« On est passé du béton au héron » : il y a quarante ans, la petite camargue varoise était sauvée de l’urbanisation, à Fréjus
Aujourd’hui, on vient à Villepey pour observer les flamants roses, écouter les oiseaux et profiter d’un coin de nature coincé entre mer et ville. Il y a 40 ans, le décor aurait pourtant pu être radicalement différent... Les étangs figuraient alors parmi les espaces convoités du littoral fréjusien, au milieu de projets de ports, de marinas et d’aménagements touristiques qui promettaient de transformer le secteur.
Le 15 octobre 1986, la Ville de Fréjus cède les étangs de Villepey au Conservatoire du littoral. La date constitue un tournant, même si elle ne clôt évidemment pas l’histoire de leur protection. Derrière cette décision se cache en réalité une longue bataille, commencée plusieurs années auparavant.
Car dans les années 1960 et 1970, Villepey n’a rien d’un sanctuaire intouchable. Saint-Aygulf est encore relativement peu urbanisé et ses zones humides apparaissent plutôt comme une réserve foncière aisément transformable. Entre 1960 et 1974, quatre projets de ports, de marinas ou de bases de loisirs sont ainsi envisagés dans le secteur. Lorsque François Léotard arrive à la mairie en 1977, il reprend cette ambition d’aménagement et Villepey se retrouve à nouveau au cœur des réflexions. Un projet de marina dans les étangs est notamment étudié.
Mais, en parallèle, un autre destin commence à se dessiner. Le 3 juillet 1980, le conseil d’administration du Conservatoire du littoral décide de lancer l’opération d’acquisition du site, avec l’accord du conseil municipal de Fréjus donné le 3 octobre suivant. L’idée est alors de soustraire cette vaste zone humide à la pression urbaine qui l’entoure. Une première déclaration d’utilité publique est prise en janvier 1982, mais elle sera annulée par le Conseil d’État le 14 octobre 1987 pour un vice de forme concernant l’évaluation des dépenses d’acquisition.
1986, une année importante
Entre-temps, l’année 1986 change encore la donne. La loi Littoral, promulguée le 3 janvier, renforce l’encadrement de l’urbanisation sur les côtes et prévoit notamment la préservation des zones humides remarquables. À Fréjus, le nouveau cadre juridique nourrit rapidement la contestation. Le 2 septembre, une association de défense des quartiers dépose un recours contre une décision préfectorale liée à la zone d’aménagement, en mettant en avant les insuffisances de la prise en compte de l’environnement.
Quelques semaines plus tard, le 15 octobre 1986, la commune cède donc les étangs au Conservatoire. Un choix qui intervient alors que la bataille autour de l’avenir du littoral est loin d’être terminée. Et la suite va le confirmer : le 2 mai 1989, le tribunal administratif de Nice annule la déclaration d’utilité publique de 1986 ainsi que le transfert des étangs au Conservatoire. Le projet de protection doit donc repartir sur de nouvelles bases.
Une seconde déclaration d’utilité publique est prise le 7 septembre 1989. Les procédures et acquisitions vont encore s’étaler sur plusieurs années, tandis que les activités d’extraction de sable se poursuivent. Le premier plan de gestion du site est adopté en 1996. En 1993, alors que le dossier est encore loin d’être soldé, le journal Le Monde décrit déjà Villepey comme la « Petite Camargue varoise » et rappelle les difficultés rencontrées depuis 13 ans pour protéger ses 255 hectares.
Une zone humide d’importance internationale
La suite appartient davantage à l’histoire naturelle qu’à celle des grands projets. Les extractions cessent en 1999, puis l’acquisition de l’ensemble du site s’achève en 2005. La commune, elle, demeure gestionnaire par convention avec le Conservatoire, avant que cette mission ne soit transférée à l’agglomération en 2019.
En 2008, les étangs rejoignent la liste internationale des zones humides d’importance internationale au titre de la convention de Ramsar. Aujourd’hui, le site constitue l’un des rares grands ensembles humides préservés du littoral. « Avec la reconnaissance des zones humides, on est passé du béton au héron », se félicite aujourd’hui François Fouchier, délégué régional du Conservatoire du littoral, annonçant que l’ancienne ferme des Esclamandes deviendra, fin 2027, un lieu de médiation pédagogique autour de l’environnement et de l’agriculture.
« C’était essentiel d’avoir mené ces combats pour qu’aujourd’hui, l’ensemble de la zone soit protégée, confie Annick Gauthier, l’actuelle présidente de l’association des Amis de Villepey. Si cela n’avait pas été le cas, les effets négatifs d’une urbanisation dans ces lieux se seraient fait sentir bien au-delà de la zone ! »
Quarante ans après le choix du 15 octobre 1986, le paradoxe saute aux yeux. Là où l’on imaginait autrefois des quais, des bateaux et des constructions, on trouve désormais des sentiers, des roselières, des oiseaux et des lagunes. Villepey n’a donc pas été sauvée en un jour. Mais ce jour-là, au milieu d’une histoire faite de projets, de recours, de sable et de béton, son destin a bel et bien commencé à changer.