Les comic strips, un petit bonheur au quotidien qui fout le camp

Les comic strips, un petit bonheur au quotidien qui fout le camp

"Je me souviens de mon grand-père qui découpait quotidiennement les aventures de Max l'Explorateur et de Hägar Dünor dans les pages de son journal. Il les reliait avec soin pour en faire des albums que je lisais en les manipulant avec soin, comme un trésor, chaque fois que je passais quelques jours de vacances chez lui", se souvient, des étoiles plein les yeux, Nathalie, jeune sexagénaire, à l'évocation des comic strips, ces petites bandes dessinées, de trois ou quatre cases qui se sont imposées pendant plus d'un siècle dans la plupart des journaux ou des magazines imprimés. "Sans ces bandes dessinées, au sens strict des mots, je n'aurais jamais ouvert un journal quand j'étais gamin", sourit Olivier, son mari. Le tour de table est lancé. Chacun y va de son souvenir. The Phantom, Garfield, Snoopy, Calvin et Hobbes, Nelson ou Mandrake, le magicien… Les noms claquent, des silhouettes se dessinent, le plus souvent tramées en noir et blanc.

Le comic strip Max l'Explorateur.
Max l'explorateur de Guy Bara/ ©DR

La liste est longue. Les souvenirs attachés à ces mini-récits, innombrables et profondément liés à la lecture de la presse papier.

"Le succès de l'un était intimement lié au succès de l'autre. Quand la presse décline, forcément les strips se portent beaucoup moins bien", explique Jean Auquier, ancien directeur général du Centre Belge de la Bande Dessinée (CBBD), qui ajoute : "Regardez une série comme Snoopy et les Peanuts de Charles Schulz, tout son succès s'est construit dans les journaux et ces aventures ont aussi bien servi la presse. Le développement de l'univers Peanuts, dans les années 70/80, est toujours lié à la presse. C'est bien plus tard que ces strips seront regroupés chez nous dans des bandes dessinées pour faire plaisir aux lecteurs belges et français très attachés à leur sacro-saint album cartonné de 48 pages".

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The Yellow kid, un sale gamin au centre d'une guerre entre magnat de la presse. ©DR
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King Garfield

Garfield, le chat glouton inventé par Jim Davis, est la plus éclatante démonstration de ce lien entre strip et presse papier. En 2002, le matou fan de lasagnes montrait sa frimousse dans 2 570 journaux et pouvait se targuer de toucher 263 millions de lecteurs au quotidien sur les cinq continents. "Avec une telle audience, il n'est pas compliqué de comprendre pourquoi il a connu une nouvelle vie sur grands et petits écrans, sans oublier évidemment le talent de son auteur", poursuit M. Auquier, qui rappelle aussi que "plus récemment, dans les années 90 des sagas en format classique, comme XIII, ont encore bénéficié de collaboration avec la presse papier. Le Figaro magazine a aidé à faire connaître le personnage en prépubliant ses aventures pendant l'été à grand renfort de campagne publicitaire. Cela devait garantir l'audience estivale du Figaro et ça a poussé les ventes de la série BD. Et en plus, ce qui ne gâche rien, ça faisait aussi évoluer le lectorat. Imaginez deux femmes qui s'embrassent dans le Figaro, l'air de rien, ça fait bouger les lignes."

The Yellow Kid

C'est donc dans les journaux que sont apparus les premiers comics strips, aux États-Unis, dès la fin du XIXe siècle. Le nom du premier héros : Mickey Dugan, rapidement rebaptisé The Yellow Kid pour la couleur de sa tenue. Un gamin au crâne rasé, aux oreilles décollées, vêtu d'un simple sac. Son créateur, Richard Felton Outcault, est recruté dès 1895 par Joseph Pulitzer, le patron de The New York World. "Son idée est aussi audacieuse que géniale, raconte Jean Auquier, New York accueille chaque jour des bateaux qui débarquent de nouveaux arrivants. Le plus souvent, ceux-ci parlent à peine l'anglais. Le Yellow Kid, qui s'agite sur les quais, utilise un vocabulaire basique. Un argot que les nouveaux arrivants peuvent rapidement comprendre et il aborde des sujets du quotidien qui peuvent les intéresser. Pulitzer, qui a vu ce qui se faisait dans la presse en Europe, sait l'impact que peut avoir un dessin dans un journal. Revenu au pays, il cherche à toucher l'Américain moyen mais aussi les nouveaux arrivants et les jeunes qui seront ses lecteurs de demain. Aux nouveaux arrivants, il leur dit, soyez les bienvenus. Ici, on parle comme vous. Ici, vous êtes chez vous. Ici, vous existez. Évidemment, c'est de la com', mais ça marche".

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L'idée séduit son principal rival William Randolph Hearst (l'homme qui inspira le Citizen Kane à Orson Welles) qui casse sa tirelire pour attirer Richard Felton Outcault. Il lui demande dans la foulée d'abandonner le dessin unique pour développer une bande de trois ou quatre cases. Le comic strip est né pour The New York Journal – American.

Pulitzer et Hearst se livrent bataille sur tous les fronts.
Le combat entre Pulitzer et Hearst, un dessin de 1998. ©Wikimedia

Des strips dans les tranchées

La "bande dessinée" va rapidement devenir un incontournable dans la presse américaine avant d'arriver en Europe. Les premiers comics strips débarquent sur le Vieux Continent dans la presse américaine qui suit les soldats envoyés sur le front lors de la Première Guerre mondiale. Le 4 juillet 1917, jour de fête nationale américaine, le premier exemplaire du Paris Tribune (l'édition imprimée en France du Chicago Tribune) sort de presse. On y découvre les aventures de The Gumps (les aventures pas toujours simples d'une famille moyenne) de Sydney Smith, puis de Gasoline Alley à partir de 1919. Mais ces strips en anglais touchent quasi exclusivement les lecteurs anglophones.

Madame et Ève, un regard lucide sur la société sud-africaine post-apartheid.
Madame et Ève, des strips parus en album chez nous sous le label Vents d'Ouest. ©Vents d'Ouest

Il faudra attendre 1923 pour voir les premiers strips américains traduits dans les pages de l'hebdomadaire Dimanche-illustré. Dès son lancement, l'hebdo propose une double page centrale imprimée en noir et rouge. On y retrouve notamment l'adaptation en français de Bicot, président de club. Les aventures drolatiques d'un jeune garçon et de sa bande de copains qui accompagnera Dimanche-illustré jusqu'à sa disparition en 1940.

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Dix ans plus tard, en 1934, tout s'accélère avec le lancement du Journal de Mickey qui héberge des strips plus modernes comme Mickey Mouse ou Jungle Jim de l'immense Alex Raymond.

The Phantom préfigure quelques superhéros.
The Phantom, un comic strip apparu en 1937. ©DR

Le succès est rapide. Tous les journaux européens veulent leur comic strip et se mettent à acheter les droits aux États-Unis pour des héros comme Mandrake le Magicien ou Flash Gordon.

Pour tous

"Avec ces strips, l'objectif de la presse a toujours été de séduire ses lecteurs et d'essayer d'en attirer de nouveaux. Cela explique qu'il y a différents genres de strips, poursuit Jean Auquier qui pointe les "purement humoristiques, comme Hägar Dünor, ou les plus philosophiques comme les Peanuts ou, chez nous, Le Chat de Geluck. Ce n'est pas révolutionnaire, mais quand tu le lis dans la presse, il t'en reste souvent un petit quelque chose. Il y a aussi ceux, plus rares, qui accompagnent l'évolution de la société, comme le strip sud-africain Madame et Ève". Des strips qui mettent en scène une bourgeoise blanche vieillissante et sa femme de ménage de couleur. Un regard souvent drôle, impertinent et sarcastique sur une société en complète mutation.

Snoopy et les Peanuts.
Snoopy, le roi des philosophes en trois cases. ©Dargaud

Se réinventer

Parler du quotidien sur un ton humoristique, c'est aussi la signature de Christophe Bertschy, l'auteur suisse de Nelson, ce petit diable roux qui vit au crochet de la jolie Julie et qui en fait voir de toutes les couleurs à Floyd, un labrador peu dégourdi. "Forcément, quand vous faites un strip par jour, il est impossible de faire abstraction de la société dans laquelle on vit. Donc, oui, mon strip peut être parfois un petit miroir de notre société. J'ai évoqué le télétravail, le virus… il faut que les lecteurs puissent s'identifier à ce qu'ils lisent mais ma véritable ambition, c'est de divertir et d'essayer que mes strips vieillissent le mieux possible. Regardez Hägar Dünor, ça vieillit plutôt bien. Je dirais même qu'un bon strip vieillit mieux que certaines séries BD".

Christophe Bertschy dessine Nelson chez Dupuis.
Nelson est présent depuis une vingtaine d'années dans les pages du magazine Spirou. ©Dupuis

Christophe Bertschy fait du strip depuis plus de 20 ans. "C'était vraiment ce que je voulais faire". Pour ses sources d'inspiration, il cite "les Anglo-saxons", quand on lui demande un peu plus de précision, il lâche les noms de Grimmy ou de Gary Larson.

Mais l'auteur suisse ne cache pas que le strip est en crise. "Les journaux papier se vendent moins, ils ont donc moins de moyens et moins de place pour de la création de strips. Jusqu'il y a peu, j'étais publié dans de nombreux journaux qui ont disparu ou ont réduit leur pagination. Il me reste un hebdo en Suisse et le Journal de Spirou. J'ai la chance que Nelson soit publié en album chez Dupuis. J'ai un public fidèle. Ce qui est certain, c'est qu'il va falloir se réinventer. je suis déjà un peu présent sur les réseaux sociaux à titre privé. Il faudrait que j'en fasse beaucoup plus. Les temps s'annoncent très durs et il est évident qu'il va falloir serrer les fesses pour finir dignement".

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