Laurent Nuñez, le lent déclin d’un ministre de l’Intérieur pris à son propre piège
Politique 19/10/2026 13:33 Actualisé le 19/10/2026 14:06
Le ministre de l’Intérieur, dont la démission a été refusée par Emmanuel Macron, semble dépassé par les événements, en particulier depuis le 17 octobre.

LUDOVIC MARIN / AFP
Laurent Nunez photographié 18 octobre (Photo by Ludovic MARIN / POOL / AFP)
La chorégraphie est connue de tous les observateurs politiques. En temps de crise majeure dont on est partie prenante, il convient de remettre sa démission au chef de l’État. Mais face à l’obligation de poursuivre la mission et de rester solide contre l’adversité, la requête est refusée. Laurent Nuñez et Emmanuel Macron viennent de rejouer cette scène, après les images de chaos qui ont émergé dans plusieurs villes après les mobilisations du 17 octobre.
Un refus de congédier le ministre de l’Intérieur justifié par « la nécessité d’un commandement continu des forces de l’ordre dans le contexte actuel », a précisé l’Élysée ce lundi 19 octobre. Et, mû par la volonté de démontrer qu’il ne se dérobe pas aux devoirs qui sont les siens, Laurent Nuñez a fait savoir que sa demande avait été refusée. Alors que, dans les faits, absolument rien n’empêche un ministre en exercice de quitter ses fonctions, et surtout pas l’absence de bénédiction du locataire de l’Élysée.
Déjà contesté avant le 17 octobre
Éculé et artificiel, ce narratif illustre la séquence très compliquée que traverse actuellement le ministre de l’Intérieur, déjà accusé d’avoir fait dérailler la mobilisation lycéenne par un dispositif disproportionné et dangereux, ayant conduit à la mutilation de plusieurs adolescents, comme à Lens ou à Tours. Une stratégie offensive qui, selon nos informations, a fait tiquer jusqu’au chef de l’État, qui a expressément demandé à son ministre de lever le pied. Car aux revendications légitimes des lycéens se sont agrégées des indignations provoquées par les violences policières.
De quoi jeter de l’huile sur le feu, qui plus est dans un contexte où le ministre éprouve toutes les peines du monde à clairement condamner les confiscations arbitraires de pancartes faites par des policiers. Ce qui, chez ceux qui l’éprouvent, renforce le sentiment que les forces de police sont moins au service des citoyens qu’à celui exclusif des intérêts du pouvoir en place, plus pressé d’attribuer les dégradations et les affrontements aux élus insoumis mobilisés auprès des lycéens, que d’offrir un débouché politique et sécurisé à l’expression de leur colère.
Ce qui, vu de l’étranger, est cliniquement décrit comme un fiasco. « Les forces de l’ordre – menée par un ministre de l’Intérieur qui n’a officiellement donné aucune consigne de retenue face aux lycéens – voient tout de suite une menace à l’ordre public. Les notions de désescalade et de proportionnalité de la riposte ne font pas partie du vocabulaire de la police française », cingle l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, jugeant que l’action de Laurent Nuñez s’inscrit dans une logique où « le citoyen représente un risque » voire « un ennemi de l’État ». Ce qui, dès le début de la mobilisation, a conduit à une forme d’escalade, du fait de l’incapacité à concevoir la mobilisation de la jeunesse autrement que comme un affrontement phagocyté par un Jean-Luc Mélenchon qui aurait pour projet secret de renverser les institutions par la rue.
Excessive dramatisation des enjeux
D’où le nombre record de gardes à vue comptabilisé dès les premiers jours du mouvement, concernant à 86 % des mineurs. Comme s’il s’agissait de passer aux jeunes manifestants l’envie de recommencer. Cité par le Canard enchaîné, un commissaire de police a expliqué que « le but de la manœuvre était d’effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde ». Sans qu’il soit possible de savoir pour le moment si cette intention existait, c’est bien comme cela que les familles des adolescents interpellés ont compris la séquence, dénonçant une volonté de « briser la mobilisation de ces lycées ».
De façon paradoxale, l’excessive dramatisation de l’enjeu sécuritaire lié à la colère de la jeunesse se retourne aujourd’hui contre le ministre de l’Intérieur. Car si la violence supposée des jeunes mobilisés était si forte, comment expliquer l’insuffisance du dispositif déployé samedi ? Et si le ministre de l’Intérieur a tant insisté sur les réseaux d’ultragauche, qui attiseraient ces violences urbaines, pourquoi la procureure de Paris pondère-t-elle ce constat, soulignant que de très nombreuses personnes interpellées « ne revendiquent pas de positionnement politique » ?
Pire, au-delà de ces contradictions, Laurent Nuñez avait lui-même prophétisé le chaos qui allait s’abattre sur le pays. Alors que les images de premières dégradations tournaient en boucle au début du mois, posant déjà la question de la doctrine du maintien de l’ordre en ouvrant les premiers procès en « chaos », le ministre de l’Intérieur avait tenu à relativiser. « Perdre le contrôle, c’est si jamais vous aviez des hordes de personnes qui défilaient dans les centres-villes, qui pillaient les magasins et qui commettaient des exactions », expliquait-il le 6 octobre sur France inter. C’est précisément ce qu’il s’est passé onze jours plus tard, ce samedi, sans que son approche n’arrive à prévenir ces violences. Il pensait justifier sa fermeté, mais Laurent Nuñez n’a fait que définir les conditions de son échec. Et dessiner les contours du piège qu’il s’est tendu lui-même.