« Le Triangle d’or » au cinéma : dans les secrets des milliardaires
Pour gagner sa vie, Laura (Malou Khebizi) accepte un emploi au service de Souria (Soundos Mosbah). Installée dans un hôtel particulier du triangle d’or par son amant, un riche prince saoudien (Kassem Al Khoja), Souria vit dans l’attente de ses visites. Tandis que Laura doit s’adapter à cet univers de luxe démesuré et de surveillance constante, un lien fragile se tisse entre les deux femmes. Mais Laura pressent qu’un danger pèse sur Souria et que cette cage dorée pourrait bien se refermer sur elles deux…
L’actrice Malou Khebizi et la réalisatrice Hélène Rosselet Ruiz se livrent sur cette plongée dans le milieu de l’extra-richesse agrémentée d’un propos féministe.
L’idée de traiter de l’ultra-richesse des familles du Golfe à Paris dans Le Triangle d’or est-elle née de l’influence économique croissante de ces pays en France ?
HRR : L’envie était d’évoquer le rapport à cette extrême richesse et ce qu’elle soit du Golfe, américaine, russe, française ou indienne… Moins de 1 % de la population possède plus de 60 % des richesses mondiales. Le point de départ est personnel : à un moment où j’avais besoin d’argent, j’ai été femme de ménage pour une famille saoudienne très aisée avenue Foch, à Paris. Ayant grandi dans la banlieue de la capitale, le fait d’arpenter ces rues et d’être confrontée directement à ce niveau de vie a été un déclic. Ensuite, pendant l’écriture du film, plusieurs éléments ont fait écho, notamment des affaires d’esclavage moderne.
Malou Khebizi, comment avez-vous abordé cet univers ? Y étiez-vous familière ?
MK : J’étais familière avec la précarité et le fait de devoir bosser dur pour subvenir à mes besoins. En revanche, je ne connaissais pas du tout ce milieu ni celui de la domesticité. Une fois engagée pour le rôle, je me suis plongée dans un travail de documentation approfondi en lisant des ouvrages comme Servir les riches ou Les Fugitives, ainsi qu’en visionnant des films. Ce milieu possède ses propres codes et son fonctionnement particulier, sans grand rapport avec les boulots alimentaires que j’avais pu exercer auparavant.
Quelle est la différence entre un très riche et un ultra-riche ? Comment cela se traduit-il dans les comportements sociaux ?
HRR : Il est coutume de dire qu’un millionnaire et un milliardaire peuvent grosso modo s’offrir le même mode de vie… mais à des échelles différentes. La différence réside dans le rapport au pouvoir et dans la manière dont le monde tourne autour d’eux de façon dissimulée. Notre accès à eux passe souvent par les réseaux sociaux ou la télé-réalité. Chez la famille Kardashian, par exemple, lorsqu’on les voit au KFC, il y a quelque chose d’à la fois familier et particulier…
On a le sentiment qu’il s’agit presque d’une volonté de posséder les gens, que l’argent peut tout acheter…
MK : Oui, il y a cette idée de possession, mais aussi de se créer des besoins superficiels. Personne n’a réellement besoin qu’on trie sa garde-robe par couleur et par matière, de la soie au coton. En lien avec ce qu’on apprend en philosophie sur le fait que le désir entretient le bonheur, ces personnes se créent de faux besoins et de fausses demandes pour combler une démesure qui, sinon, laisse un vide.
HRR : La richesse est organisée par un système capitaliste et patriarcal qui repose sur un pillage organisé du vivant : matières premières, énergie, trafic d’animaux sauvages, et bien sûr la force de travail et le corps des gens. C’est un schéma obscène qu’on nous présente pourtant comme désirable.
Ce qu’on a pensé du film
C’est en partant d’une expérience personnelle qu’Hélène Rosselet-Ruiz a développé son premier long-métrage, qui interroge le rapport de classe sous une forme assez inédite, à savoir une immersion dans l’intimité des ultra-riches issus des pays du Golfe, vivant dans un quartier huppé français.
Une enclave, avec ses propres codes En adoptant le point de vue d’une jeune employée au regard encore vierge sur ce sujet – impeccable Malou Khebizi, la révélation de Diamant brut, que l’on retrouvera cette année dans les nouvelles livraisons de Christophe Honoré et Cédric Kahn –, la néo-cinéaste fait l’état des lieux d’un monde patriarcal basé sur le pouvoir et la surveillance.
Elle y greffe un propos féministe avec l’alliance de deux femmes qui surmontent leurs différences pour s’allier et tenter de (re) trouver leur liberté. Assez sage dans son déroulé, qui manque de punch et ne tient pas totalement le côté huis clos, Le Triangle d’or se rattrape dans ses non-dits ses silences, et dans sa réalisation léchée, qui arrive également à fuir les poncifs. Prometteur donc.
D’Hélène Rosselet-Ruiz (France, Belgique, Canada), avec Malou Khebizi, Soundos Mosbah, Ziad Bakri. Drame. 1 h 27. Notre avis 3/5