« La Frappe » : Bastien Bouillon endosse son rôle le plus délicat dans ce film renversant sur l’inceste
« La Frappe », réalisé par Julien Gaspar-Oliveri. AD VITAM
Pour aller plus loin
Une tablée familiale dans une zone périurbaine. On fête la sortie de prison d’Anthony, le père d’Enzo, 19 ans, ravi autant que troublé par le retour de son daron. La caméra colle aux basques du garçon, ambiance post-Dardenne d’un naturalisme en terres prolétaires qu’on n’en peut plus de voir galvaudé par le cinéma français. Mais là, quelque chose cloche, l’ambiguïté règne. Quel lien unit Enzo à Carla, dont il partage le lit – le générique d’ouverture fait du grain de leurs peaux accolées un mystérieux paysage – alors qu’il a une copine, Roxane ? Sont-ils frère et sœur ? Carla refuse catégoriquement de voir Anthony. Au contraire d’Enzo qui, camelot, reprend les marchés avec lui, s’installe dans le même appartement et l’espionne à son insu en compagnie d’une très jeune prostituée qu’il soumet à un rituel particulier…
On n’est pas étonné d’apprendre que le sujet est très personnel à Julien Gaspar-Oliveri – acteur et metteur en scène de théâtre, remarqué pour sa mini-série « Ceux qui rougissent » – tant « la Frappe », son premier long-métrage, traite avec tact et sans fausse pudeur des victimes d’inceste. Jamais le mot tabou n’y est prononcé mais tout y ramène par la force des choses. Alors comment s’en sortir ? Refaire famille avec son ex-bourreau, l’aimer malgré tout ou couper tout contact avec lui ? A la manière d’Enzo, dans le déni, ou de Clara, dans le rejet ? Nulle solution adéquate face à une telle blessure, nous dit le film qui vient s’ajouter aux nombreux récits récents, littéraires pour la plupart, sur ce crime abominablement répandu et les traumatismes qu’il engendre.
Son prix est de nous rendre accessibles la douleur sourde, la colère et la violence rentrées à travers des acteurs et des corps. Celui tendu, sec et fébrile du jeune Diego Murgia (Enzo), dont le regard translucide cache un gouffre insondable. Et celui si familier de Bastien Bouillon. Il faut souligner son audace d’endosser le rôle du père. Peu de comédiens à ce stade de leur carrière s’y seraient risqués, ne serait-ce qu’à l’aune de cette scène terrible où il repousse brutalement les gestes déplacés de son fils en mal d’affection, gestes qui furent les siens auparavant. Parce qu’il transgresse à propos pour dire la vérité des êtres et la souffrance d’une tragédie intime, « la Frappe » jette un pavé retentissant dans la mare des violences sexuelles sur mineurs.
Par Nicolas Schaller