« On est comme des chasseurs » : comment la section de recherches d’Amiens traque les meurtriers en Picardie depuis 50 ans

« On est comme des chasseurs » : comment la section de recherches d’Amiens traque les meurtriers en Picardie depuis 50 ans

Quarante-huit heures de face-à-face avec le tueur en série Jacques Rançon, des années sur certains cold cases, des meurtres à résoudre en permanence : récit d’un métier de patience et de ténacité avec le groupe homicides de la section de recherches d’Amiens.

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« On rentre dans l’histoire de la victime et on gratte tout autour pour trouver l’auteur », explique un enquêteur.
« On rentre dans l’histoire de la victime et on gratte tout autour pour trouver l’auteur », explique un enquêteur. - Fred Haslin
Par Gautier Lecardonnel Publié: 3 Octobre 2026 à 20h00

Temps de lecture: 2 min

(1/5) La section de recherches (SR) d’Amiens fête ses 50 ans. À cette occasion, nous lui consacrons une série de cinq sujets pour mieux faire connaître cette unité d’élite, dont la discrétion est la marque de fabrique.

Ils sont d’une discrétion absolue. Quand un crime secoue la Picardie, c’est pourtant très souvent à eux que l’on confie l’enquête. Elodie Kulik à Péronne, Jean-Paul Leconte à Villers-Bretonneux, le kiné de Liancourt, les amants diaboliques de Compiègne, meurtre de Chloé dans l’Aisne… En 50 ans d’existence de la section de recherches (SR) d’Amiens, la liste des affaires traitées par son groupe homicides est très longue. Et bien sûr, la liste des meurtriers identifiés, interrogés, et finalement confondus, l’est tout autant.

Ils traquent les criminels ayant sévi dans toute la Picardie.
Ils traquent les criminels ayant sévi dans toute la Picardie. - Kevin Devigne

Une affaire marquante plutôt qu’une autre ? Pour les trois enquêteurs que nous avons rencontrés, Hervé, Thomas et Yohann, la question est difficile. Un dossier restera en tous cas en bonne place sur leur tableau de chasse : celui de Jacques Rançon. Leur travail aura en effet permis de révéler une vérité glaçante : la Picardie avait vu naître un tueur en série. Pour être considéré comme tel, un homme doit avoir commis au moins trois meurtres distincts, séparés par quelques jours ou plusieurs années. Pour Jacques Rançon, déjà condamné pour deux crimes à Perpignan, c’est le travail des enquêteurs d’Amiens qui a fait apparaître sa troisième victime : Isabelle Mesnage.

Il fallait le confondre, plus de 30 ans après le crime

Le 3 juillet 1986, dans un bois de Cachy, près d’Amiens, on découvre le corps de l’étudiante en informatique âgée de 20 ans, violée, étranglée, et mutilée. Pendant près de trente ans, rien. Puis, en 2014, Jacques Rançon est arrêté à Perpignan pour deux meurtres de jeunes femmes. Ce « tueur de la gare » est originaire de la Somme. Il a grandi à Hailles. Et il a déjà agressé et violé des jeunes femmes à Amiens et ses environs.

Les gendarmes de la « SR « l’ont confondu dans son troisième meurtre de jeunes femmes.
Les gendarmes de la « SR « l’ont confondu dans son troisième meurtre de jeunes femmes.

La SR Amiens est saisie, et la mission n’est pas des plus faciles. Il faut confondre un suspect, plus de 30 ans après le crime. « Quand on n’a ni ADN ni téléphonie, il faut s’appuyer sur autre chose », résume Hervé. Ici, ce sera le passé judiciaire de Rançon, ses habitudes, ses samedis après-midi passés « en chasse » dans l’Amiénois. Et puis cette révélation dénichée par les enquêteurs : vers 1986, Françoise, une Samarienne d’une quinzaine d’années, avait échappé de justesse à Rançon. Il l’avait prise en stop. Elle avait sauté de la voiture en marche. Le tueur l’avouera : « Je voulais lui faire l’amour ». Il n’y avait jamais eu de plainte, pas de procédure, et Françoise dira qu’elle ne sait pas comment les gendarmes l’avaient retrouvée.

Vous avez bien travaillé, c’est pas moi, mais bon, vous avez qu’à dire que c’est moi.
Jacques Rançon

C’est qu’avant d’être chargé de l’enquête, Hervé s’était déjà intéressé à Rançon. « Je travaillais sur des “cold case” du côté de Saint-Quentin. Quand il s’est fait arrêter à Perpignan, j’ai vérifié s’il n’était pas sur ce secteur de l’Aisne. L’ex-concubine de Jacques Rançon m’a parlé de cet enlèvement. J’avais laissé tomber parce que je n’avais pas réussi à prouver qu’il était à Saint-Quentin en 86, mais j’avais gardé ça dans un coin de ma tête. » Ça deviendra un élément important : l’enlèvement avait eu lieu à moins de 500 m de celui d’Isabelle Mesnage.

Le tueur a découpé les organes génitaux de ses victimes à Perpignan. Pour Isabelle Mesnage, l’autopsie de 1986 notait une putréfaction anormale des organes génitaux. Pour les légistes consultés dans le cadre de la relance de l’enquête, un tiers était intervenu. Les enquêteurs en sont alors persuadés : « C’était la signature de Jacques Rançon. »

« La garde à vue d’une carrière »

Reste à faire parler le tueur en série. « La garde à vue d’une carrière », résume Hervé. « On avait préparé les thèmes, leur ordre, la façon de les aborder, les mots à ne pas dire ou à dire », explique Thomas. Rançon est un habitué. Il ne lâche rien pendant 46 heures. « C’était un match », se souviennent les gendarmes. L’heure tourne. La fin de la garde à vue approche furieusement. Les enquêteurs tentent une dernière audition. Elle est payante, et commence par les félicitations du suspect. « Vous avez bien travaillé, c’est pas moi, mais bon, vous avez qu’à dire que c’est moi », lâche Rançon. « On lui a dit “non, on ne jouera pas ce jeu-là” », rapporte Thomas. Le tueur cédera alors. Il racontera son crime : « Il a déroulé son récit, notamment des choses qu’on ne pouvait pas savoir. On l’a laissé parler pendant une heure et on a essayé de lui poser quelques questions mais rapidement il s’est fermé. Il n’a jamais expliqué ses crimes, il ne le fera jamais. » Rançon sera condamné à la perpétuité.

Ce dossier hors norme dit beaucoup du métier. Il rappelle que les énormes progrès en analyses d’ADN, les preuves numériques ou téléphoniques ne font pas tout dans une enquête. Derrière les séries télévisées et les images de scènes de crime, il y a surtout du temps, de la patience et une masse considérable de détails à assembler. Là où d’autres thématiques reposent sur des faits matériels, les homicides passent par les témoins, « très souvent la clé de l’enquête ». Il faut les faire parler, recouper, puis confronter le tout aux constatations. « On rentre dans l’histoire de la victime et on gratte tout autour pour trouver l’auteur », explique Hervé. « On est comme des chasseurs ». Aucune affaire ne ressemble à une autre : autre milieu, autre mobile, autre garde à vue. « Ce qui nous distingue, c’est l’humain ».

Les hommes du groupe homicides de la section de recherches d’Amiens, comme leurs collègues, travaillent en tenue civile au quotidien.
Les hommes du groupe homicides de la section de recherches d’Amiens, comme leurs collègues, travaillent en tenue civile au quotidien. - Kevin Devigne

Identifier ne suffit pas, il faut comprendre. « On ne peut pas arriver en garde à vue en disant : “on a ton ADN sur les lieux, c’est toi”. » Sans jugement, précisent-ils, « on veut une explication », que le dossier pourra aussi offrir aux victimes. Ces hommes de la section de recherches ne travaillent jamais seuls : discussions quotidiennes, groupes d’enquête autour d’une table. « On en a plus dans dix têtes que dans une. »

Cinquante ans après sa création, la SR d’Amiens n’a pas fini de débusquer les criminels. Ils l’avouent, même quand ils ferment la porte du bureau le soir après leur journée de travail, les « chasseurs » ne coupent jamais vraiment. La traque est permanente.

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