Lutte contre la désertification: «L'agroécologie est devenue l'une des solutions reconnues dans les négociations»
Partout dans le monde, les sols sont malmenés par nos activités, alors qu’ils garantissent la vie. Dans les climats arides, cela s'appelle la désertification. Comment en prendre soin ? Chercheur émérite à l'Institut de recherche et développement (IRD), expert des sols, Jean-Luc Chotte préside le Comité scientifique français de la désertification et est également impliqué dans des négociations internationales. La 17e COP désertification, la moins connue des trois conventions de Rio (COP climat, COP biodiversité), se tient du 17 au 28 août en Mongolie.
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RFI : Quelles réalités se cachent sous le terme de « désertification » ?
Jean-Luc Chotte : La désertification, ce n’est surtout pas l’avancée du désert. C'est la dégradation des sols, la détérioration de leurs propriétés physiques, chimiques et biologiques observée dans les zones aux climats aride, semi-aride et subhumide sec. Mais ces lieux ne sont pas déserts : des agriculteurs, des pasteurs, beaucoup de gens y vivent. Le terme de désertification est donc piégeux.
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Quelle est la différence entre aridité et sécheresse ?
L'aridité décrit un type de climat, de long terme donc, par la disponibilité de l’eau. Il s’agit de zones pour lesquelles l’évapotranspiration potentielle est entre 1,5 et 20 fois plus forte que la quantité moyenne de pluie qui tombe.
La sécheresse est une période exceptionnelle de pénurie d'eau pour les écosystèmes et les populations humaines. On l’attribue à des précipitations déficitaires par rapport aux normales saisonnières, à des températures élevées, au vent, au manque d'eau dans les sols qui limite la croissance des cultures et des pâturages, à des cours d'eau plus bas et des débits ralentis et à une diminution du niveau des réservoirs, comme les nappes phréatiques.
La France, depuis la COP16 en 2024, s’est officiellement enregistrée sur la liste des pays touchés par la désertification. Pourquoi ?
La France accorde une grande importance à ce sujet. En 1997, trois ans après la mise en fonction de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), elle met en place ce Comité scientifique de la désertification pour comprendre ce qui se passe et agir en s’appuyant sur les preuves scientifiques les plus à jour.
Pour préparer cette décision, le CSFD a travaillé avec l'infrastructure de recherche Data Terra et l’ONG Nitidae pour regarder les parties de l'Hexagone soumises à des climats arides et semi-arides et subhumides secs. Cela correspond au pourtour méditerranéen, soit un peu moins de 2% du territoire français. Et là, environ 0,14% de cette partie est dégradé, selon les trois indicateurs reconnus par les États à la Convention désertification qui déterminent ce qu’est la dégradation des terres : la tendance de l'occupation des terres (agricoles, urbaines...), la tendance de la productivité et le stock de carbone dans les sols.
On a ensuite étendu ces trois indicateurs à l'échelle de la France. En métropole, 3% du territoire est dégradé.
Mais ces trois indicateurs ne reflètent qu’une partie des processus de dégradation. On a donc prolongé l’étude en ajoutant d’autres indicateurs pertinents, basés sur l’expertise de la recherche française, comme l'érosion (par le vent ou l’eau), la pollution aux métaux, la perte de biodiversité, le déclin de la végétation, la salinisation ou encore les glissements de terrain. Si bien qu’à l'échelle de la France 77% des sols sont dégradés.
Quels sont les symptômes physiques de la désertification, en climat aride donc ?
Ce sont des sols secs en surface, qui ne laissent pas l’eau s’infiltrer ; des sols qui subissent de l’érosion éolienne, avec des particules de poussières ou de sable transportées sur des distances d’une parcelle à une autre ou d’un continent à un autre ; des plantes jaunes qui manquent d’eau et d’azote et un paysage vidé des arbres. Si l’on fait un trou, il n’y a pas de vie, les racines de la végétation restante sont superficielles. Finalement, cela se voit aussi par une baisse des rendements agricoles.
Quelles sont les causes ?
Cette dégradation des terres est due principalement à un mauvais usage des sols par les activités humaines.
Mais qu’est-ce qu’un mauvais usage du sol ?
C’est accélérer sa capacité de production au-delà de son capital naturel. En labourant, en faisant de la monoculture, en apportant trop d’engrais ou en diminuant le stock de matière organique dans les sols. Le modèle de l’agriculture intensive. Pour l’élevage, si on a des animaux qui ne sont plus nomades dans les terres de pastoralisme, si la charge animale est supérieure à la capacité à fournir du fourrage, on est dans une dynamique de dégradation. Il y aura une aggravation si jamais ces pratiques ne sont pas changées. C'est pour ça que les questions de mobilité des pasteurs, de rotations de cultures, de l'arbre dans le paysage, de l'agroforesterie, sont fondamentales.
Ces mauvais usages sont amplifiés par les changements climatiques. Si la température augmente, il y a plus d'évapotranspiration. De même, si la quantité de pluie se distribue très différemment au cours de la saison [moins de régularité et plus d’extrêmes météo sont un marqueur du changement climatique, NDLR], cela amplifie les effets de la dégradation des terres, parce que les agriculteurs vont mettre en place des pratiques plus intensives pour se nourrir et avoir des revenus.
En outre, les sols sont le plus grand réservoir terrestre de carbone à l'échelle de la planète. En les dégradant, on est dans ce cercle vicieux où les effets délétères d'un mauvais usage des terres accélèrent le changement climatique.
En Afrique de l'Ouest, à quelle vitesse progresse la dégradation des sols ?
Je n’ai pas les chiffres spécifiques de cette sous-région mais, dans le monde, une étude de janvier 2024 estime que l’équivalent de quatre terrains de football de terres écologiques et productives sont perdus chaque seconde. Soit entre 25% et 40% des terres.
Il y a deux ans, un rapport sur l’aridité a été remis à la COP16 à la demande des États. Basé sur les scénarios du Giec, il prévoit, sur tous les continents, une augmentation de la superficie des zones qui vont passer sous climat aride. Proportionnellement, l'Europe verra l’augmentation la plus élevée de ces zones arides. Le sud de l’Espagne est affecté depuis longtemps. L’Afrique subsaharienne, l’Asie centrale (Chine, Mongolie), l’Amérique latine et les Caraïbes sont particulièrement touchées.
Quelles sont les conséquences économiques pour les populations ?
Lorsqu'on regarde la baisse des rendements et les besoins nutritionnels des populations qui vont augmenter, on se dirige vers un décrochage assez important. Il va être important de répondre à ces besoins pour éviter des migrations. Pas uniquement entre l'Afrique et l'Europe. Les plus grands flux migratoires s’effectuent entre le monde rural et le monde urbain, dans un pays ou entre les pays voisins. C'est pour cela que les Africains, au Sommet de la Terre de Rio 1992, ont souhaité avoir une convention sur la désertification qui rende visibles leurs enjeux.
Comment peut-on y remédier ? En préservant la ressource en eau à laquelle la qualité des sols est étroitement liée ?
Le pivot majeur contre la dégradation, c'est la matière organique dans le sol qui crée les conditions de sa fertilité, de sa production et de sa capacité à retenir l’eau souterraine. Plus il y a de matière organique, plus les minéraux laisseront de l'espace, qui peut être rempli d'eau et d'organismes vivants, bactéries, champignons, nématodes. Beaucoup de pratiques agricoles consistent donc à mettre de la matière organique dans le sol.
On peut très bien être dans une zone aride et avoir des pratiques qui permettent d'éviter que les sols ne se dégradent, voire de les restaurer. J’étais mi-avril dans le Ferlo, au nord du Sénégal où vivent les Peuls, des pasteurs nomades. Il y a des zones qui ne sont pas dégradées. Les sols sont pauvres en matières organiques, mais il y a quand même de la végétation, les arbres sont associés aux cultures ou aux animaux.
Le projet emblématique de Grande Muraille verte a été mis en place pour restaurer toutes ces terres au sud du Sahara. Elle n’avait pas pour vocation de faire rempart à l’avancée du désert avec une haie uniforme de 7 000 km d’une seule espèce d’arbre entre Dakar et Djibouti comme on a pu l’imaginer. Le Sahara n’avance quasiment pas.
On peut critiquer ce projet dont l'ambition n'a pas été atteinte. Mais c'est un formidable projet africain qui lutte aussi contre le changement climatique alors que les pays africains ont moins émis de gaz à effet de serre que les autres. Elle doit être comprise comme une mosaïque de projets autour de l'arbre et des forestiers, autour des animaux et de leurs éleveurs, autour de l'agriculture et des cultivateurs, pour mettre du carbone dans les sols, éviter l'érosion éolienne et procurer des revenus aux habitants.
Depuis un certain nombre d'années, l'agroécologie est présentée comme le remède au phénomène de désertification en vue d’un système alimentaire durable. Mais elle peine à s'imposer comme un modèle qui « peut nous sauver », selon le titre d’un ouvrage de votre confrère agronome Marc Dufumier. Pourquoi ?
Dans les Conférences des parties [les COP désertification, NDLR], quand on regarde les textes négociés, le mot « agroécologie » est apparu il y a quelques années. Et ce sont bien les États qui valident ces textes, ce qui veut dire qu’ils considèrent qu’elle fait partie des solutions. Donc, malgré tout, elle est de plus en plus adoptée, et je n’observe pas de refus de l'agroécologie. On est sur la bonne voie.
Le mot apparaît parce que, d’une part, les organisations de la société civile ont fait un énorme travail d'information et de lobbying, et d’autre part, parce que la science avait acquis des données montrant qu’avec des pratiques agroécologiques, on améliore un certain nombre d'indicateurs.
Quels sont alors, en pratique, les freins à sa généralisation ? Est-ce parce qu'elle n'a jamais été éprouvée à grande échelle, en Afrique ou ailleurs, du point de vue de la productivité et de la rentabilité ?
Effectivement, l’empêchement de faire de l'agroécologie à grande échelle est pour moi totalement associé au fait qu’on ne prend en compte qu’une seule des fonctions du sol, qui est la production et générer de l’argent. Pourtant, on doit aussi considérer d'autres dimensions qui sont le stockage du carbone dans les sols, le maintien de la biodiversité, la lutte contre la dégradation des terres, les revenus des agriculteurs, l'efficacité, les stocks de matières organiques... La FAO liste les dix éléments de l'agroécologie.
Or, la première difficulté est là. Ce n’est pas un modèle qu’on copie-colle sans chercher à savoir s'il est adapté aux contraintes socio-économiques des territoires : insécurité foncière, accès limité au financement, aux marchés ou à l’accompagnement technique, politiques publiques incohérentes, etc. C'est tout cela qui retarde la mise à l’échelle.
Le décideur politique se demande ensuite comment il peut vérifier l'impact positif de sa mise en œuvre. Et c'est là qu’il faut être en mesure de dire aux politiques de s’intéresser aux autres dimensions.
De plus en plus d'outils permettent de documenter les actions agroécologiques. L'outil numérique Tape de la FAO a été adopté par des pouvoirs publics et des agriculteurs au niveau de l’exploitation. À l’IRD, on développe notre propre outil, Bio Functool, mais c’est plus facile quand on est un laboratoire de recherche que quand on a les moyens d’une ONG.
Est-ce qu'il y a un pays où l'agroécologie est déjà bien implantée ?
En 2019, le Sénégal a mis en place la Dytaes. C’est une initiative d’organisations de la société civile et de la science qui ont documenté les pratiques agroécologiques à l'échelle du pays pour en faire un levier politique.
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On travaille depuis dix ans à Diohine, avec les villageois. On a remis des pratiques en place, des parcs à faidherbia albida. Cet arbre adapté à cette région perd ses feuilles pendant la saison des pluies. Cela veut dire que la culture associée sous ces arbres n’est pas en compétition pour la lumière, puisque l’arbre n’a plus de feuilles. Il a aussi des racines profondes capables d'aller puiser de l'eau dans la nappe et de la remonter la nuit pour la relarguer à la surface. Les agriculteurs peuvent ainsi diversifier leurs cultures : pastèque, sorgho, mil. Ils font aussi de plus en plus attention à laisser les jeunes pousses de faidherbia grandir plutôt que de les éradiquer, comme c'était le cas par le passé.
Il y a énormément de projets agroécologiques en Afrique de l’Ouest – comme Sustain Sahel – dont l’objectif est de ralentir la dégradation ou de restaurer les sols dégradés, mais aussi de fournir des revenus aux paysans locaux et de mettre en place des chaînes de valeur pour l’écoulement des produits. Il y en a aussi en Éthiopie.
La précédente COP désertification, en Arabie saoudite, s'est achevée sur un échec alors qu'elle devait avancer sur des « solutions concrètes ». Qu’est-ce qui vous laisse croire que celle-ci donnera plus de résultats ?
Sans minimiser le fait qu’on est souvent très déçus par leurs avancées, ces rendez-vous internationaux sont essentiels. C'est là où les grands défis environnementaux sont discutés en associant les chercheurs, les organisations de la société civile et les décideurs publics et privés. Elles permettent aussi au scientifique que je suis de mieux savoir comment les connaissances et les données que je produis peuvent alimenter et orienter la décision politique.
L'échec de la COP à Riyad est principalement dû au fait que les États ne se sont pas entendus sur la place de la sécheresse dans cette convention. La science a fait son travail en amont au sein du Groupe intergouvernemental sur la sécheresse. Maintenant, c’est clairement un enjeu politique et on connaît l'état de la géopolitique mondiale.
Mais encore une fois, beaucoup de gens et même d’acteurs s’interrogent sur l’utilité des COP. Elles existent depuis trente-quatre ans, mais pour quels résultats ?
Tout de même, l'accord de Paris [trouvé à la COP21 en 2015, NDLR] a permis de dire qu’il faut éviter d'augmenter le réchauffement à +1,5°C, a minima en dessous de +2°C. Même si on n'y est pas, on peut se poser la question inverse : que serait-il arrivé si jamais les scientifiques n'avaient jamais alerté les décideurs, les privés et les ONG ? Car il est toujours très difficile de prouver l’utilité de l'évitement. Beaucoup de projets qui financent la lutte contre la désertification financent surtout la restauration des terres, parce qu’on est capable de quantifier la restauration, mais on a beaucoup plus de difficultés à quantifier les dégâts évités : « J'ai besoin d'être soutenu parce que, en menant telle action, je vais éviter que mon sol se dégrade. » Il y a très peu de bailleurs qui s’engagent. Une partie de la décision à la COP17, à Oulan-Bator, va mettre en avant cette priorité de l'évitement.
Ce qui est frustrant, c'est notre incapacité à nous adapter, à trouver des solutions pour les problèmes du moment, pour les agriculteurs, tout en s'engageant dans un changement sur un long terme beaucoup plus durable.
L'IRD est sous la pression d'une absorption au sein du CNRS, qui signerait sa disparition. Est-ce pour vous, comme pour un certain nombre de vos collègues de l'institut, un motif d'inquiétude ?
C'est une erreur majeure. J'ai entendu le président de la commission qui traite ce sujet parler d'« État efficace ». Mais ce n’est pas ça, le sens d’un État efficace. L'efficacité de l’IRD a été prouvée. L’IRD est sur le terrain, l’IRD ne fait pas de « recherche hélicoptère » – je viens trois mois, je prends mes échantillons et puis je repars. Il a formé un des bataillons de jeunes chercheurs qui sont aujourd'hui décideurs dans les organisations internationales. L’IRD est un formidable agent du développement.