Politique : les profils moins honnêtes sont-ils plus attirés ?

Politique : les profils moins honnêtes sont-ils plus attirés ?

L'idée que la politique favoriserait les personnalités les moins vertueuses est une critique récurrente dans nos démocraties. Une vaste étude internationale, co-dirigée par l'Université de Lausanne, a analysé ce phénomène pour la première fois. Le résultat confirme un biais, mais révèle une réalité bien plus nuancée qu'il n'y paraît.

Le monde politique, un nid de requins où seuls les plus manipulateurs survivent ? Vrai ou faux [RTS]

Le monde politique, un nid de requins où seuls les plus manipulateurs survivent? Vrai ou faux / FastCheck / 3 min. / vendredi à 14:37

Le monde politique est-il structurellement moins attractif pour les personnes honnêtes et humbles ? Pour répondre à cette question, une équipe de recherche a analysé les réponses de plus de 11'600 citoyens en Suisse et dans quatre autres pays. Les résultats, publiés dans l'European Journal of Political Research, montrent que les individus obtenant un faible score sur le trait de personnalité "Honnêteté-Humilité" sont surreprésentés à chaque étape du processus d'entrée en politique, de l'ambition initiale à la candidature effective.

Pour comprendre ce constat, nous avons contacté les auteurs de l'étude. Selon Pirmin Bundi, professeur associé à l'Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP, UNIL), un "double mécanisme" explique ce phénomène.

Le paradoxe des élus nationaux

Premièrement, l'auto-sélection: "la politique est souvent un domaine marqué par la concurrence, les conflits et la mise en avant de soi", explique-t-il. Cet environnement attire donc logiquement davantage les personnes qui sont déjà intéressées par le statut et le pouvoir. Le manque d'humilité, en particulier, "alimente une forte confiance en soi et le sentiment d'être légitimé pour diriger".

Deuxièmement, le recrutement par les partis. Selon le professeur Bundi, les recruteurs "interprètent souvent l'assurance, l'aisance dans les joutes politiques et le goût de la mise en avant comme des signes d'aptitude". En encourageant ces profils, le processus de recrutement, "loin de corriger ce biais qui surgit naturellement, tend plutôt à le renforcer".

Faut-il en conclure que les élus siégeant aujourd'hui sont, en moyenne, moins honnêtes que la population? "La prudence s'impose ici", souligne Pirmin Bundi.

Marc van de Wardt, professeur à la Vrije Universiteit Amsterdam et auteur principal, nous alerte sur un paradoxe: si leur étude montre que les candidats (surtout au niveau local) ont un faible score d'Honnêteté-Humilité, d'autres travaux, notamment une étude danoise de Schumacher et Zettler (2019), montrent que les élus au Parlement national, eux, se déclarent avoir un score plus élevé que la moyenne.

Un obstacle pour la parité

Ce biais a également un impact direct sur la sous-représentation des femmes en politique. Pirmin Bundi nous confirme que "ce lien est bien réel". L'image stéréotypée du "candidat idéal" combatif et sûr de lui, qui correspond aux traits d'une faible Honnêteté-Humilité, "peut désavantager les femmes", car les études de psychologie montrent qu'elles obtiennent en moyenne un score plus élevé sur ce trait de personnalité.

Hélène Joaquim

Entre filtre, bluff et nuances scientifiques

Le paradoxe entre des candidats moins humbles et des élus nationaux qui se déclarent plus intègres est au cœur des débats scientifiques.

Deux hypothèses: Pour l'expliquer, la recherche avance deux théories. L'hypothèse du filtre suggère que le système politique élimine les profils les moins intègres au fur et à mesure de l'ascension. L'hypothèse du bluff postule que les élus nationaux sont simplement devenus plus habiles à donner des "réponses socialement désirables" dans les sondages, un biais connu de ce type d'enquête où la personnalité est auto-déclarée.

Le cadre théorique: Les chercheurs et chercheuses expliquent ce phénomène par la "théorie de l'activation situation-trait". Les individus sont attirés par des environnements qui correspondent à leur personnalité. L'arène politique, avec ses débats et sa compétition, serait donc un environnement qui "active" moins l'ambition des personnes très humbles.

La recherche continue: Démêler ce paradoxe est une priorité pour la recherche. Pirmin Bundi évoque la piste de "protocoles expérimentaux" pour tester la perception des recruteurs, tandis que Marc van de Wardt pilote un projet de recherche de cinq ans financé par le Conseil néerlandais de la recherche (NWO) pour approfondir ces questions.