Musique | La résurgence de P’tit Belliveau

Musique | La résurgence de P’tit Belliveau

On prend des nouvelles de P’tit Belliveau tous les deux ans, suivant son cycle précis de parution d’albums. On prend aussi des nouvelles de P’tit Belliveau tout le temps, parce que l’Acadien passe le plus clair de son temps à promener son spectacle, le plus souvent au Québec. L’un nourrit l’autre, et vice versa : il est tout le temps en train d’écrire des chansons, sauf quand il est sur la route, mais ce qui se passe en tournée — voire sur scène — peut faire germer une idée d’air ou de paroles qui se retrouvera dans sa prochaine collection.

Nous voici donc au quatrième tour dudit cycle avec P’tit Belliveau, son deuxième album homonyme (suivant celui de 2024), qui est aussi le deuxième qu’il lance de façon indépendante. À chaque album sa surprise, son identité propre qui nous gagne rapidement, immanquablement.

Avec celui-ci, Jonah Guimond (le gars qui pilote le projet, Belliveau étant le nom de son grand-père maternel) sentait la nécessité de tasser les arrangements électroniques qui ont largement caractérisé ses parutions précédentes en faveur d’une instrumentation plus traditionnelle, de miser sur les sonorités country et pop-rock de ses débuts. Et il a « bien failli y laisser sa peau ».

« Ça a été difficile, parce que j’ai utilisé des techniques et des instruments que j’avais jamais utilisés avant. J’ai appris à jouer de l’accordéon, du pennywhistle, j’ai enregistré des vrais drums pour la première fois, ça a pris forever », raconte-t-il.

On retrouve sur ce P’tit Belliveau nouveau moins de collaborations qu’auparavant : l’ami Caleb Gallant qui met du bodhrán ici, Valérie Lachance-Guillemette (qu’on connaît par l’entremise de Calamine) qui ajoute du sax là, et le rappeur Kinji00 qui apparaît sur la seule pièce s’en remettant à une production numérique, cosignée P’tit Belliveau et LB66.

Réaffirmer ce qui le définit

P’tit Belliveau se définit par bien des choses, parmi lesquelles un optimisme qui se déploie entre autres comme outil de résilience face à l’adversité. Cette fois-ci, cela dit, Jonah se sentait dépassé par les événements : le déploiement technologique effréné, la fin du monde qui plane, le bon qu’on laisse derrière au profit d’une couple de piastres. Ce n’était a priori pas prémédité. Avec lui, rien ne l’est. Mais ce poids du monde et le sentiment d’impuissance qui lui est afférent se retrouvent pour une première fois dans ses textes — avec lesquels une musique généralement plus guillerette contraste intentionnellement.

« Je suis allé vers un son plus roots, c’était pas une décision consciente, mais, looking back, ça a un lien avec tout ce qui se passe. Les outils électroniques qui m’ont déjà excité, ça m’intéresse plus, j’en ai quasiment pas utilisé : je fausse des fois, je l’ai pas corrigé, c’est pas grave. Je me sens comme un luddite, j’ai envie d’être un caveman again, la palette sonore de l’album vient de ça, et du show live, aussi. »

Ses textes ont toujours été empreints d’humanisme, et ils se font cette fois-ci plus touchants encore. L’avènement incontrôlé de l’intelligence artificielle et le fait qu’on ne se soucie plus de ce qui nous entoure le préoccupent avec raison (Si qu’le monde finira, Rinque de même que c’est et tant d’autres), mais il fait aussi la part belle à son Acadie, reprenant Si longtemps séparé (l’émouvante chanson officielle du Congrès mondial acadien de 1999 en Louisiane) et fabulant une baie Sainte-Marie souveraine en compagnie du susmentionné Kinji00 sur Parfait pays.

Retrouver une certaine simplicité

Outre le marasme ambiant évoqué plus haut, Jonah était aussi miné par quelque chose de plus près de lui, quelque chose qui le définit à certains égards : ce qui relève de sa pratique artistique. Il adore son métier : l’enthousiasme des fans est pour lui un moteur inégalable. Mais les longs déplacements, de même que l’attente et la pression qui en découlent, peuvent aussi mener à un « épuisement tranquille de l’âme ».

La charge de travail provenant de ce retour à l’indépendance et les objectifs inhérents à une carrière musicale en ascension ont aussi pesé dans la balance. Faire un premier Club Soda, remplir un MTelus, jouer sur la grande scène des Francos, ce sont des buts qu’il a atteints pour se prouver qu’il pouvait le faire : « Je suis reconnaissant d’avoir fait ça, mais je réalise aussi que c’était égoïste et que ça me tenait pas vraiment à cœur. Je veux dire, c’était amazing, mais, pendant le show, je me disais aussi que je préfère jouer dans des salles de 100, 200 personnes. »

Il a longtemps soupesé ce qui est important pour lui dans toute cette activité, pour en venir à l’évidente conclusion qu’il n’a plus à se mettre de pression par rapport à ça : « J’aime jouer des shows pis produire des albums, ce que je veux, c’est jouer pour les fans, voir la joie dans leur face, sentir la sueur dans la place. Deep down, je le savais, mais je me suis perdu dans le processus. »

Ayant désormais écarté ce qui l’embêtait afin de se concentrer sur ce qui le fait vibrer, le voici excité à l’idée de retrouver son public avec un répertoire bonifié, affirmant au passage que son spectacle fera une place de choix aux chansons déjà appréciées : « J’ai jamais ever appris toutes les chansons d’un de mes disques, je trouve ça insane ! Je veux jouer les meilleures chansons que j’ai, sinon je trouve que c’est une insulte à la foule. »

Si, selon lui, il n’y a « rien à propos de la job d’artiste qui permet de trouver des réponses » aux sujets plus lourds qu’il aborde, sa musique reste un baume probant : « J’ai envie que le monde se sente bien. La musique en soi, c’est amazing, c’est direct, c’est comme si, au lieu d’expliquer un rêve, ça fait juste jeter le rêve dans la tête du monde. Quand je suis capable de faire de la musique qui fait cet effet-là, ça me fait feeler great pis je veux juste la partager. »

Et il la fera partager, bientôt, dans une petite salle près de chez vous.