Murcie, la mer à boire

Murcie, la mer à boire
L’usine de dessalement de Valdelentisco. 

L’usine de dessalement de Valdelentisco.  ACUAMED

Le sud-est de la péninsule ibérique est la zone la plus aride d’Espagne et l’une des régions d’Europe affichant la pluviométrie la plus faible. La sécheresse y est structurelle, continue et répétée. Les moments où il pleut sont rares, et d’une rare intensité. Pourtant, passé le panneau « Comunidad de Murcia » sur l’autoroute qui mène à cette ville de 479 500 habitants, un mirage semble se produire : alignés comme des soldats en ordre de bataille, les arbres fruitiers au feuillage émeraude contrastant avec la terre ocre partent à l’assaut des vallées et montagnes pelées.

Murcie s’étale dans une vaste cuvette, son urbanisation dense ponctuée de touches verdoyantes, alors que les reliefs autour sont désertiques. En bifurquant vers le sud en direction de la Méditerranée, à l’approche de la commune de Mazarrón, une affiche annonce le festival culturel estival Mares de Papel (« mers de papier »). En tout cas, c’est un océan de serres qui s’étend dans la plaine jusqu’à la côte : des potagers et vergers protégés à perte de vue.

Car, malgré le déficit hydrique chronique, la campagne de Murcie produit et exporte fruits, légumes et agrumes, cultivés de manière intensive. Ce territoire maraîcher, appelé « huerta » en espagnol, était déjà exploité à l’époque des Maures pendant le IXe siècle, grâce à un système d’irrigation. Aujourd’hui, un vaste réseau d’arrosage est alimenté, notamment, par l’usine de dessalement de Valdelentisco, qui traite l’eau de mer dans la baie de Mazarrón, à plus d’un kilomètre au large du littoral bordé de plages, d’hôtels et de résidences balnéaires.

40 % de l’eau dessalée pour la consommation, 60 % pour l’irrigation

Inaugurée en 2008, c’est l’une des plus grandes infrastructures de ce type dont dispose l’Espagne, pionnière européenne en matière de dessalement et dans le top 5 mondial des Etats ayant recours à ce procédé. Tout a commencé dès les années 1960 dans l’archipel des Canaries, pour permettre au tourisme de se développer. Aujourd’hui, le pays compte plus de 700 installations de taille importante. Leur principal avantage est de fournir de l’eau en permanence, quelles que soient les conditions climatiques et la saison.

« Sur les trois dernières années, la répartition, en moyenne, est de 40 % du volume destiné à la consommation humaine et de 60 % à l’irrigation », détaille Francisco Baratech Torres, président d’Acuamed (Aguas de las Cuencas Mediterráneas), entreprise publique en charge du site de Valdelentisco où œuvrent une vingtaine d’employés. Au cœur de l’activité, l’un des bâtiments a des airs de mini-Centre Pompidou, avec ses pompes et tuyaux colorés, pour distinguer la fonction de chaque partie du circuit.

Avant d’être désalinisée, l’eau puisée dans la mer est d’abord nettoyée de ses impuretés en passant par des filtres de sable et d’anthracite. Puis elle traverse des membranes très fines qui retiennent le sel, dont les molécules sont plus grosses que celles de l’eau : c’est le processus d’osmose inverse, qui nécessite beaucoup d’énergie pour créer des pressions élevées au moment d’injecter l’eau dans les membranes. D’où l’intérêt des ressources renouvelables, comme l’énergie solaire notamment, produite par les panneaux photovoltaïques déployés ici depuis 2012. Cette étape franchie, l’eau traitée doit être légèrement reminéralisée pour être distribuée aux agriculteurs et aux usagers urbains. Cependant, cela ne concerne que la moitié des volumes prélevés dans la mer, l’autre retournant dans la Méditerranée sous forme de saumure, liquide plus chaud et plus salé qu’à l’origine. Afin de limiter l’impact sur l’environnement marin, les rejets sont effectués au niveau de courants forts, pour être rapidement dilués.

Une région réputée pour le recyclage des eaux usées

L’usine de Valdelentisco est en cours de modernisation et d’agrandissement. « L’essor de la digitalisation et de l’usage de l’intelligence artificielle permet une amélioration de la maintenance prédictive et de la détection des anomalies, une optimisation de la consommation d’énergie et une meilleure programmation du changement des membranes », précise Francisco Baratech Torres. En plus des « desaladoras » (« installations de dessalement d’eau de mer »), la communauté autonome de Murcie est réputée pour le traitement et le recyclage des eaux usées à destination des agriculteurs. Un procédé qui concerne quasiment 100 % des eaux provenant de son réseau urbain – eau potable, eaux usées et pluviales.

« C’est la proportion la plus élevée de toute l’Espagne, assure Francisco Baratech Torres. Cette région est l’une des plus efficaces dans l’utilisation des ressources hydriques, grâce aussi à des pratiques d’irrigation innovantes et performantes qui permettent de conserver sa compétitivité économique. » Parmi les solutions, le goutte-à-goutte ou les capteurs connectés pour évaluer le taux d’humidité et mesurer ce dont les plantes ont besoin.

Une agriculture plus raisonnée ? A la sortie de Valdelentisco, une route serpente vers l’est dans une zone naturelle protégée, entre deux massifs montagneux. Sur leurs flancs apparaissent les vestiges des murets de cultures en terrasse, des restanques désormais abandonnées. Sur le bas-côté, l’enseigne d’un restaurant attire l’attention : « Nous sommes ce que nous mangeons. » La bataille de l’eau a bel et bien commencé. 

Par  Stéphanie Condis