L'Iran a-t-il adapté des lance-roquettes pour miner le détroit d'Ormuz ?
Les frappes américaines dimanche 30 août menées contre des lanceurs iraniens sur l’île de Larak, dans le détroit d’Ormuz semblent avoir eu pour but d'écarter une toute nouvelle menace pour la navigation dans ce passage stratégique.
Officiellement, l’armée américaine a décidé de reprendre les bombardements après un mois sans frappe car "les forces des Gardiens de la révolution" iraniens se préparaient à "lancer des roquettes chargées de mines marines dans le détroit".
Des lance-roquettes comme lance-mines
De quoi surprendre les experts en sécurité maritime. "Cette présumée nouvelle capacité iranienne à déployer des mines dans le détroit me laisse perplexe", reconnaît un spécialiste des conflits en mer ayant préféré garder l’anonymat.
Depuis le début du conflit avec les États-Unis et Israël, les Iraniens ont le plus souvent transporté les mines dans de petits bateaux rapides puis les ont dispersées dans le détroit d’Ormuz pour rendre la traversée de ces eaux très dangereuses, tout navire n'ayant pas connaissance de l’emplacement précis de ces explosifs.
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Parfois, ces mines maritimes ont aussi pu être acheminées par de petits sous-marins ou larguées par des avions volant à très basse altitude, ajoute Al Jazeera dans un article consacré à ces frappes américaines.
Mais des lance-roquettes qui tireraient ces explosifs en direction du détroit d’Ormuz, "ce serait, pour autant que je sache, une méthode originale", affirme Dirk Siebels, spécialiste de la sécurité maritime au cabinet Risk Intelligence. Le New York Times évoque pour sa part un potentiel "nouveau type de mines navales iraniennes".
Avoir recours à des lance-roquettes peut sembler "improbable", estime Harlan Ullman, un ancien officier de la marine américaine interrogé par Al Jazeera. Selon lui, les mines tirées risqueraient "fort d’être endommagées lors de l’impact avec l’eau", explique cet ex-militaire.
Pour autant, "cela fait déjà quelque temps que l’Iran effectue des tests avec les lance-roquettes multiple de type Fajr-5 à cette fin", souligne Sidharth Kaushal, spécialiste de l’impact des nouvelles technologies sur la guerre maritime au Royal United Services Institute for Defence and Security Studies (Rusi), l’un des principaux cercles de réflexion stratégique britannique.
En janvier déjà, la télévision iranienne avait diffusé un reportage présentant le lance-roquettes Fajr-5 comme la nouvelle arme pour miner le détroit d’Ormuz.
Une méthode plus rapide pour disperser des mines navales
En principe, "il est tout à fait envisageable de lancer des mines en ayant recours à l’artillerie. Les missiles transportent les explosifs et les larguent au-dessus de la zone ciblée. Le choc de l’impact peut être réduit en équipant par exemple les mines de petits parachutes", souligne Mark Hilborne, spécialiste des questions de sécurité aérienne et spatiale au King’s College de Londres.
Si l’Iran a réellement commencé à lancer des mines dans le détroit grâce à des systèmes Fajr-5, ce serait une mauvaise nouvelle pour toute la rhétorique de Donald Trump et du Pentagone qui se targuent d’avoir "anéanti complètement la marine iranienne".
Pour les Iraniens, "ce serait une manière de démontrer leur inventivité et leur capacité à surmonter la destruction de leur flotte par les Américains", pointe Shahin Modarres, spécialiste de l’Iran à l’International Team for the Study of Security (ITSS) Verona.
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Ce ne serait pas le seul avantage pour le régime de Téhéran. "C’est aussi plus rapide. Utiliser un bateau nécessite d’embarquer les mines, de réunir l’équipage, de se rendre sur place et de larguer les mines. Avec un lance-roquettes, il suffit de charger et de tirer", résume Sidharth Kaushal.
Un gain de temps qui peut faire toute la différence. "Cela réduit les occasions pour les Américains de détecter et neutraliser la menace", ajoute l’expert du Rusi.
Ce n’est cependant pas non plus la panacée, et il existe des raisons pratiques pour lesquelles le recours à des bateaux est préférable. D’abord, il est possible d’embarquer davantage de mines sur une embarcation. "Une mine navale est une charge assez grande et lourde car elle doit être puissante pour endommager la coque d’un bateau. Difficile d’en mettre beaucoup dans un tir de lance-roquettes, car pour aller loin, la charge doit être légère", explique Sidharth Kaushal.
La précision n’est pas non plus le point fort d’un tir de roquette par rapport aux autres méthodes de mise en place des mines marines. L'effet de dispersion empêcherait les Iraniens eux-mêmes de savoir où se trouvent toutes les mines.
Propagande ou réelle escalade ?
Dirk Siebels juge la méthode "assez imprudente". Pour cet expert, l’Iran se tirerait lui-même une balle dans le pied car "les cargos iraniens ont également besoin de savoir précisément où se trouvent les mines pour les éviter". Impossible également, sans connaître l'emplacement de ces mines, de garantir une traversée du détroit sans risque aux bateaux qui auraient payé le droit de passage que Téhéran cherche à mettre en place.
C’est pourquoi Dirk Siebels doute de la réalité de ce recours à des lance-roquettes. Malgré les inconvénients des missions en bateau, et notamment le risque pour l’équipage, ces méthodes plus traditionnelles lui semblent plus en adéquation avec la stratégie globale de l’Iran dans le détroit d’Ormuz.
Il n’est pas le seul à être sceptique. "C’est de la propagande de guerre", soutient Christian Bueger, spécialiste des questions de sécurité maritime à l'université de Copenhague. Pour lui, les États-Unis avaient besoin du spectre d’une nouvelle menace maritime pour "justifier les frappes".
Ce serait une manière pour l’armée américaine de tenter de rassurer les transporteurs. "Les États-Unis cherchent à démontrer que la menace des mines est sous contrôle", affirme Christian Bueger.
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Aux yeux de cet expert, il n’est pas exclu que ces lance-mines soient un aspect de la guerre psychologique que se livrent les deux belligérants. Avec leur vidéo de janvier vantant les nouvelles capacités du Fajr-5, les Iraniens ont cherché à démontrer qu’ils pouvaient toujours semer le chaos dans le détroit d’Ormuz - et qu’importe si c’est vrai ou non. "L’avantage avec les mines, c’est que le simple risque qu’elles existent peut suffire à décourager les transporteurs d’emprunter le détroit d’Ormuz", analyse Christian Bueger. Les bombardements sur l’île de Larak et leur justification officielle seraient alors la réponse du berger américain à la bergère iranienne.
Shahin Modarres est moins convaincu. "Le recours à des lance-roquettes est typique de la manière dont l’Iran utilise des méthodes non conventionnelles pour déjouer les plans de l’ennemi", assure cet expert.
Selon lui, face à la guerre économique totale déclarée par Washington, l’Iran pourrait vouloir démontrer qu’il est toujours capable d'augmenter la pression sur le détroit d’Ormuz, en prenant les États-Unis par surprise et en dégainant une nouvelle arme pour miner cette route maritime vitale.
Quelle que soit la réalité – guerre psychologique ou menace réelle sur le détroit –, ce nouvel épisode du conflit entre l’Iran et les États-Unis démontre qu’à l’ère des drones triomphants et de la guerre dopée à l’IA, la menace des mines reste toujours très efficace.