Coca-Cola: une ancienne recette italienne écorne le mythe américain

Coca-Cola: une ancienne recette italienne écorne le mythe américain

Une recette pour un élixir ressemblant au Coca-Cola a été découverte dans un monastère de Florence, en Toscane. Le mythe de la boisson américaine est-il en danger? Faut-il s'attendre à un "Coca-Cola Gate"? Probablement pas – même si une origine corse a déjà écorné la légende étasunienne.

Cowboys, diners, baseball et femmes au foyer impeccablement coiffées: lorsqu'on regarde les publicités américaines pour le Coca-Cola des années 1950 et 1960, on découvre une image idéalisée des États-Unis. La plus célèbre boisson gazeuse du monde ne se veut pas seulement désaltérante, elle se présente comme une promesse, celle de pouvoir goûter à la version liquide de l'"American Way of Life".

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Officiellement, l'histoire commence à Atlanta, en 1886, dans la pharmacie de John Stith Pemberton, dans l'Etat de Géorgie. C'est là qu'aurait été servi le premier verre de Coca-Cola. Mais une découverte récente en Italie soulève quelques doutes.

Dans les archives d'une pharmacie monastique de Florence, on a retrouvé une recette pour une boisson qui présente d'étonnantes similitudes avec la variante américaine. Le document date du milieu du XIXe siècle. L'Italie, et non les États-Unis, aurait-elle inventé le célèbre breuvage?

Les pharmaciens, ces alchimistes de leur époque

Une statue en bronze représentant John Stith Pemberton, le fondateur de Coca-Cola, à l'extérieur du musée World of Coca-Cola à Atlanta, en Géorgie. [CC BY 2.0 - justiny8s]
Une statue en bronze représentant le pharmacien américain John Stith Pemberton, le fondateur de Coca-Cola, à l'extérieur du musée World of Coca-Cola à Atlanta, en Géorgie. [CC BY 2.0 - justiny8s]

Tant la recette italienne que la première version américaine contiennent des noix de kola provenant d'Afrique et des feuilles de coca d'Amérique du Sud. De plus, les deux boissons sont nées dans des endroits où, autrefois, on mélangeait toutes sortes de substances censées stimuler le corps et l'esprit: les pharmacies.

Ce n'est pas un hasard, explique à SRF l'historien de l'alimentation Dominik Flammer. "Les pharmaciens sont les alchimistes de leur époque", raconte-t-il. Lorsqu'une substance stimulante était découverte quelque part, on la mélangeait avec une autre substance stimulante, dans l'espoir d'obtenir au bout du compte un remède miracle.

Faut-il, dès lors, s'attendre à un "Coca-Cola Gate"? Probablement pas, estime Dominik Flammer. Selon lui, les similitudes entre les deux préparations se limiteraient aux ingrédients de base. Pour le reste, l'élixir monastique ne peut pas être comparé à la boisson industrielle sucrée que nous connaissons.

Et si le Coca-Cola était surtout corse?

Affiche publicitaire pour le Vin Mariani, lithographie de Jules Chéret, France, 1894. [Bibliothèque nationale de France]
Affiche publicitaire pour le Vin Mariani, lithographie de Jules Chéret, France, 1894. [Bibliothèque nationale de France]

En réalité, la genèse de l’histoire pourrait aussi se situer en Corse, sous l’impulsion d’Angelo Mariani. En 1863, à Bastia, bien avant la création du célèbre Coca-Cola, ce pharmacien constate que l'association de l'alcool et de la cocaïne dans l'organisme génère du cocaéthylène. Cette substance procure des sensations identiques à celles de la cocaïne, tout en y ajoutant un effet euphorisant. Il s'établit alors à Paris pour en lancer la commercialisation.

Il crée ainsi le Vin Mariani, un breuvage élaboré à partir de vin de Bordeaux dans lequel infusent des feuilles de coca. L'engouement est immédiat: d'après le magazine The Atlantic, les personnalités les plus influentes de l'époque se l'arrachent, de Jules Verne à Alexandre Dumas en passant par Arthur Conan Doyle, Emile Zola ou encore le pape Léon XIII.

La réputation de cette boisson traverse l’Atlantique et atteint les États-Unis. Séduit par le concept, le Dr John Stith Pemberton décide lui aussi d'exploiter le filon en concevant le Pemberton's French Wine Coca. Cependant, face aux restrictions imposées par les mouvements de tempérance américains, il se voit contraint de retirer l'alcool de sa recette, qu'il remplace par un sirop sucré. Il ajoute aussi de la noix de kola. De son côté, son collaborateur Frank Robinson conçoit une identité visuelle inédite et baptise la marque d'un nouveau nom: Coca-Cola.

La renaissance du Coca Mariani

Après avoir sombré dans l'oubli suite à la prohibition de la cocaïne au début du XXe siècle, le Vin Mariani renaît de ses cendres en 2014. Cette nouvelle version, exempte de cocaïne, voit le jour grâce à Christophe Mariani, un restaurateur d'Ajaccio, avec l'aval des descendants d'Angelo Mariani.

En 2019, à la suite du dépôt de la marque "Coca Mariani" à l'échelle européenne, la multinationale américaine Coca-Cola réagit en saisissant l'Office de l'Union européenne pour la propriété intellectuelle (EUIPO) afin de faire annuler cet enregistrement. Le géant des sodas soutient alors que cette dénomination risque d'induire le consommateur en erreur.

>> Lire à ce sujet : Coca-Cola attaque un vin spiritueux corse pour l'utilisation du mot "Coca"

En 2024, la découverte fortuite en Corse d'une bouteille de Vin Mariani datant d'il y a 144 ans change la donne. Depuis cet événement, Coca-Cola a officiellement admis l'influence historique et la filiation de la boisson "Coca Mariani", dont la formule originale a été adaptée en substituant l'alcool par un mélange d'eau et de sucre.

Le mythe plus fort que l'histoire

Mais même s'il doit un jour s'avérer que le coca originel a effectivement vu le jour en Corse, en Italie ou ailleurs, cela ne devrait guère déstabiliser Coca-Cola. À l'aide de campagnes publicitaires massives, l'entreprise américaine a réussi quelque chose qui est peut-être encore plus puissant que toute vérité historique: s'imposer comme une marque globale.

Peu de choses ne symbolisent autant le "soft power" américain que le Coca-Cola. Ici, le président Bill Clinton et son épouse Hillary lors d'une visite dans une entreprise de fabrication de Coca-Cola à Moscou, en mai 1995. [AFP - YURI KADOBNOV]
Peu de choses ne symbolisent autant le "soft power" américain que le Coca-Cola. Ici, le président Bill Clinton et son épouse Hillary lors d'une visite dans une entreprise de fabrication de Coca-Cola à Moscou, en mai 1995. [AFP - YURI KADOBNOV]

C'est pourquoi Coca-Cola reste une invention américaine. Car depuis longtemps, ce n'est plus la formule qui détermine l'origine, mais le mythe. Et face à un mythe, même les recherches archivistiques les plus minutieuses ne peuvent pas grand-chose.

Sujet original de SRF

Adaptation pour RTSinfo: Didier Kottelat/Julien Furrer

De la cocaïne dans le Coca-Cola?

À la fin du XIXe siècle, les toniques et boissons rafraîchissantes contenant de la coca n'ont rien d'inhabituel. Coca-Cola est à l'origine l'un des nombreux produits utilisant les feuilles de coca comme ingrédient supposé bénéfique pour la santé - avec, donc, des traces de cocaïne.

Face aux critiques croissantes, aux préoccupations sanitaires et à la pression de la société, Coca-Cola supprime ce principe actif en 1903. La composition exacte du Coca-Cola actuel et les proportions de ses différents ingrédients font partie des secrets commerciaux les mieux gardés au monde.

Et le chinotto, dans tout ça?

Dans l'Italie de l'après-guerre, au XXe siècle, le chinotto a été positionné par l'industrie des boissons comme une alternative au Coca-Cola.

Les deux boissons gazeuses sont sombres et à la fois douces et amères, mais elles se distinguent nettement par leur goût: le Coca-Cola est plus sucré, tandis que le chinotto est plus corsé, légèrement amer, avec des notes d'herbes et d'épices.

Les noix de kola et les feuilles de coca n'ont jamais fait partie de la recette du chinotto. Son principal ingrédient est le fruit du chinotto, un petit agrume aux notes amères.