Long format. Lebensborn : ces enfants lorrains nés dans des pouponnières nazies

Long format. Lebensborn : ces enfants lorrains nés dans des pouponnières nazies

Le 4 août, puis le 12 octobre 1946. Il y a 80 ans cette année, deux trains sanitaires arrivaient en gare de Commercy, sous-préfecture de la Meuse, avec à leur bord 66 jeunes enfants, rapatriés d’Allemagne. Le département avait été le premier à répondre pour les accueillir dans la perspective de les faire adopter. En Meuse, on leur donnera une autre identité et on modifiera leur date et leur lieu de naissance.
Parmi ces 66 enfants, on sait qu’une quinzaine était issue d’un Lebensborn, terme désignant des maternités créées dans les années 30 par les Nazis, promues par Himmler, le chef des SS, dans le cadre d’un programme terrifiant de sélection des nourrissons selon des critères morphologiques et raciaux afin de créer une race aryenne « pure ». Ils avaient été découverts à Steinhöring, en Bavière, maison mère des Lebensborn, où avant la débâcle allemande de 1945, on avait rassemblé tous ceux qui avaient été pris en charge dans d’autres Lebensborn ouverts aux quatre coins de l’Europe.

Une infirmière essayant de décolorer les cheveux des enfants avec des lumières artificielles en Allemagne. Photo des archives nationales des Pays Bas

Une infirmière essayant de décolorer les cheveux des enfants avec des lumières artificielles en Allemagne. Photo des archives nationales des Pays Bas

Un vrai travail de mémoire
ces dernières années

En France, un seul Lebensborn a fonctionné, à Lamorlaye dans l’Oise, de février à août 1944.
Si le sujet demeure méconnu, il a quand même été mieux appréhendé depuis une quarantaine d’années. En Lorraine, surtout, depuis la création d’une association, « Pour la mémoire des enfants des Lebensborn », fondée en 2016 par Walter Beausert et Gisèle Niango. En Meuse en particulier après le dévoilement d’une plaque commémorative à l’hôpital de Commercy, en 2019, et un véritable travail de mémoire entrepris ces dernières années.

  • Une plaque commémorative a été inaugurée en mars 2019, apposée sur le mur de l’hôpital de Commercy, avant d’être installée dans un square à l’intérieur de l’établissement. Photo Jean-Noël Portmann

    Une plaque commémorative a été inaugurée en mars 2019, apposée sur le mur de l’hôpital de Commercy, avant d’être installée dans un square à l’intérieur de l’établissement. Photo Jean-Noël Portmann

  • Une plaque commémorative a été inaugurée en mars 2019, apposée sur le mur de l’hôpital de Commercy, avant d’être installée dans un square à l’intérieur de l’établissement. Photo Jean-Noël Portmann

    Une plaque commémorative a été inaugurée en mars 2019, apposée sur le mur de l’hôpital de Commercy, avant d’être installée dans un square à l’intérieur de l’établissement. Photo Jean-Noël Portmann


Le rôle de Walter Beausert a sans nul doute été crucial. Si ce Meusien aujourd’hui décédé, qui figurait parmi les bambins réceptionnés à Commercy en octobre 1946, n’a pas été le premier Français à découvrir qu’il était né dans un Lebensborn, « il a été le premier à le mettre sur la place publique », précise sa fille, Valérie Beausert-Leick, qui a pris sa succession à la présidence de l’association.
Il avait fait l’objet d’un documentaire produit par Capa, diffusé sur France 2 début 1994 : « Lebensborn, les enfants de la honte », titre qui lui déplaisait.

Gisèle Niango (au centre), née dans le Lebensborn de Wégimont en Belgique, avant d’être adoptée en France ; entourée de ses fils, Matthieu et Grégoire. Avec eux, Valérie Beausert-Leick, présidente de l’association Pour la mémoire des enfants des Lebensborn. Devant la stèle commémorative dans un square de l’hôpital de Commercy. Photo F.-X. G.

Gisèle Niango (au centre), née dans le Lebensborn de Wégimont en Belgique, avant d’être adoptée en France ; entourée de ses fils, Matthieu et Grégoire. Avec eux, Valérie Beausert-Leick, présidente de l’association Pour la mémoire des enfants des Lebensborn. Devant la stèle commémorative dans un square de l’hôpital de Commercy. Photo F.-X. G.

Le rôle important joué par Walter Beausert

Walter Beausert avait découvert la vérité grâce à l’adoption de la loi sur l’accès aux dossiers personnels des enfants placés à la DDASS. « J’avais moi-même incité mon père à ouvrir son dossier, et il avait eu confirmation qu’il venait bien d’un Lebensborn », confie aujourd’hui sa fille. « Entre pressentir et savoir, ce sont deux choses différentes, ça a été un vrai choc pour lui. »
Walter Beausert, qui a connu un parcours « atypique » en n’ayant jamais été adopté, a essayé de retrouver les autres enfants des Lebensborn passés comme lui par Commercy. Contactés, certains n’ont pas voulu donner suite. Le Meusien a tout de même réussi à rencontrer Jean-Pierre Roulet, décédé début juin à l’âge de 83 ans, qui faisait partie de ces enfants. Installé de longue date à La Rochelle (17), cet homme était un membre actif de « Pour la mémoire des enfants des Lebensborn ». Sa mère, une infirmière, ne lui avait jamais caché qu’il avait été adopté. Jean-Pierre Roulet avait appris qu’il était le fruit d’une relation entre une Française et un Allemand, avant d’être abandonné à Lamorlaye en 1943.

Gisèle Niango et Jean-Pierre Roulet, deux de ces enfants des Lebensborn passés par Commercy en 1946. La première est née à Wégimont en Belgique, le second a été abandonné à Lamorlaye dans l’Oise. Photo Karine Diversay

Gisèle Niango et Jean-Pierre Roulet, deux de ces enfants des Lebensborn passés par Commercy en 1946. La première est née à Wégimont en Belgique, le second a été abandonné à Lamorlaye dans l’Oise. Photo Karine Diversay

Retrouver ses origines :
« Une quête, un traumatisme »

« Papa a également accompagné Gisèle Niango dans ses recherches », ajoute Valérie Beausert-Leick. Cette Nancéienne a grandi à Jouy-sous-les-Côtes, dans les Côtes de Meuse. Elle n’a jamais hésité à raconter, jusque sur les plateaux de télévision, avec ses fils, Matthieu et Grégoire, à ses côtés. C’est après le décès de sa mère adoptive que Gisèle Niango s’est réellement mise en quête d’en savoir plus sur son histoire.

Pour découvrir qu’elle avait vu le jour dans le Lebensborn de Wégimont, en Belgique, établir le nom de famille de sa mère biologique et appréhender des origines hongroises.
« Quand j’ai su que j’étais issue d’un Lebensborn, ça a été très difficile, on se pose des questions sur ses origines. Ce qui est terrible, je ne comprends pas qu’une mère puisse abandonner son enfant », confiait-elle, en 2024, à des lycéens commerciens.

  • La Nancéienne Gisèle Niango, qui a grandi à Jouy-sous-les-Côtes (Meuse), a vu le jour dans le Lebensborn de Wégimont en Belgique. Photo Jean-Noël Portmann

    La Nancéienne Gisèle Niango, qui a grandi à Jouy-sous-les-Côtes (Meuse), a vu le jour dans le Lebensborn de Wégimont en Belgique. Photo Jean-Noël Portmann

  • Gisèle Niango et sa mère adoptive. Photo d'origine inconnue

    Gisèle Niango et sa mère adoptive. Photo d'origine inconnue

  • A l’occasion d’un débat en présence de plusieurs témoins concernés par le sujet des Lebensborn. Photo Jean-Noël Portmann

    A l’occasion d’un débat en présence de plusieurs témoins concernés par le sujet des Lebensborn. Photo Jean-Noël Portmann


Son fils Matthieu est notamment le coauteur d’une pièce de théâtre, « Les petits chevaux », une histoire d’enfants des Lebensborn, avec pour sujet la quête de ses origines. « Mon père a toujours été à la recherche de ses origines, ça a été une quête, un traumatisme jusqu’au bout », raconte Valérie Beausert-Leick. La seule piste qu’il avait, c’était que sa mère vivait en France et qu’elle poursuivait des études de médecine.

Lors d’une lecture de la pièce de théâtre « Les petits chevaux, une histoire d’enfants des Lebensborn », dont Matthieu Niango, le fils de Gisèle, est un des coauteurs. Photo Jean-Noël Portmann

Lors d’une lecture de la pièce de théâtre « Les petits chevaux, une histoire d’enfants des Lebensborn », dont Matthieu Niango, le fils de Gisèle, est un des coauteurs. Photo Jean-Noël Portmann

Actuellement proviseure de lycée dans les Vosges, sa fille s’est promis de se « relancer complètement dans les recherches une fois à la retraite, parce que ça nécessite vraiment beaucoup de temps d’investigation. » Si elle accepte de témoigner, « c’est pour éveiller les consciences. Transmettre, c’est toujours important. »

Cédric Schwindt et Frédéric Rullier sont à l'initiative d’un gros programme d’événements pour le 80e anniversaire de l’arrivée des enfants des Lebensborn à Commercy. Photo Jean-Noël Portmann

Cédric Schwindt et Frédéric Rullier sont à l'initiative d’un gros programme d’événements pour le 80e anniversaire de l’arrivée des enfants des Lebensborn à Commercy. Photo Jean-Noël Portmann

A l’occasion d’un débat en présence de plusieurs témoins concernés par le sujet des Lebensborn. Photo Jean-Noël Portmann

Comment Commercy s’est imposé comme un lieu de mémoire

On aurait pu imaginer que ça soit à Lamorlaye. Parce que c’est cette petite ville de l’Oise qui a accueilli, de février à août 1944, le seul Lebensborn ouvert en France. Pourtant, c’est bien Commercy qui, ces dernières années, s’est imposé comme un lieu de mémoire concernant les Lebensborn. C’est dans cette sous-préfecture de la Meuse que sont arrivés, en août et octobre 1946, une quinzaine d’enfants issus des pouponnières nazies. Cette histoire est longtemps demeurée méconnue, même localement. Il a fallu le dévoilement d’une plaque, apposée sur un mur de l’hôpital, en mars 2019, pour que l’on commence à se souvenir. Puis une première véritable commémoration a eu lieu en octobre 2021, en présence d’un sous-préfet.

Pérenniser une date de commémoration en octobre

Aucune commémoration n’a ensuite eu lieu en 2022 et 2023. Mais en 2024, Cédric Schwindt, le directeur de l’ONaCVG de la Meuse (Office national des combattants et des victimes de guerre) et Frédéric Rullier, vice-président de l’UDCVR (Union départementale des combattants volontaires de la résistance, des déportés et familles de fusillés et disparus de la Meuse) ont souhaité de nouveau organiser une cérémonie, point d’orgue d’une journée spéciale menée en partenariat avec le lycée Vogt de Commercy. Cette fois, c’était le préfet, Xavier Delarue, qui avait représenté l’État.
L’occasion pour le maire d’alors, Jean-Philippe Vautrin d’annoncer, son intention de pérenniser une date. « J’ai proposé le deuxième vendredi d’octobre et c’est pour ça que j’ai fait voter une délibération par le conseil municipal », rapporte-t-il. « Comme j’appréciais que l’on y associe des élèves du collège et du lycée, il ne fallait pas que ça tombe un week-end ou un jour férié. Cette commémoration, c’est la possibilité de transmettre l’histoire à des jeunes. Il est indispensable de ne pas oublier ».

Un événement mémoriel de quatre jours

En 2025, une nouvelle commémoration a pu être organisée. Après que la plaque commémorative avait été déplacée, pour être installée dans un square réaménagé de l’hôpital, ce qui lui offre une meilleure exposition. Fait notable, l’an passé, une délégation de Lamorlaye, des représentants de l’association l’ALMA (Association Lamorlaye Mémoire & Accueil), avait participé à cet hommage. « Je crois que Lamorlaye aurait la volonté de faire la même chose qu’à Commercy », souffle Jean-Philippe Vautrin, toujours conseiller départemental du canton. En 2026, la cérémonie est prévue le vendredi 9 octobre. Cette fois, elle achèvera un événement mémorial de quatre jours, préparé par Cédric Schwindt et Frédéric Rullier, avec différents temps forts, la présence annoncée de plusieurs témoins, des rencontres avec des scolaires, la programmation d’une pièce de théâtre…

A l’occasion d’un débat en présence de plusieurs témoins concernés par le sujet des Lebensborn. Photo Jean-Noël Portmann

A l’occasion d’un débat en présence de plusieurs témoins concernés par le sujet des Lebensborn. Photo Jean-Noël Portmann

Le sénateur de la Meuse Franck Menonville veut faire « reconnaître leurs souffrances »

« Je ne suis que le porte-voix du combat de Valérie Beausert-Leick, des frères Niango et de leur association. » : le sénateur de la Meuse Franck Menonville est l’auteur d’une proposition de résolution qu’il a déposée, le 1er septembre 2025, « tendant à reconnaître les souffrances endurées par les enfants nés dans les maternités Lebensborn ». Une histoire que l’élu a découvert
tardivement, « au moment où l’on a dévoilé une plaque à Commercy, en mars 2019. Franck Menonville avait également assisté à une conférence du journaliste Boris Thiolay sur le sujet, avant de lire son livre : « Lebensborn, la fabrique des enfants parfaits » (Flammarion, 2012).
« J’avais été touché, choqué aussi, d’apprendre ce projet fou de sélection d’enfants sur des critères morphologiques », réagit-il.

  • Le sénateur Franck Menonville (au 1er plan) œuvre pour faire adopter par les deux chambres du Parlement une résolution pour faire « reconnaître les souffrances » des enfants des Lebensborn. Photo F.-X. G.

    Le sénateur Franck Menonville (au 1er plan) œuvre pour faire adopter par les deux chambres du Parlement une résolution pour faire « reconnaître les souffrances » des enfants des Lebensborn. Photo F.-X. G.

  • Le journaliste Boris Thiolay a recueilli plusieurs témoignages des enfants des Lebensborn pour son livre « La fabrique des enfants parfaits » paru en 2012 (Flammarion). Photo Karine Diversay

    Le journaliste Boris Thiolay a recueilli plusieurs témoignages des enfants des Lebensborn pour son livre « La fabrique des enfants parfaits » paru en 2012 (Flammarion). Photo Karine Diversay

« Le sujet n’est pas financier »

Le parlementaire a alors choisi de faire sien le combat des familles pour obtenir la reconnaissance d’un statut de victime. Franck Menonville avait initialement imaginé le dépôt d’une proposition de loi (PPL). « Comme le sujet n’était pas financier, puisque les familles ne réclament pas d’argent, Patricia Mirallès, l’ancienne ministre déléguée chargée de la Mémoire et des Anciens combattants m’avait suggéré de transformer ma PPL en résolution, ce que j’avais accepté. » Reste à faire voter celle-ci par les deux chambres. « Ça ne devrait pas poser de problème », considère-t-il, « il s’agit d’un texte consensuel, transpartisan ». La difficulté, c’est de pouvoir l’inscrire à l’ordre du jour. « Si le gouvernement veut en disposer, ça ne me pose pas de souci », glisse-t-il. L’élu ne lâche pas l’affaire, et après le remaniement ministériel en octobre dernier, il a entrepris Alice Rufo, la ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, qui s’occupe plus spécialement des questions mémorielles.

A Commercy, la volonté est forte d’associer les élèves du collège et du lycée au travail de mémoire. Ils sont invités à chaque commémoration. Photo Jean-Noël Portmann

A Commercy, la volonté est forte d’associer les élèves du collège et du lycée au travail de mémoire. Ils sont invités à chaque commémoration. Photo Jean-Noël Portmann

Une visite ministérielle pour favoriser le dossier ?

La ministre s’était montrée favorable il y a quelques mois pour venir à Commercy participer à la commémoration organisée chaque deuxième vendredi d’octobre. Le sénateur meusien a repris contact pour relayer l’invitation et attend une réponse. Son espoir, c’est qu’une visite ministérielle favorise ce dossier. Pour Valérie Beausert-Leick, la présidente de l’association « Pour la mémoire des enfants des Lebensborn », « cette proposition d’un statut de victime de guerre n’est qu’un premier pas. Ce qu’il faudrait, c’est obtenir un statut de victime de crime contre l’humanité, mais là, ça se joue plutôt à un niveau international. Je remercie Franck Menonville de son accompagnement. Il a compris quel était l’enjeu ».