« Lors de ma première aux "Grosses Têtes", on m'a prévenu que son humeur dépendrait de sa nuit passée à jouer au poker »
Bernard Mabille lors de l'enregistrement des « Grosses têtes » en 2007.
© COADIC GUIREC / N/C
TÉMOIGNAGE - Bernard Mabille, l'un des sociétaires emblématiques de l'émission culte, raconte son Philippe Bouvard. Un être distant mais tellement attachant.
«Bien avant de travailler avec lui, quand j'étais encore représentant de commerce, je l'écoutais tous les jours dans ma voiture. J'étais fan. Des années plus tard, alors que je co-écrivais des sketchs pour Thierry Le Luron, j'avais accompagné ce dernier aux Grosses têtes. Bouvard ne m'a pas du tout calculé. C'est peu après la mort de Thierry, en 1986, qu'il m'a appelé pour faire un essai. Le coup de fil n'a pas duré plus d'une minute. Le jour dit, j'attends qu'il arrive, assis entre Isabelle Mergault et Olivier de Kersauson. On me prévient que son humeur dépendra de sa nuit passée à jouer au poker. Et le voilà qui débarque, me disant à peine bonjour et ne me donnant aucune recommandation. Pas commode. Il avait donc dû perdre…
Les Grosses têtes, c'était pour lui une cour de récréation. Il adorait, c'est connu, l'esprit grivois, et sautillait de rire sur son fauteuil à la moindre blague un peu cochonne. Il n'empêche qu'avec son émission, il a mis la culture à la portée de tous. Il était lui-même un puits de culture. C'était impressionnant ! Quand il devait faire deviner le nom d'un peintre, il pouvait vous donner la liste de tous ses tableaux sans consulter la moindre fiche. Dans son bureau, rue Saint-Ferdinand (Paris XVIIe), il avait 4 000 bouquins… qu'il avait tous lus ! Il pouvait vous déclamer l'intégralité du "Journal" de Jules Renard… 1 000 pages !
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Il gardait ses distances
Au quotidien, c'était un homme qui gardait ses distances. Par exemple, on a beau s'être côtoyés pendant plus de trente ans, on ne s'est jamais tutoyés — de toute façon, il n'y a que Kersauson qui le tutoyait. Quand j'ai refusé de lui signer une exclusivité de cinq ans pour mon spectacle qu'il produisait, il s'est fâché et m'a viré des Grosses têtes du jour au lendemain. Il m'a néanmoins rappelé en 2000, suite à un article que j'avais écrit pour regretter son éviction au profit de Christophe Dechavanne, suite à laquelle, faute d'audience, RTL avait purement et simplement supprimé l'émission. Il ne s'attendait pas à ça de ma part. Du coup, quand il est revenu en 2001 après que la station l'a rappelé, il m'a réintégré.
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On ne se rend pas compte du précurseur qu'il était : il était aussi brillant à la radio qu'à la télé ou qu'en presse écrite. Je l'ai vu écrire ses papiers pour France Soir ou Paris Match au stylo, d'un jet et sans ratures ! Il est le premier à avoir insufflé de l'humour dans ses interviews, à poser des questions vachàrdes aussi. Il a marqué l'esprit français. Il ne se passe pas une journée sans que les gens m'en parlent. »
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