraie douleur, soit un vrai problème psychologique et qui appellent le 112 en se disant: "Je n'ai pas d'alternative, je n'ai pas de contact, je n'ai personne."
C'est un problème pour les pompiers ?
C'est une perception que les pompiers regrettent parce qu'ils se disent: "Ce n'est pas notre job, on est formés pour sauver des vies et on passe peut-être 50% des missions à faire du soutien." Du soutien important, parce que les gens qui appellent le 112, en général, ce n'est pas juste pour emmerder les pompiers. Mais, effectivement, on remplace des pans de société qui ont petit à petit été détricotés. Je ne dis pas que les pompiers le font de mauvaise grâce. C'est juste qu'il y aurait sans doute besoin d'avoir d'autres outils pour aider ces personnes-là.
Quels autres problèmes rencontrez-vous dans vos interventions ?
Ce qu'on constate aussi, c'est les gens qui n'aiment pas voir dans leur quartier des personnes SDF, qui dorment sur un banc, et qui appellent les pompiers pour les faire "un peu dégager". En fait, quand on arrive, la personne ne souhaite pas être transportée, et même si on la transportait, l'hôpital la rejetterait en disant: "Mais il n'a rien, ce monsieur."
Vous vous retrouvez aussi, parfois, avec des interventions où le blessé ne vous attend pas…
C'est une autre tendance qui est venue avec la multiplication des smartphones: vous passez en voiture, vous voyez quelqu'un qui est tombé à vélo, vous appelez le 112 parce que vous vous dites qu'il est blessé, mais vous n'en savez rien, en fait. Et quand les pompiers arrivent, il n'y a plus personne parce que le cycliste s'est remis sur son vélo ou s'est rendu à l'hôpital de lui-même, sans savoir que quelqu'un a appelé les pompiers.
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