Météo extrême: les récoltes européennes souffrent, ces agriculteurs ont une solution
Des amandes décimées par le gel, des tomates perturbées par la chaleur et des citrouilles d'Halloween rabougries par la sécheresse : l'année a été éprouvante pour l'agriculture en Europe.
L'été chaud et sec — qui aurait été "pratiquement impossible" sans le changement climatique — a réduit la récolte céréalière prévue sur le continent d'environ 16,7 millions de tonnes, coûtant aux agriculteurs plus de 3 milliards d'euros, selon l'Energy and Climate Intelligence Unit (ECIU).
"Après cet été, de nombreux agriculteurs européens sont au bord du gouffre", explique Josefine Herz, directrice générale de l'Alliance européenne pour l'agriculture régénératrice (EARA).
"Une année, les prix s'effondrent parce qu'ils ont trop produit ; l'année suivante, la sécheresse les sanctionne pour avoir produit tout court, et à chaque soubresaut, une part plus grande revient aux mêmes quelques transformateurs et distributeurs qui augmentent les prix du côté des consommateurs."
L'association française de producteurs de légumes Légumes de France a averti en juillet que, dans certains secteurs, les pertes pourraient atteindre 50 %.
Les perturbations du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz, provoquées par la guerre contre l'Iran, ont accentué la pression sur les approvisionnements en carburant et en engrais, tandis que la sécheresse a restreint le trafic de fret sur certaines voies navigables européennes. Ensemble, ces problèmes de chaîne d'approvisionnement alimentent les inquiétudes sur le coût de l'activité agricole et la sécurité des approvisionnements alimentaires.
Mais changer notre façon de cultiver pourrait-il ouvrir la voie à un avenir plus certain ?
La diversification des cultures aide les agriculteurs à encaisser les extrêmes
Au Curly Creek Ranch (source en anglais), dans le Pays basque espagnol, les tomates — l'une des cultures les plus rémunératrices de la ferme, à 7 €/kg — ont cessé de fleurir sous l'effet de la chaleur extrême.
"Imaginez la longueur du plant de tomate et le tiers central avec un trou sans fruits. Nous n'avions jamais vu cela auparavant", raconte l'agricultrice Meghan Sapp, également directrice des relations extérieures de EARA (source en anglais). La floraison a depuis repris, et elle espère qu'une saison plus tardive que d'habitude compensera une partie du manque.
Le manque d'eau a aussi affecté les citrouilles d'Halloween de la ferme, plus petites que d'habitude cette année, tandis que les températures élevées ont laissé le maïs avec "des signes précoces de brûlure sur les feuilles, que nous n'avions jamais vus auparavant", explique Meghan.
La chaleur a également mis en lumière les faiblesses de l'approvisionnement local en eau, notamment des infrastructures fuyardes : Curly Creek Ranch a reçu à plusieurs reprises moins que son allocation quotidienne prévue, obligeant les autorités à livrer 50 000 litres par camion-citerne.
Mais la diversification a permis de répartir les risques.
"De nombreuses années, nous ne récoltons pas une seule aubergine faute de chaleur, et pourtant nous en plantons quand même, au cas où", explique Meghan. "Cette année, ce pari a été payant … pour la première fois, nous avons eu une récolte abondante."
Cette stratégie fonctionne aussi pour les agriculteurs plus au sud en Espagne.
"Historiquement, notre ferme dépendait fortement des céréales", explique Yanniek Schoonhoven, propriétaire de la ferme La Junquera (source en anglais) à Murcie. "Nous nous sommes progressivement diversifiés … en recherchant des systèmes mieux adaptés à un climat de plus en plus imprévisible."
Les plantes aromatiques comme le romarin, la lavande, la sauge et l'origan sont particulièrement bien adaptées aux conditions sèches méditerranéennes. Elles se vendent aussi à de bons prix : environ 2 000 € par hectare, pour des coûts d'environ 1 000 €, selon Yanniek. Les pistaches, qui supportent elles aussi bien le climat sec, rapportent encore davantage : environ 2 350 € par hectare, pour des coûts similaires.
Mais le gel, survenu à une période critique, a anéanti les amandes de La Junquera, une "perte très importante" d'environ 700 à 1 050 € par hectare.
Les défis de la sortie des cultures de base
Malgré les marges attractives de certaines cultures résistantes à la sécheresse, la transition est loin d'être simple.
Si les aromatiques peuvent être distillées en huiles essentielles, un produit à plus forte valeur ajoutée que le grain, "ces marchés exigent de la transformation, des investissements et des acheteurs fiables", explique Yanniek.
Les céréales et les oléagineux, à l'inverse, sont des cultures de base : des produits standardisés vendus en vrac, dont les prix sont largement dictés par les marchés mondiaux. Les agriculteurs peuvent disposer d'acheteurs établis pour leurs récoltes, mais ils ont peu de marge pour facturer davantage au titre de la résilience climatique. À La Junquera, le blé rapporte environ 600 € par hectare, pour des coûts d'environ 500 €, selon Yanniek.
Les subventions ont toutefois tendance à privilégier ces cultures. La Politique agricole commune (PAC) de l'UE verse une aide au revenu de base par hectare cultivé, et non en fonction du type de culture ou du rendement, de sorte que les financements vont naturellement aux grandes exploitations qui produisent souvent des commodités. L'UE intervient aussi lorsque les prix de marché de ces cultures de base tombent en dessous d'un certain seuil.
Ces cultures ne sont pourtant pas à l'abri des phénomènes météorologiques extrêmes. À Gut Weimarschmieden, une ferme de 700 hectares en agriculture de conservation biologique à Fladungen, en Allemagne, l'orge d'été et le blé d'hiver ont souffert de la chaleur, raconte le gestionnaire Maximillian Krimm, tandis que les champs de maïs ont produit environ 17 tonnes au lieu des 25 à 30 habituelles.
L'épeautre et le colza s'en sont mieux sortis. Maximillian envisage aussi l'engrain, une ancienne variété de blé dont les rendements sont de 20 à 30 % inférieurs à ceux du blé conventionnel, pour un prix seulement légèrement plus élevé. "En général, nous ne cultivons pas grand-chose à faible valeur, car les prix ne le justifient pas", dit-il.
La restauration des sols peut changer la donne pour les agriculteurs européens
La production de commodités favorise aussi des méthodes intensives qui appauvrissent les sols et génèrent des émissions, notamment liées aux engrais de synthèse — et le seul choix des cultures ne suffira pas à y remédier.
"Une culture tolérante à la sécheresse plantée dans un sol mort, compacté, situé dans une zone sinistrée pour la biodiversité continuera à souffrir, car il ne reste plus rien pour retenir l'eau lorsqu'elle arrive", explique Lily Maxwell-Lwin, responsable du plaidoyer au sein de l'organisation internationale à but non lucratif Commonland (source en anglais).
Son équipe travaille avec des communautés locales dans plus de 50 pays pour restaurer des paysages dégradés grâce à une approche holistique alliant impact social, restauration de la biodiversité, retour financier et fierté du territoire.
"Pour la plupart des fermes de grandes cultures dans notre région, des années de travail du sol, de monoculture et d'utilisation d'intrants de synthèse ont transformé le sol en terre dure et sèche, avec un faible taux de carbone organique, ce qui limite sa capacité à infiltrer et à retenir la pluie lorsqu'elle tombe. À la place, l'eau ruisselle, provoquant de l'érosion", explique Meghan.
Des sols plus sains peuvent augmenter les rendements, réduire le besoin d'engrais de synthèse coûteux et retenir davantage d'eau, ce qui atténue à la fois sécheresses et inondations. "Nous avons vu des paysages dégradés se transformer en une décennie : des sols qui se croûtaient en surface se remettent à absorber la pluie, des versants qui laissaient filer l'eau se comportent à nouveau comme des éponges", raconte Lily.
À La Junquera, des mares, des rigoles, un couvert végétal et un design en lignes clés ralentissent le ruissellement et augmentent l'infiltration. "Pour nous, s'adapter à la sécheresse ne consiste pas à trouver plus d'eau. Il s'agit de faire un bien meilleur usage de chaque goutte de pluie qui tombe", explique Yanniek.
C'est ce qui donne aux cultures résilientes "une chance de se battre", dit Lily. "Si nous voulons que les agriculteurs prennent le risque de passer à des variétés à plus faibles rendements mais résilientes au climat, nous devons d'abord investir dans la restauration des terres sur lesquelles elles poussent, et pas simplement leur donner une autre semence et considérer que le travail est fait."
De quel soutien gouvernemental les agriculteurs ont-ils besoin ?
Le système de subventions de la PAC de l'UE récompense bien certaines pratiques régénératrices comme la rotation des cultures, les cultures de couverture et la plantation de plantes fixatrices d'azote, qui produisent un engrais naturel et améliorent la santé des sols. Mais les agriculteurs assument encore largement seuls les coûts et la responsabilité de mettre en œuvre ces mesures, avec peu de reconnaissance pour les bénéfices qu'elles apportent à la sécurité alimentaire, à la biodiversité et à la santé humaine.
"Nous avons besoin de politiques qui rendent l'adaptation moins risquée pour les agriculteurs", estime Yanniek, qui plaide pour une meilleure assurance contre la sécheresse et le gel, ainsi qu'un soutien financier pendant les années nécessaires à l'installation de cultures pérennes.
Meghan souhaite que les décideurs régionaux agissent rapidement et financent la transition vers une gestion régénératrice des terres, via des services de conseil, des assurances de transition et des co-investissements dans de nouveaux équipements.
Les agriculteurs d'EARA obtiennent des récoltes égales ou supérieures avec moins d'eau et moins d'intrants, affirme Josefine, et pourtant "ni le marché ni la PAC ne rémunèrent la résilience créée". Elle réclame "un marché équitable et une PAC qui paie pour les résultats, et pas seulement pour les pratiques et les hectares, afin que la résilience cesse d'être un coût assumé uniquement par les agriculteurs."
L'un des agriculteurs de l'alliance, Gunnar Thelin de Västra Gatugård, une exploitation de cinq hectares à Vederslöv, en Suède, esquisse la façon dont cela pourrait fonctionner : des mesures satellitaires, tout au long de la saison, vérifieraient que la photosynthèse se situe au-dessus d'un niveau convenu pour la région, et que le sol nu et la température du sol restent en dessous de seuils fixés.
Les objectifs atteints, vous recevez l'argent de la PAC ; s'ils ne le sont pas, vous n'en recevez pas. "C'est l'incitation à passer au régénératif", dit-il.
Tout le monde n'est pas convaincu. Maximillian assure qu'il n'est "pas un grand fan des subventions" et estime que les agriculteurs doivent simplement s'adapter en adoptant l'agriculture régénératrice. De meilleurs prix, dit-il, ne régleront pas à eux seuls le problème de fond.
Mais pour beaucoup, un marché équitable reste la pièce manquante. "Planter une culture résistante à la sécheresse n'est que la moitié de la solution", souligne Yanniek. "Les agriculteurs ont aussi besoin d'un marché qui paie suffisamment pour que sa culture en vaille la peine." Sans cela, prévient Josefine, "l'Europe perd ainsi des centaines d'exploitations par jour, les mêmes exploitations qui détiennent les solutions pour la régénérer."